Ce que Stephen Jourdain a vraiment dit

À la demande de nombreux lecteurs et amis, je reproduis ici l’article que j’avais publié dans mon précédent blog (Connaissance du matin, au 30.09.08) : Stephen Jourdain, répétition. Répétition, parce que j’avais auparavant publié une courte anthologie, puis les Entretiens de La Bourboule (1 à 3), à l’adresse du même blog. Dans le texte qui suit, toutes les citations de Stephen Jourdain sont en bleu.

« La persistance transhistorique, je n’ose dire éternelle, de l’incompréhension de tous, à l’égal d’une véritable folie humaine, cet état de confusion permanente, l’arrogance de l’affirmation logique pure – y compris l’imposture d’un monisme théorique entièrement aberrant, marchandise courante aujourd’hui – qui interdit toute connaissance du matin, la vie en dualité saine, au premier royaume – peut entraîner un désespoir et une indignation, une déraison contradictoire de toutes les pseudo-raisons, le culte du scandale finalement : on me comprendra. Et ce n’est pas nouveau : folie contre folie, tourbillons du sens et du non-sens, ivresse, aveuglements, éclairs, et maintenant, l’actualité brûlante de terrorismes meurtriers au nom de Dieu. A tale told by an idiot…

J’utiliserai d’abord des citations de Stephen Jourdain empruntées à Voyage au centre de soi (Accarias – L’Originel 2000), des extraits d’entretiens avec Roger Quesnoy, qui ont malheureusement connu un moindre succès de librairie que ceux de Gilles Farcet (L’irrévérence de l’Eveil) (1) . Je cherche une bonne fois à caractériser ce que j’ai appelé après Eckhart une connaissance du matin, l’énoncé d’un créationisme de la première personne et d’un réalisme des essences (les ‘couleurs’ chez Jourdain). Car c’est ainsi qu’il faut l’appeler, la description de la ‘chose’, comme seul Jourdain y est parvenu, rendant à la réalité d’ici sa simplicité et sa vérité indéfectibles : ainsi… la conscience est cette lumière immatérielle qui révèle à lui-même notre être intérieur, cette miraculeuse transparence à soi de notre présence. Ceci est le mystère des mystères ! La conscience est à jamais injustifiable. Aucune intelligence humaine, jamais, n’en donnera une définition. Mais Dieu soit loué, elle est caractérisable. Ainsi peut-on, sans outrecuidance, apporter cette information : la conscience n’est rien d’autre que sa mise en relation avec elle-même. On peut l’évoquer comme l’apparition en son sein d’un lien qui l’unit à elle-même.

Une définition de l’esprit, concept-clef chez Jourdain, lui fait écho : L’esprit… il est une manière de faire référence positivement à la nature de l’esprit… L’esprit commence au moment où l’esprit s’éprouve lui-même comme esprit… (comme) le sujet commence d’exister au moment où il s’éprouve lui-même comme sujet… Cette réflexivité devenue mutatis mutandis une tautologie, c’est le propre de la maïeutique jordanienne… L’esprit est immatériel, fondamentalement immatériel et inétendu. Dans la mesure où nos sensations nous apparaissent comme engagées dans l’étendue, l’on doit affirmer que la part authentiquement spirituelle de nous-même est fondamentalement non-sensorielle… L’esprit est à jamais in-situé et in-situable. L’esprit n’a ni forme ni couleur ni consistance d’aucune sorte… Qui est l’esprit, l’esprit pur ? L’esprit est moi. Vient alors cette précision capitale : “Je suis” n’est pas une expérience à proprement parler. Ni même un vécu. Il est inévitable sans doute de recourir à ce vocabulaire, mais il est impropre. “Je suis” n’est pas un état d’êtreté que connaîtrait un sujet inchangé. “Je suis” est l’avènement du sujet ; “je suis” est sujet pur : moi… L’urgence absolue pour chacun est d’atteindre ce que je viens d’appeler ‘éveil’ (nous voilà bien ramené sur terre, cette notion d’éveil ramenée à ma dimension, celle d’un ‘je’ vivant-conscient qui n’est tout simplement plus défiguré), ‘je suis’, ’sujet pur’ (et qu’il serait si simple d’appeler Dieu si le mot n’évoquait pas immédiatement un objet divin).

Je poursuis : Oeuvrant directement à partir de mon essence spirituelle (”je suis”, “moi”, “conscience pure”), je fais, soit en m’appuyant sur Dieu, soit en m’appuyant sur ma composante créaturielle. Dans le premier cas je dispose du pouvoir créateur, je génère licitement de l’être, de la présence, je génère le réel. Dans le second cas, prenant appui sur la seule part créaturielle de mon “âme”, à jamais privée -glorieusement – de la moindre parcelle de pouvoir créateur, je génère un songe : J’IMAGINE….. L’enfant de Dieu est le réel, l’enfant de la créature est l’irréel, l’irréel pur… un imaginaire pur, non souillé de réalité… On aura compris bien entendu que cet imaginaire pur, enfanté d’esprit pur, n’a évidemment pas les prétendues qualités du réel sensible, pas davantage celles d’images mentales qui caractérisent la subjectivité déchue ! Pour situer l’insituable qui est le seul réel, l’esprit pur autorisant cette création qu’on peut légitimement qualifier d’onirique (ou fabuleuse), on pourra parler d’un impersonnellement personnel ou proférer ce défi lancé au sens commun : Je crois à l’objectivité de l’intériorité… qui remet tout à l’endroit. Disons-le encore autrement : il y a une réalité du monde, celui-là même dont nous éprouvons cette matérialité à ce point sidérante ; et la mentalisation produite par cette expérience qui conçoit un autre monde auquel nous transférons frauduleusement la réalité qui n’appartient qu’au premier. C’est ainsi que j’en arriverai à ne plus jamais voir un arbre réel, mais toujours un arbre ‘pensé’, inclus dans un schème de pensée, de représentation où je me suis également (dé)figuré et coetera…

Déclinons : “Je suis” est un et indivisible… “Je suis”, unité insécable, est l’unité de deux principes différents fondus en un seul… je fais état d’une fusion et non d’une confusion, chacun des deux principes conservant sa personnalité propre… le principe “Dieu” et le principe “créature”… Ou encore : Je suis le point oméga, je suis le commencement, la fin et le milieu de toutes choses… je suis la Créature. Je ne suis pas Dieu le Père… N’ayons pas peur des mots, cette fois, impuissants à le dire : cette dualité est impensable, elle est a-logique (miraculeuse ?) ; néanmoins elle est au coeur de la vie, de la conjugaison de l’acte d’être : un mouvement et un repos comme il est écrit dans le célèbre Apocryphe. Jourdain introduit, ce que nul n’a réalisé avant lui, à la fois la responsabilité de la créature vis à vis de la création, et son pouvoir unique d’exhausser le Père, comme si la per-fection même de cet accomplissement dépendait finalement de moi. Je suis la pointe faillible de la conscience, de l’être, de l’esprit, de la valeur, de la vie : je ne faillirai pas !

Mais voilà la défaillance : … au moment de la chute, l’acte de signifier n’est plus accompli correctement. La relation naturelle, saine, existant entre signifié, signifiant et signification, victime d’un terrible sinistre, est devenue folle. La discrimination n’est plus faite entre les matériaux sensibles, réels ou imaginaires qui avaient été constitués en symboles, et le symbole lui-même. Le symbole est réduit à une tache, le symbole n’existe plus. Et la signification, le sens, l’idée pure ? Le sens s’effondre dans la tache, la matérialité de la tache, y devenant un lambeau ensanglanté de non-sens voué à une perpétuelle agonie. Voilà exactement où se tient la tragédie : … que la signification de l’ex-symbole ait été “moi” : peu enviable serait notre sort ! Peu enviable EST notre sort ! Il n’est d’instant qui ne voie notre moi intérieur engagé dans une situation… réduit à l’addition de tous mes attributs, incarcéré dans une situation supposée objective, qui va s’imposer comme une réalité. Il y a “je”, maintenant, et une pensée en train de naître de “je”. C’est tout… Veiller = Conscient de cette pensée, je ne suis pas cette pensée !

J’en viens ici à citer un petit livre un peu plus ancien, injustement oublié, qui insiste encore plus clairement, avec des mots encore plus simples, sur les points que je viens de souligner (Première personne, réédité en 2000 par les Deux-Océans). Explication : La personne se constitue en première personne dans l’instant où, au sein de son 1 insécable, apparaît le miracle d’une relation l’unissant à elle-même. Cette relation – qui réitère la personne, fait qu’en sa fois unique, elle est 2 fois, 2 fois la même – est la conscience… Ce 2 est essentiel, c’est la différence entre “quelqu’un” et le néant. Si ce 2 n’était pas en ce 1, si ce 1 n’était pas l’unité de ce 2, ni vous ni moi ne serions là… nous n’existerions pas.

Je vais remonter le courant encore une fois : Il y a “je” MAINTENANT, et une pensée en train de naître. C’e-s-t – t-o-u-t… Il était une fois un présent infiniment aigu, qu’on nommait l’Origine (attention, il est précisé quelques pages avant : l’Origine n’est pas historique : elle est purement actuelle, avec ce corollaire : au fond de Maintenant est, tout simplement, la Vie, Je). En ces temps lointains, il y avait “je” et il y avait l’Etre. Je et l’Etre ne faisaient qu’un… En ce Maintenant, le sujet était sujet, le verbe était verbe ; le sujet aimait le verbe, et le verbe aimait le sujet ; ils étaient l’Oeuvre, et l’Oeuvre, fécondée, était grosse de l’infinité des oeuvres possibles… Puis, “je” enfanta la première de toutes les pensées, la première de toutes les affirmations… et l’unité se déchira… Le sujet s’écarta du verbe… il n’y eut plus ni verbe ni sujet… le sujet dégénéra en une sorte d’objet…

Ultime précision, et je n’en rajouterai plus : Il est dans la nature des choses que le 1 engendre le 2 ; que l’unité “moi” engendre la dualité “moi” / “non-moi” (ou plutôt la trinité “moi”/intervalle/”non-moi”). Cette génération est n-a-t-u-r-e-l-l-e…. La falsification de la parole originelle, porteuse de la création, eut pour conséquence l’émersion d’une deuxième création, falsifiée. Il existe donc une dualité saine et sainte, et une dualité apocryphe et létale… Une seule petite perception en laquelle est traitée logiquement la relation sujet-être-nature du sujet, et c’est tout l’univers qui se fige, se tétanise… L’éveil signifie donc exactement je veille dans la conscience de l’irréalité de l’effet produit (personnellement) par mes productions mentales. Je finirai par cette ultime précision : Lors de “l’éveil”… il y a la perception brève, mais précise et limpide, d’une résolution de moi-observateur et de l’acte d’auto-observation en l’ineffable et primordial ébranlement de la conscience moi… Une pensée veillée, une pensée observée ? Celle-ci comme un écho de la pensée veillée ! « 

(1) Ces entretiens ont été récemment réédités par Jean-Louis Accarias-L’Originel et constituent une introduction très vivante et approfondie à l’univers jordanien.