Commentaire

Mon commentaire, cette fois, qui n’a guère varié depuis mes lettres de 1998/99 dont Stephen Jourdain publiait des extraits dans Voyage au centre de soi (op. cité). Je marque en bleu les citations mêmes de SJ :

« Cette phrase dit tout : une connaissance concrète, directe de l’esprit par l’esprit est le plus haut accomplissement auquel nous puissions prétendre.

Avec ces deux paragraphes qui complètent : l’esprit est connaissance pure, connaissance souveraine ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui ; c’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci.

Ce qu’on doit sentir, ce qui rend le sens du mot esprit si impressionnant, c’est que si rien ne limite en qualité la connaissance de l’Idée, rien ne la limite non plus dans son extension : l’infinité des Idées est appréhendée – et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative au plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan.

J’y trouve un sens précis… Je l’exprime à ma manière… Il y a de l’esprit pur et l’économie d’un seul… L’esprit pur, vivant (voilà déjà une précision : l’esprit n’est pas inerte) veut entrer en relation avec lui-même : purement ! Et c’est là que commencent nos ennuis. Pourquoi ?

Étonnant : nous avons accès au premier état du ‘monde’ : de l’esprit pur, et nous savons en parler… nous avons même cette intuition de la résorption finale – toute conscience individualisée s’allume, et s’éteint – et cette réalité est déjà active, comme on dit qu’un volcan est actif quoi qu’on fasse, nous le savons, et néanmoins nous ne savons pas où et quand se produit la distorsion, la perversion.

… se rencontrer, c’est rencontrer une Idée : l’Idée se… pas de réciprocité dans cette phrase qui mette en oeuvre un lien de transitivité qui complémentarise, éloigne, sépare : un seul pronom réflexif… comme s’il y avait un seul détour, comme une seule ligne qui boucle son élan et son parcours… Je peux m’exprimer autrement : la logique de l’identité s’établit par la logique de la différence, de la séparation, qui se trouve du même coup légitimée en réalité. Et semble-t-il, c’est le jeu de la conscience. C’est pourquoi je parle de co-naissance : l’esprit s’anime (je pèse mes mots) par une re-lation d’Idées.

Malgré tant de précision et de précaution, nous avons automatiquement conceptualisé, et donc séparé, et donc introduit cet espace qui n’existe pas du tout, jamais, sinon comme technique opératoire, formelle, de bonne logique ou même d’expérience élémentaire ; nous avons introduit et réifié cet espace entre les concepts de l’exposé (de la vérité) et créé (c’est ça la deuxième création) des ‘objets’ réels parce que perçus en une perspective faussée, mais nous ne voyons pas la perspective fausse parce que nous sommes obnubilés par la réalité ‘logique’ de ces objets apparemment si ‘réels’.

En fait, le poison n’est ni dans l’expérience sensible comme telle, ni même dans le jugement affirmatif, ni non plus dans le désir qui se nourrit de jouissance et de souffrance, ni dans la mémoire qui amplifie tout et conserve… tout cela est intimement imbriqué dans l’unique jaillissement de conscience où l’espri se (se : grand mystère en effet !) communique à lui-même… mais voilà que le vin a pris tout de suite un goût de bouchon.

Qu’est-ce que l’éveil ? C’est éprouver toujours – moi, personnellement, à l’instant – dans l’ébullition éruptive du mouvement de vie, qu’il n’y a que de la lumière et de l’amour… Ne reste que la difficulté de vivre en conjonction : moi et moi et moi, Le Père, le Fils et toutes les créatures-créations, icônes ou déjections… Et si l’éveil était a-normal ? Disons autrement : et s’il fallait trouver finalement que cet accomplissement de vie permet tout, autorise tout, légitime tout ? Et jouer, simplement jouer : ni tricher, ni se piper au jeu. »

Dans ce nouveau blog, je reviendrai sur la notion de responsabilité (morale) que j’ai souvent abordée précédemment : je peux supposer, à la lumière des enseignements reçus lors de nos très nombreuses rencontres, que Stephen Jourdain nous croyait tous aveuglés et aliénés, irrémédiablement, par le procès de la création, ce fossé ontologique creusé entre image et lumière, créature et créateur ; poids et densité des conditions qui fondent notre individualité, nos atavismes ; qu’il s’éprouvait lui-même écartelé par cette lisibilité prophétique du Réel qui lui avait été accordée, et sa propre humanité qui l’inclinait à des choix ouvertement anarchiques et irrévérencieux,  une ‘frivolité’ optée comme un ‘style’. Je veux dire autrement : liberté (de la vie poétique-prophétique) et déterminations engendrées par les conditions mêmes, irrévocables.

Appliquons-nous à l’intelligence de l’extrême, tellement trop simple, dessein formulé par ces mots, les siens bien entendu : il n’y a ni projet politique, ni apprentissage ni même éducation, surtout pas l’application de recettes : il s’agit d’une dé-couverte. Tenons-nous également avisés du pouvoir apparemment illimité de l’adversaire, de la duplicité : Je suis Dieu et je suis le Diable, dit même Stephen Jourdain. Ce personnalisme des essences (l’idée ‘moi’ en premier, idée-mère, idée Dieu) et de la réflection (je l’écris volontairement ainsi) est la grande affaire, comprenez ‘ma’ grande affaire, dans la communauté des coeurs et des esprits en Vie.