Je demeure

La question mérite bien qu’on se la pose sans se lasser, et qu’on y regarde toujours de plus près quand on croit détenir la réponse. La mémoire est-elle le fondement de ma demeure personnelle, que j’appelle ‘moi’ et qui répond ‘moi’ quand on l’appelle ? Suis-je tout entier la somme et la résultante de ce dont j’ai souvenir, souvenir de ce que j’en ai éprouvé de joie ou chagrin, de plaisir ou douleur, de contentement ou insatisfaction, tous résultats mêlés, confondus en une seule identité composite ? Un paquet assez mal ficelé d’ailleurs : la mémoire a ses trous ici et là – on ne sait pas toujours pourquoi au juste – et ses associations paraissent souvent hasardeuses, la solidité de ses liens fort variable et inégale, un tout pas réellement signifiant sinon qu’il paraisse uniquement régi par le principe (un seul en réalité, non disjoint) du plaisir et de la peur : attirance, répulsion.

Je pose une autre question, une autre hypothèse : n’ai-je pas souvent secoué la tête au réveil pour me débarrasser des images conçues par les pensées folles qui ont couru la nuit et fabriqué leur monde, parfois plaisant, parfois désagréable et même affreux ? Et si le monde que je crois si fermement réel maintenant était un produit identique ? Oh, je sais, avec ces objets si solides, ces personnes si peu comparables à des rêves, malheureusement, figures à tel point opposables à la mienne si démunie et si vulnérable ! Mais si, comme dans le monde du rêve où apparaissent aussi de telles situations et de tels personnages, tout était faux ? C’est cette hypothèse que je retiens. À moi maintenant de prendre mon courage à deux mains et de dire ‘non’ à tout, en déréalisant totalement le rassemblement des spectres qui me terrorisent, et parmi eux, moi cet ersatz, le plus irrespectueux de moi-même, non-moi, contre-moi ! Mais comment ?

Je l’ai dit tant de fois, et je me le répète à moi-même dans l’exercice de cette épuration quotidienne de désensorcellement, de réduction à néant de toute image obsessionnelle, dragon de carton, usurpateur bluffeur. Tyran, malheureusement. Ce n’est pas un seul procédé d’analyse et de rejet, une mécanique longue à pratiquer et à régler, au contraire. C’est porter son regard au commencement, et au fond, je ne parle pas de profondeur, mais d’une ‘couleur’ de fond comme dans un tableau, une certaine tonalité qui se perçoit à peine et rend tout si réel, qui autorise tout, supporte tout, et, rendue à soi-même et en soi-même paraît l’essence immuable de tout ce qui passe. On a dit souvent ‘présence’ sans savoir ni préciser si c’est la présence des choses, à ce point irrévocable en apparence, qui me rend moi-même réel comme sujet d’expérience, ou ma présence qui autorise l’apparition des choses, cette conscience qu’on a qualifiée d’intentionnelle ou même un milieu de vie plus infini – probablement infini – où se crée inexplicablement cette comparution d’un spectacle et de son spectateur. Et on a dit : « tout est conscience… » Mais sans la garantie de mon témoignage, de ma déclinaison d’identité aux multiples ‘personnes’ d’une unique expérience à laquelle je me réfère (et faut-il souligner ‘je’ et le pronom réfléchi qui me rapporte à moi-même ?), quel univers prendrait place ?

Je ne suis pas une addition de mémoires. Qu’est-ce qu’un homme ? Je ne sais au juste mais je peux savoir ce que je sais, moi, au foyer de ma conscience vivante, réflexive. Que je suis… Je ne m’éprouve pas en abstraction mais dans la réalité absolue d’une évidence plus forte que tout : un antécédent absolu. Ni définition ni conviction : acte, conjugaison d’être à la première personne du singulier de tous les modes imaginables, de tous les possibles. Pour quoi j’ai écrit déjà : Deus… sive persona , c’est plus sûr que l’impersonnelle, globale Natura posée par Spinoza. Singulier et ordinaire, parmi les hommes ; vivant, présent, éveillé – où se tient ce que nous devons nous autoriser à appeler ‘miracle’ – une individualité en connaissance et amour de soi-même comme être singulier etc… je me répète. Réitération, comme moi l’unique égal à moi. Une souveraineté éprouvée en enfance – sans doute – perdue ? Recouvrable, naturellement, au simple prix de l’attention à présent même de (ce) qui est présent maintenant. Moi au nom innombrable. Moi ici, le Seul.