Expertise : « Êtes-vous éveillé ? »

Nous vivons au temps de l’expertise, l’excellence étant requise en la matière, si possible. Autant dire, au temps de la publicité reine et de la démagogie, mais ce n’est pas vraiment mon propos… « Êtes-vous éveillé ? » C’est la question que m’a posée une personne nouvellement rencontrée et qui commençait à me lire. Ma réponse fut « non » bien entendu et je perdis aussitôt, définitivement, tout crédit à ses yeux. Depuis, je continue d’explorer, d’approfondir, de témoigner aussi ce qui appartient à une démarche qu’on qualifie traditionnellement de ‘philosophique’, un mot bien simple et que tout le monde connaît – enfin, presque – à condition de bien distinguer philosophie vivante et enseignement de philosophie. Et encore philo-sophe, pourquoi seulement philo- ? Je préfèrerai préciser que je me préoccupe de gnoséologie, un mot malheureusement pas plus facile à déchiffrer : de comparaisons dans le domaine si particulier de la connaissance de soi … En ajoutant aussitôt que les mots pour cela veulent dire quelque chose, qu’ils ont un sens, qu’ils ne sont pas tous des salivations de raison pure, à recracher sans discernement – et qu’il ne suffira jamais de beaucoup de talent à ‘dire’ quand on n’a rien à ‘dire’, ce qui est le cas de la plupart des ‘professionnels’ de la chose. Mais qu’il ne faudra pas non plus se priver de ‘dire’, de ‘confesser’, ‘attester’, avec les mots choisis pour cela, afin de marquer ce qui a été trouvé, découvert.

Mais voilà comme vont les choses. L’éveil est d’abord une référence d’origine extrême-orientale qui a été adoptée chez nous parce qu’elle est étrangère à toute rigueur intellectuelle, toute cohérence, libre des cadres ou contraintes du ‘mental’ qui nous égare dans tous les cas. Dans ce cas, à l’extrême limite, l’éveil est libre de recherche et ne peut survenir que si la recherche cesse, et même, si on la rejette, si on cesse de considérer ses obligations comme un préalable, si toute pensée est reniée. Je sens, quant à moi, les choses un peu autrement. L’éveil, ou plutôt, comme je l’ai précisé, la réalisation, consiste à effacer, dissoudre, sans laisser de trace – ceci venant de moi ou d’autrui, car il ne faut pas négliger l’empreinte, la salissure imprimée en moi par autrui-cet-autre-moi-même, dans ce cas, mensonge engendré du mensonge, erreur de l’erreur etc… – TOUT CE QUI EST FAUX ! Il faut entendre par là tout ce qui est non seulement contraire à raison ou expérience, mais tout ce qui leur est exclusivement soumis, en apparence ; et en réalité, contradictoire, aporétique, pour ne pas dire infirme, sujet au doute et finalement à l’anéantissement. Geste immédiat. Sans intention. Est-ce possible ? N’y faut-il pas une éducation, une culture, peut-être même un apprentissage. Oui, je le crois, je veux le dire ici tout net. Et même je dirais une culture, un apprentissage spécifiquement philosophique ! Mais avant, il faut cette disposition d’une ouverture possible à la lumière pure, le ‘fond’ invariable où le moi se donne à lui-même en s’accordant valeur de témoin, sans qui rien n’arrive, ni se constate ni s’enregistre. Je l’ai appelé curiosité, cet élan, et scrupule, ce frein, et des amis malicieux m’avaient dit : une certaine forme de ‘foi’, ce mot-là dont j’ignore bien ce qu’il veut dire.

S’il me fallait une référence orientale pour mieux convaincre mes amis, je citerai l’oeuvre de Krishnamurti, ses conférences des années 60, poussons jusqu’à la fin de l’ère Saanen, avant qu’il ne passe à  une idéologie plus ou moins naturaliste et évolutionniste sous l’influence de scientifiques bien connus. Dans ce cas, « tout ce qui est faux » renvoie à la mise à nu d’un égoïsme profondément enfoui, enraciné en nous, désir fou qui se manifeste par une avidité et une peur déguisées en idéalismes taillés à la mesure de chacun : y compris cette prétendue ‘spiritualité’… On s’aperçoit pourtant rapidement que cette démarche qui est celle, traditionnelle, de la voie négative, découvre à la pointe d’ultimes discriminations : ‘Cela’, qui se tient au commencement, une pureté qui ne s’est pas entièrement polluée par les épreuves de la vie et par les vicissitudes de l’ignorance, les dressages à fin de falsification – ce que j’ai appelé un ‘fond’, d’autres, une ‘tonalité’ qui ne se réduit à rien et qui rend ‘tout’ si présent, si réel… Une irrécusable moïté – mais il faut bien le ‘dire’ le désigner, ce qui ne se dit pas (à quoi bon ?) mais s’éprouve ! 

‘Cela’ s’éprouve aussi par des sentiments très humains : sincérité, innocence, et même bonté, générosité, une qualité si particulière et méconnue comme la vulnérabilité, une ouverture sans calcul, une compassion sans intention. C’est aussi le contraire d’une naïveté, et pour jouer mot contre mot, d’une fragilité ou d’une corruptibilité. Mais je me garde ici d’aborder le problème moral : je ne veux parler que de discernement et d’une aptitude radicale mais première, native, un primordial de conscience, une orée de vie mentale nimbée d’imputrescible qualité d’être. Cet être que je conjugue à la première personne du singulier et qui semble le premier principe, l’incontestable, l’invariable ; valeur jaillissante, indéclinable. Maintenant il est évident que la connaissance est la morale, la seule, ‘sans obligation ni sanction’ comme on l’a dit. Toute morale n’est vraie qu’à la lueur d’une lucidité. 

C’est ainsi que je peux apporter cette ultime précision. Vous n’êtes pas éveillé, vous veillez, oui, tout le temps… Vous vous rendez compte que le prétendu éveil est une vulgarisation à bon marché, un produit de spiritualité-fiction, un concept, une ‘vache sacrée’ typiquement ‘moderne’. Vous aspirez plus que tout à connaître, purement ; comprendre, tout. Et parce que c’est une visée personnelle, existentielle, vous tendez à la possession, à la maîtrise de vous-même, mais sereinement, avec tendresse même, sans condamnation ni mépris de rien ni personne, sans violence ni répression. Vous dites ‘non’, ‘oui’, vous choisissez (et il s’agit d’élection dans ce cas) mais c’est toujours en consentement à une unique valeur de vérité, toujours un acte d’amour, de bienveillance, de sollicitude, au plus près de ce qui arrive maintenant. Je le répète : vous n’êtes pas éveillé, vous veillez – c’est un acte, impliquant toute votre personne effectivement, de façon alerte et avec vigueur ; une grâce, une danse tant la vie est devenue légère dans l’immédiateté de soi à soi. Votre état naturel. 

Ainsi vous n’avez plus peur. Vous avez réalisé que vous êtes, que cela oui, ne s’efface pas et que tout arrive parce que vous êtes, parce que l’infini se donne en personne et que tous les ’gestes’ qui le manifestent, parce qu’ils sont les vôtres, vous sacrent comme personne libre et créatrice, et responsable. « Je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne ». A cet instant, une fois la pensée vidée du béton de ses convictions contradictoires et votre désir en bonne voie, ‘orienté’, la veille lucide vous meut, vous guide, et vous irrigue tout entier de force et volonté. A cet instant, l’inquiétude, c‘est fini… Ma dernière phrase ? Non car je dois souligner que, si cette ascèse n’est pas une longue élaboration et le résultat d’efforts héroïques, un long apprentissage, elle exige de longues explications pour conjurer l’état d’ignorance et de confusion où nous sommes, aujourd’hui comme par le passé. Krisnamurti disait ‘le sérieux’, ‘la passion’ – je dis seulement : ‘la sincérité’, mais pure comme le diamant !

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