Stephen Jourdain : réponse à des questions

Les précisions que jai cru bon dapporter concernant ce que Stephen Jourdain a vraiment dit (et mes commentaires) mont attiré de nombreuses questions, questions que javais déjà entendues, mais qui se sont répétées avec une acuité dautant plus grande que cet enseignement a acquis une notoriété grandissante au fil des années. Ceux qui ont entendu cette parole, quand ils ne l’ont pas simplement confisquée pour conforter leurs convictions très privées, ont médité un chemin de connaissance entièrement neuf, où ils se sentent maintenant un peu seuls. J’ai connu Stephen Jourdain pendant plus de vingt ans et je peux témoigner de l’unicité de son propos, de sa portée exceptionnelle, et, dans un contexte philosophique, de sa géniale contribution à un ‘achèvement’ de la philosophie occidentale. Quant à ce témoignage d’éveil – là nous sommes en territoire éminemment ‘oriental’ – il nous faudra encore des années sans doute pour l’apprécier tant il est original, inclassable. Mais la lecture de Jourdain, la fréquentation quotidienne de cette langue magnifique, rayonnante, ma paraît en soi une éducation vers la plus haute demeure.

Je ne reviens pas sur la notion de ‘création’ que j’ai déjà amplement développée – c’est presque tout ce que j’ai fait, deux ans durant, dans Connaissance du matin – et qui est la notion clef de la ‘révélation’ jordanienne. Mais il y a cette précision concernant la ‘deuxième création’ qui titille bien des esprits et pour deux raisons. D’abord, s’il paraît facile d’admettre que la deuxième création est une fraude, une usurpation de pouvoir et d’autorité, qui oppose le néant de nos conceptions personnelles à la réalité d’apparition consentie par ‘Dieu’ pour le bonheur de la connaissance (et autant l’écrire co-naissance), il s’ensuit un deuxième étonnement, au pas suivant de l’exploration, de la metanoïa. Si cette création est autorisée au fils pour ‘exhausser le père’, comment se peut-il qu’elle dégénère, qu’elle se pervertisse au point de devenir cette hideuse monstruosité à la place d’une célébration ? Nous ne savons pas. J’ai parlé d’usurpation: comment le pouvoir d’engendrer du réel ‘vrai’, qui n’est qu’au Père, peut-il être dérobé par le fils (la créature) aux conséquences d’une fraude si calamiteuse ? Stephen Jourdain explique ‘comment’ ça se passe, il ne dit pas ‘pourquoi’. Et bien pire encore, il ne dit pas ‘pourquoi’ cette sauvegarde (par l’homme qui ‘veille’ et qui ‘tue’ le faux) ne se produit pas couramment, et même automatiquement… Il m’arrive de me tromper dans ma vision, ma compréhension de tel objet, ou de telle situation, et je me corrige, cela se produit tous les jours. Mais lorsque l’enfer remplace le paradis, que j’en souffre à ce point, et que souvent aussi j’arrive à y trouver plaisir et satisfaction, quid ? Un aveuglement, une ivresse à ce point aliénants ; avènement du faux augmenté d’une élection du faux, aggravé de mon consentement, de ma complicité ?

J’ai rapporté les réponses des uns et des autres, dernièrement celle de Michel Henry qui rejoint celle de Jourdain, qui, soit dit en passant, avait beaucoup d’estime pour le mythe du ‘péché originel’: la création n’est pas un songe-creux. Il y a ‘deux’, qui n’est ni fantasme, ni hallucination ; et le pouvoir de la créature, de l’ego ‘de se tromper’ soi-même, qui est bien réel, effectif ! Stephen Jourdain n’est en aucune façon non-dualiste et il n’offre pas de réponse impersonnelle à la question personnelle que je me pose si légitimement concernant mon identité et dans ce cas, ma vulnérabilité. J’ai voulu conclure plusieurs fois en évoquant ‘la splendeur de notre condition’ : il y a aussi une dimension tragique, qui peut même se traduire par un ‘sentiment tragique de la vie’ qui ne peut être niée ni négligée. Une réalité contradictoire, sorte de Janus à deux faces : mais si le salut consiste à se tourner du côté du non-existant, pure essence ou néant, un impersonnel, à quoi bon ? La création s’annule – l’équivalent d’un suicide, une option idéologique plutôt, un bandeau sur les yeux ! Il ne s’agit pas de se convaincre de ceci plutôt que cela. Ce que j’ai à dire ici, c’est qu’une exploration introspective de moi-même, sincère et passionnée (au sens où l’entendait Krishnamurti !), avec l’éclairage d’une culture, les conseils d’un maître (ses écrits ou son enseignement oral), et pourquoi pas l’accompagnement d’un ‘psy’, dans tous les cas une veille cathartique volontaire, permet ce décryptage de nos aliénations et leur possible dénouement. Il n’y a pas de fatalité ; une voie de connaissance ignore ce mot, cet aveu de défaite.

L’on peut pousser un peu plus loin au-delà des apories, des impasses logiques, tout ce que la pensée réaliste oppose à la réalisation de l’Un en Deux. Par exemple, reconnaître que Le Seul, parce que c’est assez obnubilant de croire un truc pareil, serait la raison même de mon égoïsme : je suis Le Seul … mais en situation d’étranger, de di(f)férent comme ce mot le dit bien, saoulé par le concert des images, ce tourbillon où mon image-moi s’enveloppe  de mille souvenirs contradictoires. Seul aux horizons des conditions où j’ai voulu me décliner di(f)férent pour me co-naître, mais à travers ce prisme déformant des circonstances et des particularités. Me connaître au risque de me perdre (c’est évident, au risque, au péril…) ou me connaître au bonheur de m’éprouver Le Seul au jeu des existences. Cela n’est plus comparable ! Cette exploration ne va pas consister à gommer les conditions, à effacer un à un le souvenir des ‘épreuves’, à détacher tous les liens – je ne vise pas un angélisme, pas même une pureté, pas même une innocence, mais simplement ce réel indéclinable finalement, qu’à l’horizon des conditions, un et multiple, je suis = Celui Qui suis = à l’épreuve de moi-même en condition d’exister.

Je l’ai écrit ainsi un jour d’inspiration et je me sens définitivement incapable de le dire autrement : Lidentité ne se lie(lit) pas dans larithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui laffectent est lépiphanie dun Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement Existant, multipliant les caractères dune seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je mouvemente la création grâce aux innombrables modalités de ma conscience Je mouvemente ou si lon préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans léconomie du Seul La vie comme un ‘jeu que la Déité se donne’ (Silesius), épreuve formidable, ma gloire, exempte du malheur de la défiguration et du nihilisme. C’est, on m’aura bien compris, ce que Stephen Jourdain m’a appris, et le fond de son enseignement, j’en suis totalement persuadé.