Stephen Jourdain : réponse à des questions (2)

Création ou commencement. L’Apocryphe est très clair à ce sujet : »Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin… » (log.18), « Heureux celui qui était déjà avant d’exister… » (log.19) et « … lorsque vous verrez vos modèles qui au commencement étaient en vous… » (log.84). Au commencement, avant la falsification, au séjour des Idées pures… Ibn’Arabi, quant à lui,  dit que la création est un commencement miraculeux de tous les instants, en précisant même que chaque ‘instant’ est sans rapport logique avec le précédent, un pur jaillissement du Seul pour la co-naissance du Seul, mise en place intemporelle du temps et des circonstances. Un de mes correspondants m’a interrogé sur la question du ‘fond’ que j’ai évoquée dans ma note sur la mémoire (‘Un homme’), l’antécédent absolu de tout ce qui arrive… S’agit-il d’un Moi archaïque, originel, ou d’un ‘fond’ pur qui prend cette couleur ‘moi’ quand survient la création (c’est à dire le ‘deux’…) ? Et s’il n’y a personne avant la formation des personnes, comment se peut-il que de rien (non-deux) jaillissent des entités ? Questions mal posées, problèmes mal résolus, parce que de ‘raison pure’, abstractions frauduleuses hantées par l’expérience sensible. J’ai proposé les éléments de réponse suivants  :

Les nuances sont difficiles à trouver : nous sommes obligés, pour simplement dire quelque chose, et quelque chose qui ait un sens, de bétonner. La langue est ainsi faite. Il faut donc s’appliquer à polir les concepts et notamment à varier les éclairages dans le contexte même, y compris par le bon usage de la contradiction, du paradoxe au moins. Concernant la mémoire, j’y reviens, la fameuse distinction bergsonienne entre mémoire mécanique et mémoire pure est toujours valable : la première s’apparente à un enregistrement mécanique – quoique tellement plus subtil – la seconde, ’pure’, renvoie au ’fond’ qui est la lumière de la Tradition, qui n’augmente ni ne diminue jamais, qui est stable, permanente, et dont nous ne gardons pas mémoire parce qu’elle ‘est’ – essence pure – et se décline en régime de co-naissance sous le nom magique de : moi, que vous pouvez écrire avec majuscule si ça vous chante.

Mais…

Il y a deux réalités qui se combinent dans la mémoire, et c’est ce que je dis : une impression matérielle, une trace, un enregistrement – et une impression subtile, dans le cas de l’enfance, ce que j’ai appelé un ‘fond’ (comme dans un tableau) qui est l’antécédence pure, l’Absolu (rappelons : qui ne se connaît pas mais inexplicablement, peut-être par surabondance, débordement de richesse, veut aussi se co-naître…) »

Tout le programme, s’il en est un, le voici : « Comment suis-je Moi l’Absolu et moi une personne ? » (Nisargadatta) Tout le reste est littérature. Mes recherches m’ont conduit à insister sur la valeur ontologique capitale de la conjonction ‘et’, non pour expliquer mais pour désigner le miracle, c’est à dire ce qui va rester irréductible à toute explication. C’est comme dans Thomas : « … un mouvement et un repos… » Ni l’un ni l’autre simplement additionnables ou réductibles l’un à l’autre. Ce que j’ai appelé (après Corbin) amphibolie : un mot qui fait rire mais qui dit exactement ce qu’il faut dire, indispensable. Dans une tradition plus mélancolique, on parle de ’croix’, vous voyez…

Le ‘fond’ (puisque nous l’avons appelé ainsi dans ce contexte) ‘est’ – nous n’en avons pas le souvenir ; il est l’omniprésent, il ne se perd ni ne se gagne, mais il s’occulte et se découvre au gré des circonstances (de l’existence) : ce que j’ai appelé, d’après le vocabulaire bouddhiste, les ‘conditions’… Si vous voulez, j’ajouterais : le ‘fond’ n’est pas la mémoire pure, plutôt la pureté de la mémoire pure, autrement dit son essence sans séparation (de nature autre que logique).

Ce correspondant me confiait encore avec cette rare pertinence : « Le souvenir du fond surgit du fond… Maintenant ? Non, maintenant surgit aussi du fond. Atemporel. moi. Plus difficile….un souvenir c’est quoi ? Un mouvement de l’intelligence (non perceptible) qui apporte une information, toujours accompagnée d’un double sensoriel subtil. Toujours. Et ce, qu’il soit sous forme auditive (parole,musique), visuel,tactile, etc.. » C’est Stephen Jourdain qui nous a mis sur la piste de cette découverte, une vérification capitale à opérer :

Oui, c’est l’image mentale, une des plus grandes découvertes de Jourdain. Simple aussi : toute notre vie mentale est commandée par son origine, du moins celle dont chacun se souvient puisqu’elle se poursuit sur un mode identique : sa racine en expérience sensible et raisonnement déductif, dès la plus petite enfance. Mais c’est le ‘fond’ qui autorise tout (autorise; le sens de ce mot, qui dit tout aussi !) Le discernement consistera, non point à isoler ce ‘fond’ comme un objet parmi d’autres, mais à l’a-percevoir en première instance (le sens des mots, cette utilité, dans ce cas !), à l’éprouver comme la lumière qui donne vie aux images. Cette lumière que les images occultent, naturellement, sans l’anéantir ; pas plus que la lumière recouvrée, reconnue, ne dissout les images…

En mémoire ‘mécanique’ les souvenirs ont la même qualité, une matérialité. En mémoire ‘pure’, au ‘fond’, on n’imagine pas : on éprouve, on découvre. Un qualitatif pur. C’est tout. Et c’est maintenant que, les mots ayant été dit, s’établit légitimement le ‘règne’ du silence logique. La personne est (devenue) témoin dans une ‘réflection’ – je l’écris intentionnellement ainsi – que les mots ne sauront traduire, sinon la libre poésie, la musique sans doute… Ecoutez les dernières variations de la dernière sonate de Beethoven : vous êtes au sommet d’un glacier, immense, vide, inhumain, mais la lumière, plus immense que l’immense, légèrement bleutée, est omniprésente, votre ‘milieu’ et votre ‘centre’, et cette musique est miraculeusement devenue l’égale du silence, c’est à dire qu’elle n’obscurcit plus le Règne du Seul. Elle le révèle et elle le célèbre. Le Sacré comme tel advient.

Ce discernement, en quoi tu es Lui et en quoi tu n’es pas Lui, est toute l’affaire, la grande affaire. Sur ce plan, l’anatomie jordanienne, purement spirituelle, est un ‘miracle vrai’ si l’on veut se rappeler un mot célèbre. Ce commencement n’a ni heure ni limite ; source de vie, il est (la) création, notre destin.