Gerhard Richter aurait-il trouvé ?

A l’occasion de la nouvelle rétrospective du peintre Gerhard Richter organisée au Musée de Grenoble (1), je reproduis ici des extraits de textes publiés dans mon blog précédent – Victorinus. C’est un peintre qui me tient particulièrement à coeur, qui a trouvé une voie exemplaire pour illustrer son art : ‘dépeindre la peinture’ écrit le commissaire de l’exposition, comme de juste, ou rien moins que la ‘vérité en peinture’ comme la promettait le Maître d’Aix en Provence ! D’abord, d’après un livre publié en Amérique : 100 Pictures (Distributed Art Publishers, New York), sans un mot en français, livre d’abord paru en allemand (Hatje Cantz Verlag), après une rétrospective Richter qui s’est tenue au Carré d’Art de Nîmes en France, en 1996. Et ce que j’avais écrit après ma visite de l’exposition de Baden-Baden…

« Les 100 reproductions (établies avec la collaboration de Richter lui-même) qu’on y trouve sont d’une qualité irréprochable, la vérité même, et les deux grands articles qui les accompagnent méritent bien quelques efforts de traduction. Richter est assez rare en France et son travail, tant sur la photo que le travail pictural (painting, bien dit en anglais !) mérite une citation de premier plan pour ce qui concerne les recherches contemporaines sur l’image et la finalité de l’art. L’exploration de Richter semble se heurter à une difficulté infranchissable : au travers du mystère même de l’apparition d’un monde, ne pas pouvoir parvenir à élucider s’il s’agit principalement d’un sujet : moi et mon-monde, ou d’un objet : ‘il’ et son monde. Dans les deux cas, les protagonistes, s’ils existent vraiment, plus qu’une simple valeur logique ou l’intermède d’une expérience possible, semblent rester inaccessibles l’un à l’autre. Soit c’est le regard du sujet, toujours une interprétation, une déformation en fonction du désir, inconscient, soit c’est l’objet à jamais inaccessible, opaque, voire enfoui dans la dimension d’un à-jamais-inconnu. Deux textes s’efforcent d’éclairer la question: d’abord, Guy Tossato (Le Femme, l’Enfant et la Peinture) qui imagine le dialogue entre un jeune garçon et sa mère partis à la découverte de cet art dans le parcours des salles d’exposition à Nîmes, puis, en dernière partie du livre, un essai plus théorique de Birgit Pelze (Il n’y a rien là, ou Il n’y a pas de Là) qui offre une réflexion à partir de textes comparés de Richter lui-même et de Lacan. C’est elle que je choisirai de citer, en espérant que ma traduction soit la plus exacte possible, mais je traduis de l’anglais un texte initialement écrit en allemand ! Peut-être, les illustrations choisies, empruntées bien évidemment au livre, permettront-elles la pleine mesure de la question posée par l’oeuvre de Richter, son va-et-vient entre photographie et peinture, quand la première perd son expression réaliste, et quand la seconde la retrouve, au travers même d’une composition abstraite, et à destination d’une subjectivité libre d’idéologie. (2)

La place du pas-encore-connu : La peinture abstraite empile, combine ou sépare différents plans colorés. Ils commencent au point extrême où le sujet disparaît. Ils apparaîtraient comme le champ d’une non-connaissance, une surface, un lieu, dont les pulsations relèvent de l’effet de surprise, de la perte, de la destruction, mais où d’imprévisibles relations favorisent le surgissement du non-encore-vu.

Leur artifice participe d’une logique interne, à la fois pictutale et visuelle, qui résulte nécessairement du travail en cours. Cette logique interne n’entraîne pas d’inspiration soudaine, mais plutôt une opération qui permet à l’inconscient d’intervenir pour un certain résultat. Ainsi cette logique ne se découvre-t-elle qu’après-coup, rétroactivement. Étant donné qu’une logique interne ne peut pas être anticipée, elle autorise des relations dont l’intersection génère des plans gradués de complexité. Richter utilise des termes comme analogie, transposition, composition, juxtaposition, association, inconscient. Mais une certaine relation au réel, un certain type de temporalité, se noue dans la tension des différentes corrélations.“Je ne peux pas croire qu’il n’y ait pas formation d’une composition ou d’une relation. Quand je juxtapose une forme-couleur à une autre, la seconde renvoie automatiquement à la première… D’une manière ou d’une autre je suis impuissant à empêcher la formation d’une corrélation. Une corrélation qui devient d’une complexité énorme au fur et à mesure que la peinture progresse.. Au début, tout est encore simple et indéfini. Puis cette corrélation apparaît dans le travail en cours pour parvenir à un équilibre qui est l’opposé d’un hasard.” (cit. d’un texte de Richter)

Procéder de cette manière, par analogie et transposition, sur la base d’une telle logique de destruction et de chance, conduit à une étrange saisie. L’artifice n’est ni une justification du savoir-faire, ni une technique : il atteint au réel. Il organise le réel. Mais au coeur même du réel, il y a l’irréel, l’incompréhensible.

La tentative de saisir cette chose qu’est le réel, et cependant aussi l’irréel, nous conduit à l’imperceptible, le non-intelligible. “Peindre consiste à créer une analogie avec l’imperceptible et l’incompréhensible, qui prennent forme de cette façon et deviennent accessibles. Créer dans l’incompréhensible réfreine les élans de notre vieille sottise, parce que la sottise elle-même est toujours compréhensible. ‘L’incompréhensible’ est ‘inconsumable’ (3), c’est à dire essentiel. Il présente aussi une analogie avec tout ce qui excède notre compréhension, mais dont la compréhension autorise à déduire.” (cit. de Richter)

La peinture serait par conséquent inépuisable, parce qu’inconsumable. La tentative répétée et renouvelée de créer une peinture – d’établir une relation picturale entre plusieurs relations visuelles – entraîne avec elle l’espoir d’atteindre à l’universel, quelque chose “de mieux, de moins consumable, de plus universel”. L’espoir est de rendre l’inintelligible plus accessible. Mais cela ne peut jamais être garanti. Dans le mouvement de la découverte et de la redécouverte, une perte irréparable est inscrite. La solution est incomplète, et nécessairement dans ces conditions, nous ne sommes jamais assurés du retour de la découverte…

Discours somme toute classique, m’objectera-t-on, essentialiste même. Non parce qu’il dénie l’idéologie, toute pensée qui orienterait mon geste pour justifier un constat déjà établi ou une décision objective. Le geste du peintre, selon Richter, se confie au hasard, mais le hasard n’agit pas seul non plus. D’abord ma culture ne peut être répudiée mais surtout, cette ‘logique interne’, secrète, à laquelle je confie ma création, va délivrer, peut-être, une part de réel, issue sans doute de l’inconscient… ou peut-être pas. Quoi donc ? Birgit Pelze nous propose finalement cette éclaircie.

Passages en direction du réel : Un art visuel est le produit d’un acte, un acte souvent qualifié de radical : mais si l’on peut prêter une radicalité à l’art, si l’art peut être le vecteur d’une action, alors cette action doit revenir à la catégorie de l’artifice. En produisant des objets, la peinture qualifie cet artifice. La peinture relève d’un geste de séparation et de coupure. Elle peut servir de relais au corps social. Si l’artifice ne se réduit pas lui-même à l’adresse, à la technique, dans ce cas il peut aussi se tenir à l’écart de l’immédiateté, de la pseudo- authenticité du direct. Le regard, jamais la spéculation, est l’antithèse de la représentation. L’objet ‘regard’ est transférable, détachable, mais comme comme porteur d’effets signifiant il se tient au-dessus de tout le reste : surgissement du pas-encore-connu, du réel. Qu’en est-il de ce regard dans la peinture de Richter ?

… la question qui revient à se demander ‘que puis-je peindre’ est constante… L’impossibilité d’anticiper le résultat final est corrélatif au risque, au risque d’échec… La chance doit intervenir à chaque instant. Le choix de l’objet peint a pour incidence de rallumer le désir, d’exiger la poursuite de l’effort. On parle de chance parce que son contraire est déjà à l’ouvrage. Que cela se produise de soi-même n’est pas suffisant : “Ce qui importe, c’est d’arriver à un résultat, une condensation – et par dessus tout, pour moi-même.”

Voilà bien ce qu’on peut dire, qui n’est pas facile, d’un destin de l’art. À partir d’un prétexte qui est toujours mien, à travers un geste, qui est toujours le mien aussi, permettre la possiblité (une chance ? une opportunité ?) de découvrir, de favoriser le surgissement d’un paraître neuf, socialement visible en dépit de son caractère de nouveauté imprédictible, de surprise totale. Quelque chose qui s’impose comme réel et non réductible à toute interprétation née de l’habitude ou de l’idéologie. “La peinture ne repose sur rien et elle est une approche complexe de la vérité” À partir d’une intention personnelle, elle se conditionne à la production d’un artifice, à la recherche d’une semblance, et trouve inexplicablement la voie pour parvenir à un véritable aperçu du réel, de la vérité, révélations auxquelles chacun de nous peut accéder. » Dans l’article relatant ma visite à l’exposition de Baden-Baden, j’avais fait part de sentiments produits par l’examen des grands tableaux présentés pour l’occasion…. « Cette exposition déroule une histoire de l’art abstrait, d’où le choix du mot, coupé, ex-pliquer, parce que l’évolution de Richter relate une histoire entière de l’abstraction, depuis sa naissance, à partir de la vision d’une image réaliste, en l’occurence photographique, jusqu’au stade de ce choix presque irrationnel d’une non-figuration systématique…. Richter a été lui-même le ‘curateur’ de cette exposition, c’est-à-dire qu’il a posé ses tableaux pour illustrer chacun des pas qui avaient été les siens jusqu’à ce jour, moment lyrique, sans conteste, bien qu’il n’aime pas ce mot puisqu’il cherche toujours à dire quelque chose de la réalité, celle qui nous apparaît et que la sédition d’une pensée arrogante nous empêche de voir. Celle qui nous apparaît, ou peut-être bien finalement, qui se voile en sa propre apparition ou du moins ne se révèle que très partiellement, secret jaloux de lui-même, alerte de notre propre engourdissement, de notre loucherie, qui sait au juste ?

Richter est peintre mais d’abord il n’ose pas peindre. Il interroge la photographie : des personnes de sa famille, des personnages étrangers ou étranges, puis des paysages et les publicités qu’on voit sur les murs, et des ’natures mortes’ quand il y arrive, qu’il compose lui-même jusqu’à une classique ‘vanité’ avec un crâne, une bougie… Les quelques exemples qu’il donne de lui-même font comprendre : pourquoi interroger la photographie en peignant par-dessus fidèlement, créant l’apparence d’une peinture, d’une oeuvre picturale, en recouvrant simplement de peinture les formes saisies par l’objectif ? Sur un mur d’à côté, la réponse est en quatre arbres, les mêmes, plantés dans un champ quelconque : une photo d’abord, déjà ‘nébulisée’, donc partiellement déréalisée, puis les arbres repeints, jusqu’à complète disparition du tronc et des branches, des feuillages. La réalité photographique est effacée, purement et simplement, ce qui a semblé d’abord obéissance, allégeance est devenu révolte, destruction. L’arbre si célèbre de Mondrian avait inspiré une déconstruction et une idéalisation ; mais, en oeuvrant à la métamorphose de son arbre, Mondrian s’était trompé. Il géométrise, comme bien d’autres après lui entraînés dans la même erreur, il cède à l’hégémonie du concept galiléo-cartésien (et de ce point de vue-là, on voit bien que c’est un anti-platonisme, car l’idée n’est pas traduisible more geometrico), quand Richter, lui, invente une image qui n’est plus conceptuelle, avec d’abord ces coups de pinceau rageurs qui biffent carrément l’arborité physique de l’arbre pour atteindre au lyrisme… pas tout de suite… plus tard. Richter va protester toute sa vie qu’il n’interprète pas, ne traduit pas une idée préconcue, n’illustre pas, n’idéologise pas. Il va même proclamer la suprématie du hasard (la chance, dit-il même) et de la dynamique si mystérieuse des matières. Mais les grands tableaux abstraits de sa dernière période, et même des monochromes gris (comme Soulages arrive à triompher par la couleur noire, cette lumière pure !) disent qu’il est arrivé à libérer le bon geste, libérer le regard, libérer une autre visibilité, une autre lisibilité. »

(1) Le Catalogue, que l’on doit aux éditions Acte-Sud, est une magnifique illustration des manières de Richter et de cette voie qu’il s’est trouvée en dépassant le réalisme photographique.

(2) Mes photos sont inexploitables : c’est que le travail de Richter ne se laisse pas dérober ainsi : il ‘rabote’ lui-même ses peintures, les écrase, et crée ainsi en plan unique et lisse un flou particulier où les formes et les couleurs s’imprègnent de mystère en s’imbriquant les unes aux autres quoique sans se confondre. Je recommande donc vivement de se reporter au site :

http://www.gerhard-richter.com

(3) Je n’ai pas su traduire unconsumable : faut-il dire inextinguible, inexhaustible, inaliénable dans ce cas, ou simplement inassimilable. J’avoue mes hésitations…

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