Peindre poétiquement : Sophie Guinzbourg

Mes premiers pas dans ce nouveau blog m’ont ouvert des perspectives tout à fait imprévues. Un voyage à Troyes grâce à une entrée Télérama gratuite au Musée, et l’occasion de revoir Derain ; l’annonce d’une rétrospective française de G. Richter à Grenoble qui m’a permis de rouvrir le dossier déjà bien fourni d’un artiste qui ex-plique littéralement l’art abstrait et le rapport de la peinture à la photographie… Un moderne controversé  – Derain – et un contemporain incontestable – Richter. Je serai encore plus heureux dans les prochains jours de citer le travail d’artistes plus proches, des oeuvres vives et facilement accessibles. Je commencerai par une exposition de Sophie Guinzbourg (1), artiste bien connue et appréciée dans toute la région du Grand-Est, Lorraine et bien au-delà, qui nous propose en ce moment d’admirer une nouvelle étape de sa création.

On a déjà écrit fort justement sur l’art de Sophie Guinzbourg et personne n’a manqué de signaler son extrême semblance, sa fidélité de traduction des situations du quotidien : dira-t-on réalisme, de façon plus perverse, art naïf ? Va-t-on évoquer une poésie de l’évidence, immédiate, mais qu’est-ce que la poésie dans ce cas ? Ouverte aux enfants, comme si c’était gage de véracité, d’authenticité. Dans l’ensemble, c’est bien gentil. Pensez, un peintre qui ne vous inflige pas torture, délivre une image complètement lisible, sans rappeler, une fois de plus, comme l’art contemporain s’y complait, la misère et le chaos du monde. Moi je n’y vois rien d’aussi simple, simplement offert. J’y vois plutôt un art appliqué, travaillé même, fini, sans vouloir dire laborieux ni ouvertement didactique, mais ne laissant rien au hasard, précisément rien qui rappelle les intentions de l’inachevé volontaire. Je le vois dans le dessin, noir, très appuyé, poursuivi, dans chaque forme et particulièrement les visages qui ont tant à dire… Je le vois dans le choix des couleurs, leur juxtaposition, leur rythme et leur souffle ; et là, j’y suis, révélant, de par la volonté même de conduire cette peinture à son achèvement, un univers moral. Onirique, oui, je veux bien, mais pas d’un genre délibéré, plutôt même une illusion de l’étrange comme tel, presqu’une charade, facile pour égarer l’œil paresseux, l’intelligence gourmande de facilité.

L’observation patiente, prolongée, de cette peinture révèle un univers complexe quoique entièrement fondu dans le lissé de l’image et son apparente facilité de déchiffrement. Chaque personne de Sophie Guinzbourg, et particulièrement ces acteurs (d’une scène de cirque ou d’une allégorie, d’une légende dramatique, rappelons-nous Orphée…) a les traits d’une humanité dense, parce qu’à la fois si présente à ce geste spectaculaire (ou dramatique) mais avec la marque d’une intériorité, ô légèrement esquissée, un sentiment caché, une âme qui se devine : la raison d’être du tableau finalement. Non point une œuvre pour plaire, non plus pour ‘donner à réfléchir’, mais pour exposer une vie profonde, grave, qui se prête au jeu de l’instant et se réserve : une action visible et une méditation secrète. Alors on a dit ‘Modigliani’ : je l’ai entendu encore une fois, et j’avais même entendu un enfant, mais oui, citer ce nom à la visite d’écoliers d’une exposition à Metz il y a des années – j’y étais par hasard avec eux… Je ne compare pas, il y a trop de tragique chez Modigliani, on y sait le malheur, la mélancolie et l’appréhension de cette mort si tôt victorieuse. Rien de tel ici. 

sophie-1-alice.1238786664.JPG où le féérique le dispute au fantastique…

À Villers, Alice au Pays des Merveilles fait doublement merveille. L’histoire d’abord qu’on connaît si bien et qui est fable, mais surtout… inquiétante. Et cela se voit bien dans chacune des illustrations de Sophie Guinzbourg ; et surtout dans cet envol de la petite fille qui plonge en fait, se trouve entraînée au fond de labyrinthes inconnus, perdue dans des territoires où le charme est sans cesse hanté de magie noire, de méchanceté, de périls même. Les gravures proposées ici – avant les huiles qui appelleront encore de longues heures de travail – de par leur technique propre, combinée à quelque colorations de rouge (roses rouges de jardinier !) et de bleu, renforcent ce sentiment qui peut aller jusqu’à l’angoisse, comme on sait, dans le propos de Lewis Carroll. La petite robe rose d’Alice, mais d’une couleur si rare et à ce point féérique, se gonfle à la fois de son désir (d’inconnu) et de la force de sa hardiesse, mais tout environnée d’objets menaçants, déjà, vivants, mais presque comme des fantômes, aux couleurs très foncées, bistres, avec un beau carré bleu tout de même qui nous rappelle que nous flottons dans un conte, d’enfants paraît-il.

2009_04042007_08032007_0803200003.1238786592.JPG    2009_04042007_08032007_0803200002.1238786577.JPG les aventures d’Alice

Je signale encore deux productions qui me semblent entièrement nouvelles : un spectacle, comme Sophie Guinzbourg nous en a déjà montrés, avec ce halo de mystère que j’ai dit, cette intensité de la présence humaine en situation si apparemment ordinaire – manifestant qu’il n’est rien d’ordinaire ! Et une exposition, avec le formidable objet d’exposition au milieu, noir, attirant tous les regards. Si vous voulez voir une image du bonheur, la définition forcée  qu’on voudrait donner de cet art et que je ne partage pas, vous verrez bien aussi cette nuance de gravité qui n’est pas un déni opposé à la vie et à toute joie possible, mais la marque de sa densité, dramatique – à condition d’en rester au sens littéral du mot – ce qui nous est clairement révélé mais à voix un peu plus basse, une confidence poétique. Et cette fois je suis dans ma définition de la poésie, cette création du monde, cette présentation précédant toute décision rationnelle, la révélation de ce qui se déclare cette fois sous nos yeux : infiniment plus que nos habitudes, une léthargie mentale, un quasi aveuglement nous ont laissé croire.

2009_04042007_08032007_0803200005.1238786629.JPG Le spectacle  2009_04042007_08032007_0803200004.1238786607.JPG  L’exposition 

Nota : J’ai pris ces photos avec l’aimable autorisation de l’artiste. J’espère qu’on m’excusera de leur faible qualité.

(1) Cette exposition se voit à Villers-lès-Nancy (54), au Château de Madame de Graffigny, du 03 avril au 03 mai. Pour toute information, tél. : 03 83 92 32 40

PS : En retournant voir l’exposition, j’ai côtoyé un couple d’amateurs avertis : d’abord, la réflexion habituelle sur Modigliani… puis, ce qui mérite d’être rapporté : « Non, plutôt Balthus, lui aussi utilise un art classique, lisse, pour dire quelque chose de caché, d’inquiétant, de fantastique… »

2 commentaires sur “Peindre poétiquement : Sophie Guinzbourg

  1. Une vraie découverte ! Un art très exigeant, ce monde de Sophie Guinzbourg : hommes-centaures, trapézistes-Air et cet impalpable jupon qui ralentit la chute d’une Alice sans émotion apparente, bien que cernée de choses sournoises. Cela rappelle le « syndrome d’Alice » , très déstabilisant, paraît-il, mais l’aspect « étrange-familier » des images me ravit !

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