Mystique de Pâques : ‘Soyez passant’

À la demande de lecteurs fidèles de mon ancien blog (Victorinus : Connaissance du matin) je diffuse une nouvelle fois mon article Mystique de Pâques, ‘Soyez passant’, en espérant que mes nouveaux lecteurs n’y voient pas seulement, dans ces conditions, une écriture de circonstance… Je me suis engagé aussi, et à la demande des mêmes lecteurs des deux années précédentes, à publier l’intégralité de mes articles sous un nom de domaine qui allait de soi : connaissancedumatin. Seule différence, les articles de ‘philosophie comparée’ seront publiés séparément – toutes les notes sur l’art et l’esthétique, avec leurs illustrations, feront l’objet d’un chapitrage différent, mais à la même adresse. 

Il y a une sortie possible de la ‘vie commune’ commandée par les ‘mots usés’ que dénonce Torreilles le poète, ces mots qui affermissent les points de vue, donnent corps aux opinions et rendent les croyances si fortes, à ce point ancrées, qu’on les appelle, à tort, certitudes, éprouvées comme telles, et paradoxalement maintenant, en ces temps d’incertitude et d’irrésolution, auréolées, nimbées d’autorité presque sacrée et à jamais incontestable. Dans une épitaphe écrite il y a quelques mois (21.06.07), j’avais évoqué le thème de la mort et cité une parole fameuse de Léon Brunschvicg, encore si rarement comprise : « La mort est une façon de se penser, pas une manière d’être. » Cette fois, j’ajouterai qu’une incompréhension, une peur, peuvent donner force à des croyances gravement erronées, à des principes pervers, finalement un empêchement de l’espérance et de l’accomplissement pourtant si naturel de nos capacités innées. Mais cette fois encore, je ne saurais dire le pourquoi d’une telle puissance d’obscurcissement, et dans ce cas, du maintien d’une telle obsession de peur et d’ignorance capable de nous écarter de nous-mêmes au point de nous priver à jamais de toute possibilité de rédemption par la connaissance, l’élucidation du mystère que je suis à moi-même, non point insignifiance promise à effacement mais lumière, secret de vie et promesse d’accomplissement.

J’ai préféré associer ce bref logion (42) de l’Evangile de Thomas : Soyez passant ! au titre initialement prévu et annoncé de : ‘mystique de Pâques’, parce qu’il y a mystère, je l’ai déjà dit : quelque chose qui se cache, et que tout cache même ! et donc secret, mystère, dont l’élucidation est pour partie liée à celle de la mort et dans une moindre mesure, à celle du temps. Mais de quel passage s’agit-il ? Evidemment pas celui qui se conçoit comme l’effacement ou l’anéantissement vertigineux de toutes choses mais le franchissement des horizons du connu et l’affranchissement de la peur qui nous y attache. Je n’évoquerai ni la mort comme telle, ni l’illusoire réanimation d’un cadavre, mais la résurrection de la vie par la divulgation même de son secret, une libération capable de se réaliser non par disparition ou effacement des marques du temps mais par métamorphose, jaillissement, régénération des images du monde par la lumière qui les possède et leur donne vie. Je l’ai écrit : une neuve perception de soi-même et du monde, à condition qu’elle se délivre de l’obnubilation des choses, peut seule délivrer du réalisme vulgaire qui confine tous les esprits en telle pauvreté. C’est ainsi que l’obsession si torturante de la mort n’accable que celui ou celle qui est entièrement identifié à son corps, c’est-à-dire à une pensée de corps, ou si l’on veut être plus précis, à une pensée de soi identifié à son corps. Le problème de la souffrance est tout autre : il est des souffrances, physiques ou morales, à ce point irrémédiables et dégradantes qu’elles invitent au choix d’une mort volontaire, dans ce cas un acte de courage et une manifestation héroïque de dignité. La question est devenue d’une grande actualité mais je n’insiste pas. Le vrai problème est toujours celui du savoir et de l’ignorance de soi-même, de la connaissance et de sa culture, ou de leur permanente asphyxie par les croyances.

J’ai déjà évoqué cet aspect radical de la question portant sur la connaissance de soi, au-delà de toute peur, et en-deçà du plus intime de l’aperception de conscience : « Comment suis-je Moi l’Absolu et moi une personne ? » Du point de vue abordé cette fois, comment suis-je capable de constater le perpétuel émiettement de mon histoire personnelle et l’évidence du moi qui n’est pas collection de mémoires mais pouvoir d’éprouver ce qui est, à l’instant présent singulier de la première personne ? Ce n’est pas une philosophie, c’est un regard quotidien à poser sur soi-même, une initiation personnelle à un régime de conscience plus subtil que celui qui se développe dans la soumission aux objets et aux satisfactions qu’ils apportent. Comment ‘éprouver’ autrement en parvenant à cette passibilité – ce mot, bien préférable à ‘passivité’, n’en dérive pas moins du latin patior pour évoquer l’inspiration pure qui nous anime intimement – ou transpassibilité d’expérience qui laisse voir le temps passer, mais pas nous ; la mort emporter tout ce qui tient demeure à l’horizon des conditions, mais pas le pur sujet qui conçoit sa création ? Je ne suis pas interdit d’attention, de veille ou de vigilance, je ne suis ni condamné à l’aveuglement ni à l’ivresse de quelque aliénation que ce soit ; il n’y a ni déficience comme on l’a dit dans certaines écoles gnostiques, ni péché d’origine comme le croient les grandes religions exotériques ; plutôt cette ‘inclination vers les créatures’ (Maître Eckhart) qui nous porte à imaginer qu’elles sont tout ce qui est, qu’il n’y a que des objets suivant l’expérience commune que nous avons d’eux, et que nous-mêmes finalement ne sommes que des choses parmi d’autres choses. Ce n’est pas même le choix pervers du plaisir qu’elles procurent, car la peine s’y mêle aussi, de la jouissance sensible ou sensuelle, toutes légitimes, mais la confusion entre ce qui passe et ce qui est, la passion de croire que l’être n’est qu’un concept et l’éphémère passant, la réalité sans raison, absurde et décevante, le jouet du temps. Toute existence est liée à son principe inaltérable, et de tous les ‘modèles’, il en est un que je peux connaître, intimior intimo meo, qui est donné : c’est moi, riche de cette naissance jumelle du Seul, perpétuée d’autant d’instants de création qu’il en est de la vie sensible ou mentale qu’il autorise. La mort est un passage semblable à tous les autres et nous ne renaissons pas : nous mourons pour de bon. Par contre nous naissons, et l’on peut dire : une seconde fois, à la vraie vie, quand nous éprouvons chaque instant comme passage, conjugaison de la vie avec la mort en un unique procès de vie infinie.

Mais la question, et sa résolution, portent-elles sur le temps et sur la mort ? N’envisageraient-elles pas plutôt la fin de la pensée, de l’empire de sa décision en tant que norme de réalité. Non pas refoulement de la pensée, recherche impossible de quelque savoir primitif comparable à un instinct animal, non, mais le pur antécédent d’une conscience et d’une mémoire jouant, en liberté, la pure musique d’un moi ‘passant’ comme oiseau ou papillon, légèrement, de là à là, mais toujours ici à la fenêtre du plus simple regard ? Une école bouddhiste évoque le non-attachement ; j’ai bien dit que pour moi il s’agissait plutôt d’une abstention de tout jugement, de toute décision qui porte arrêt de ce qui est en soi, de tout figement d’identité à la mesure des choses, ou de toute connaissance humaine, fût-elle ‘quantique’ ! Admettons : une conscience de la discontinuité, réelle – et elle l’est déjà – mais encore réellement assumée comme telle, non pas déchirée ou fissurée d’états inconscients comme autant de pertes ou d’évanouissements, mais tout simplement ‘blancs’ c’est-à dire vacants, suspendus, purement réceptifs, et finalement, oui, ‘passants’, oui, tel est le ‘passage’, sans l’arrimage d’un constat, d’un enregistrement, d’un jugement ou d’une définition. L’esprit, c’est-à-dire, l’esprit d’enfance, comme nous pouvons nous en souvenir, mais cette fois, en régime de vie et de passage dans l’inconnu. Bien sûr nous désirons toujours joie et bonheur, mais nous devons choisir les voies qui y conduisent et qui les conservent, et cette discrimination nous revient, et la réalisation qui lui est propre.

La vie poétique, ou créatrice, régente un ordre bien différent de celui qui se plie aux commandements d’une morale d’obligations et sanctions. La seconde naissance est avènement d’une liberté sans définition ni préceptes déterminés. Extraordinairement, c’est ce qui se trouve exposé dans cet évangile de Thomas souvent cité, collection de paroles soigneusement dissimulée dans une grotte de Haute-Egypte, il y a près de vingt siècles. A la question posée de savoir s’il faut jeûner, prier, donner l’aumône, le Maître répondait : « Ne dites pas de mensonge, et, ce que vous récusez, ne le faites pas. » (log. 6) Plus encore : en obéissant aux règles prescrites, « vous causeriez une faute à vous-mêmes… » (log. 14) Et cette parole inouïe qui retentit, vous l’imaginez, avec quelle force encore aujourd’hui : « La circoncision est-elle utile ou non ? Si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis de leur mère. Mais la circoncision véritable, en esprit, a trouvé un profit total. » (log. 53) C’est qu’il est un ordre invisible, comme une surnature ou une suressence, ce qui n’est pas dit à si bon escient, qui nous porterait ‘en esprit’ : « Celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; et celui qui n’aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; car ma mère m’a enfanté, mais ma Mère véritable m’a donné la Vie. » (log. 101) Ce sont les paroles de la vision, que je ne citerai pas à nouveau, qui disent tout (logia 22, 59, 83, 84, 91) et ce log. 113 : « Le Royaume… on ne dira pas : voici, il est ici, ou : voici, c’est le moment ! Mais le Royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. » Pourquoi j’ai dit aussi que c’était la mission de l’art, plus que la philosophie, de provoquer cette réminiscence, de désigner l’imperçu, d’inciter à l’éveil, de provoquer le frisson de la délivrance soudaine, découverte de la valeur dans la chair même du poème. Et l’écho me rapporte cette parole si éclairante maintenant de l’Evangile de Philippe (également dans la bibliothèque de Nag-Hammadi) : « Il faut t’éveiller dès ce corps car tout est en lui ; t’éveiller dès cette vie. »

J’ai souvent rapproché ces paroles méconnues de révélations prophétiques apparemment étrangères les unes aux autres, et toutes rayonnantes, d’autant plus, qu’elles sont aussi l’écho des paroles de maîtres contemporains, poètes et philosophes. Je les ai souvent diffusées, par tous les moyens dont je disposais, trouvant dans leur convergence le vrai miracle d’une révélation. Je voudrais y revenir une dernière fois. : « Le principe absolu est indéfinissable … et là devant vos yeux se trouve constamment… Dans un silence paisible libre de toute errance, rayonnent la lumière et cet immense silence où tous les phénomènes sont constamment réels… Le principe est sans hâte ni retard ; un instant est semblable à des milliers d’années, ni présent, ni absent, et cependant partout devant vos yeuxBouddhisme ch’an. « Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existenciel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de le voir ne l’est pas… L’Absolu, ce n’est pas un objet… il est plutôt dans le présent et la sensation… il donne naissance à la conscience ; tout le reste est dans la conscience. » Nisargadatta. « Notre âme… que j’appellerai notre essence spirituelle, est l’unique source de tout. C’est notre propre essence qui est à l’origine de ce que nous nommons le monde – et par le monde j’entends non seulement la réalité dite extérieure mais aussi mon esprit, mon esprit dans mon corps, mon corps dans le monde… tout jaillit du tréfonds de nous-mêmes. Notre essence est créatrice… » Stephen Jourdain. « Si la Vie est auto-révélation, si elle est là… toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle il n’y a d’écart pour aucun regard, c’est-à-dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer, et que là où regarde la pensée, la Vie n’est jamais… Le fait que la Vie est oubliée tient au fait… qu’elle est invisible… perpétuellement en-deçà du spectacle (du monde)…«  Michel henry, qui énonce ici une belle aporie philosophique. Et j’avais voulu le résumer moi-même avec mes mots à la fin de mon livre sur La création (2003) : « Il nous faut admettre ce mystère que je demeure pour moi-même. Bien qu’existant, je ne suis pas objet ; existant, multipliant les caractères d’une seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je ‘mouvemente’ la création… ou si l’on préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans l’économie du Seul. » Pour finir, cette parole altière de Maître Eckhart : « Celui qui connaît cela, il est lui-même le même qui jouit de lui-même… »

J’anticipe l’objection qu’on pourra me faire, et sa formulation massive : « Cette culture n’existe pas ! » C’est vrai : ce n’est ni une culture assassinée comme il en est tant, ni oubliée, ni même abandonnée pour une autre, et, si on veut la qualifier de ‘christianisme’ comme je l’ai fait pour simplifier mon propos du début, elle est évidemment sans rapport avec le paulinisme et toutes ses variantes modernes qui constituent ‘les christianismes’ reconnus. Et parce que ce n’est pas une culture orientale comme on les évalue habituellement, en parenté généralement du brahmanisme et du bouddhisme – et cet invraisemblable non-dualisme à la mode d’aujourd’hui – elle échappe à toute classification. Je lui trouve sa ressemblance la plus forte avec le soufisme d’Ibn’Arabi mais c’est une interprétation très personnelle, le soufisme restant toujours très ‘légaliste’. C’est une source donc, sans lieu ni temps assignable, reconnaissable à la lumière des comparaisons hardies qu’il faut oser, déchiffrable déjà dans l’hellénisme tardif, éloquente dans tous les courants gnostiques exprimés en chaque tradition, non assimilable aux gnosticismes et à leurs agitations paranoïaques, toutes si ressemblantes à celles de notre moderne new age. La Tradition évoquée par Guénon ? Je ne crois pas non plus. La connaissance dont j’ai esquissé les traits dans ces notes pourrait devenir néanmoins une nouvelle voie de compréhension, d’interprétation, et surtout, d’action à dimension véritablement humaniste, éthique, holistique. En fait pour reprendre un mot qui a fait florès il y a quarante ans : la seule révolution culturelle qui puisse nous sauver si c’est encore possible.