Michel Henry définitivement

L’encre à peine séchée, je me suis plongé dans l’énorme volume d’un dossier de l’Age d’Homme consacré à Michel Henry. On y trouve des textes inédits du maître, un entretien avec Anne Henry qui confie nombre de détails instructifs sur le déroulement de cette vie d’exception – ses origines familiales, ses études, sa carrière de romancier et d’universitaire, d’intéressantes précisions sur son engagement dans le maquis, école d’héroïsme et d’abnégation – et surtout d’importantes communications qui clarifient en les approfondissant les thèses essentielles de cet enseignement. J’y consacrerai plusieurs articles tant la somme d’informations contenues dans ce livre est immense. Il y a un dernier point, vraiment délicat pour moi et sur lequel je suis encore bien dubitatif, c’est cette confusion qui s’est finalement opérée entre une phénoménologie de la vie, c’est à dire du sujet, ’moi’, et un ’christianisme’ assez indéfinissable qui ne correspond vraiment à aucune des sectes qui s’en réclament depuis toujours. Mais j’y viendrai.

Je ne puis m’empêcher de citer quelques extraits d’articles de Michel Henry, diffusés non dans ses grands livres connus, mais dans des publications plus discrètes, l’occasion d’être encore plus direct, plus abrupt. Ils portent sur les notions-clefs qui signalent cette philosophie indépassable aujourd’hui, rejoignant les thèmes transhistoriques de la gnose cachée dont Stephen Jourdain fut le dernier grand témoin connu. Je commence par la Vie (que M. Henry écrit aussi la vie : il s’est expliqué sur l’emploi de cette majuscule et les citation suivantes sont éclairantes), le concept de donation (auto-donation) et celui d’affection (auto-affection).

in La Vie :  … La donation de la donation, l’auto-donation, c’est la vie. La vie est phénoménologique en un sens radical et fondateur. Elle n’est pas phénoménologique en ce sens qu’elle se montrerait elle aussi, phénomène parmi les autres, à la façon dont se montrent à nous les êtres vivants et les composants, les molécules, les cellules, les divers procès dont elle est le siège. La vie est phénoménologique en ce sens qu’elle désigne la phénoménalité elle-même et bien plus, en celle-ci, le mode originaire selon lequel elle se phénoménalise. Elle n’est pas seulement donation mais précisément donation de la donation, auto-donation. Auto-donation de la vie veut dire : ce que la vie donne, c’est elle-même ; ce qu’elle éprouve, c’est elle-même. Elle n’éprouve pas d’abord le monde, sa résistance, sa pression, pas davantage ce qui se donne en lui, le Tout de l’étant. Elle ne sent pas d’abord ce qui est senti, les choses et leurs qualités. Elle n’est pas affectée par quelque chose d’autre qu’elle, par une altérité quelconque mais par elle-même. La vie est auto-affection. (…)

La vie n’est pas une auto-position au sens d’une auto-objectivation ; elle ne se pose pas devant soi pour s’affecter elle-même dans un se voir soi-même, au sens d’une manifestation de soi qui serait celle d’un en-face ou d’un ob-jet. La vie s’affecte elle-même sans se proposer à elle dans la différence d’une ekstase et c’est pour cette raison que le contenu de son affection peut être elle-même, non l’autre ou le différent. Son auto-affection originelle s’accomplit dans une sphère d’immanence absolue, exclusive de toute rupture intentionnelle, de tout écart et de toute transcendance. Parce que la vie demeure en elle-même dans cette immanence radicale, elle n’a pas de dehors : aucune face de son être ne s’offre à la prise d’un regard théorique ou sensible. C’est pourquoi nul ne la voit jamais. La vie est invisible. (…)

Notre venue dans la vie est notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie. Mais la façon dont nous venons dans la vie n’a précisément rien à voir avec la façon dont nous venons au monde. Nous venons au monde dans la conscience, dans l’intentionnalité, dans l’In-in-der-Welt-Sein. Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité, sans Dasein. A vrai dire nous ne venons pas dans la vie, c’est la vie qui vient en nous. En cela consiste notre naissance, la naissance transcendantale de l’ego. C’est la vie qui vient, elle vient en soi de telle façon que, venant en soi, elle vient en nous et nous engendre. Comment s’accomplit cette venue en soi de la vie en tant que sa venue en nous, en tant que notre naissance, c’est ce qu’il n’est pas impossible de comprendre. (…)

… la vie s’engendre, s’éprouve en tant qu’un Soi singulier, en tant que ce Soi que je suis moi-même. Si avec Eckhart on appelle la vie « Dieu », on dira avec lui : « Dieu s’engendre comme moi-même« . Mais ce Soi singulier engendré dans la Vie, ne tenant la singularité de son Soi que de son Ipséïté et ne tenant son Ipséïté que de l’auto-affection éternelle de la vie, porte en lui celle-ci, pour autant qu’il est porté par elle et n’advient à chaque instant de la vie et de la sorte à lui-même que par elle. Ainsi la vie se communique-t-elle à chacun des Soi singuliers qu’elle engendre en le traversant tout entier, de telle façon qu’il n’y a rien en lui qui ne soit vivant, rien – pour autant que son Soi n’advient que dans l’auto-affection de la vie elle-même – qui ne contienne en Soi cette essence éternelle de la vie. « Dieu m’engendre comme lui-même« . (…)

Je voudrais pour conclure écarter cette incertitude ultime. Être né dans la vie ne veut pas dire venir après elle. Que l’auto-affection du Soi qui jamais ne s’apporte lui-même dans son Soi, diffère ainsi essentiellement de celle de la vie qui seule s’auto-affecte et ainsi s’auto-engendre absolument, n’empêche pas qu’il n’y a qu’une seule vie, une seule auto-affection. Né dans la vie, le vivant, nous l’avons dit, ne vit nulle part ailleurs que dans cette seule vie qui s’engendre absolument. Ainsi son auto-affection n’est autre que celle de la vie absolue. Le Soi n’existe pas d’abord, il ne se rapporte pas d’abord à soi pour chercher ensuite un chemin qui le conduise éventuellement à la vie absolue et à l’intelligence de celle-ci : c’est dans la vie absolue et pour autant qu’elle s’étreint elle-même et accède à soi qu’il accède à lui-même. Le Soi doit passer par la vie pour accéder à soi et à chacun de ses états. L’accès de la vie à elle-même est la condition pour accéder à soi et à chacun de ses états. L’accès de la vie à elle-même est la condition de l’accès du Soi à lui-même. Que savons-nous de cette vie absolue qui est notre propre chair, qui nous donne à nous-même, cela dépend évidemment de ce que cette vie sait de soi… La vie est ce qui se sait sans se savoir. « Sans se savoir » veut dire : dans cet Oubli absolu où il n’y a ni monde, ni pensée, ni mémoire…

Je consacrerai donc plusieurs notes au contenu de cet ouvrage et j’en arriverai, j’espère, à apporter un peu de clarté, la mienne, à cette question du ‘christianisme’ de Michel Henry. Mais, ayant abordé ici la question du Seul, je rappellerai le traitement si particulier qu’en avait fait Stephen Jourdain – et par opposition, j’aborderai la question qui lui fait face, frontalement, celle de la re-présentation.