Stephen Jourdain et la question du Seul

Chacun aura pu s’apercevoir que cette question a été abordée dernièrement par mon premier ‘retour’ à Michel Henry et aux concepts d’auto-affection’, ‘auto-donation’ : question délicate, centrale. Dans le cas de Stephen Jourdain, il est cité partout comme un auteur non-dualiste… alors qu’il a toujours explicitement dit le contraire. Tous ceux qui se sont entretenus avec lui le savent bien, et lorsqu’on le lit,  les notions sans cesse répétées de ‘création’, ‘créature’, introduisent une dualité qui nous ramène même en apparence à un christianisme exotérique. En fait Stephen Jourdain illustre une révélation secrète qui, pour être bien comprise, bien exposée en son exacte vérité, appelle des témoignages variés. Le problème se posait identiquement avec Maître Eckhart qui avait osé dire que la « créature est pur néant », et qui a été rangé lui aussi par des commentateurs intempestifs dans la catégorie des non-dualistes. Le problème posé trouve son meilleur traitement chez Ibn’Arabi qui a pris soin de formuler tous les avertissements, d’apporter tous les éclairages souhaitables afin de dissiper la moindre confusion à ce sujet. Mais restons-en à Stephen Jourdain.

Dans ses entretiens (1) avec Gilles Farcet, qui sont de vrais entretiens et non des questions-réponses imaginaires, on trouve ces protestations qui résonnent comme des cris : En fait l’autre est anéanti ! Je veux dire que toi, en tant qu’autre conscience fondamentalement séparée de la mienne, en tant que réalité autonome se fondant en elle-même… en tant que tel, tu es un néant ! L’autre est exterminé. L’éveil, d’une certaine façon, c’est la mort de l’autre, puisque la conscience d’un autre constitue le coeur même de l’hallucination. L’autre périt… Mais l’éveil a-t-on appris, a pour seul effet de séparer la mauvaise dualité de la bonne… (c’est) l’altérité falsifiée qui est détruite… l’autre au fond duquel nous avons planté un substrat objectif… Quand ce substrat objectif a été définitivement éliminé… la bonne dualité fait son apparition et l’autre rejaillit ! Faut-il appeler « Dieu » le sujet de cette expérience ? Oui je suis Dieu, c’est tout à fait évident ! Précision immédiate : je suis d’abord une créature, mais en même temps, une partie de moi-même est bel et bien Dieu… Je ne reviens pas sur la notion de création qui a fait l’objet de mes premiers articles, lorsque j’ai voulu rappeler « ce que Stephen Jourdain a vraiment dit« . J’en reviens maintenant à cette conférence d’Hauteville (2) où Stephen Jourdain, face à son auditoire se pose la question: Six cents moi ou un seul ?

Pluralité des personnes physiques, unicité de la personne intérieure ? (…) et si la multiplicité n’était qu’une apparence ? Et s’il n’y avait qu’un seul être intérieur, une seule conscience, un seul moi ? (…) Lorsque le moi profond est rencontré, nous faisons une grande découverte : celle de la solitude intérieure absolue… la solitude fondamentale de notre essence spirituelle… Le phénomène dramatique, la folie qui se met en place, c’est la dualité, la dualité avec extériorité, l’extériorisation immédiatement suivie de l’identification par réduction à une réalité objectivée. La vérité est celle-ci… notre esprit, considéré dans son ensemble et son histoire, est une mise en dérivation de ce que je suis véritablement. Rien de plus… Nous sommes dans l’illusion. Nous mentalisons tous azimuts, dans le sein de nos esprits et dans le monde dit extérieur… Le monde est un océan de mentalisations auxquelles nous donnons une existence objective. Et quelle est la vraie nature de la mentalisation ? R.I.E.N…. Ce n’est pas ce grand épanchement d’irréalité pure – dont nous sommes personnellement source – qui est en cause… Mais dès l’instant où cet épanchement d’irréalité est entaché du moindre soupçon de réalité, c’est foutu… Le mal dont nous souffrons est un mal spirituel… produire des mentalisations et les investir frauduleusement, sans en avoir conscience, d’une réalité de type autonome, subjectif… Le moment de la chute existe bien… maintenant, immédiatement…

Alors, notre boulot, c’est d’être… Je dois être quitte à me tuer ; peut-être quitte à tuer les autres aussi… Je ne suis pas ça… Je ne suis pas mon corps… je ne suis pas mes idées. Je ne suis pas mes opinions, même pas celle-là… Qu’est-ce qui compte ? Il y a une feuille qui tombe en tourbillonnant. Cela, c’est vraiment génial… Tout est simple… Diviser l’éveil m’est insupportable… et je rejoins mon propos initial : l’unicité de l’être intérieur… Je pense qu’il n’y a qu’un seul être « éveillé ». On s’en souvient, la formule « seul vers le Seul » était le couronnement de la purification plotinienne. Je suis ici parvenu au stade ultime où ma solitude se fond en la solitude du Seul vrai réel, à la réalisation de l’auto-affection comme telle, quand l’auto-donation se donne à elle-même en pure co-naissance d’elle-même. « Tu es Lui et tu n’es pas Lui » dit Ibn’Arabi mais ceci n’est pas une idée… « Celui qui connaît cela est le même qui jouit de lui-même » dit Maître Eckhart. L’autre ne s’est pas aboli comme tel ; il a retrouvé son rang essentiel en prenant la juste mesure du néant ontologique de son existence conçue comme réalité autonome, séparée.

J’ai reproduit plusieurs fois mes florilèges de citations qui donnent toute sa force à cette révélation de l’Un en Deux et je suis obligé encore une fois de me répéter. Chez Ibn’Arabi d’abord, cette réciprocité de co-naissance entre le Seigneur et la créature : « Sans Lui (comme principe actif) et sans nous (comme réceptacles de son acte) rien n’existerait… Sois à la fois Dieu, en ton essence, et créature, par ta forme … » semblable à un lien organique : « L’homme est à Dieu ce qu’est la pupille à l’oeil, la pupille étant ce par quoi la vision s’effectue, car par lui (l’homme) Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde… » C’est ainsi que se développe une notion de « régence » qui caractérise la nature essentielle de l’homme, où se développe la création en tant qu’apparition d’un autre, et où « Dieu contemple Ses Noms » c’est à dire les Essences divines qui se manifestent par le recours de notre humanité. Et c’est exactement ce que dit Maître Eckhart dans un contexte chrétien pourtant bien éloigné : « Le Fils est la compréhension du Père par Lui-même et il est, dans le Père, l’ouvrier créateur de toutes choses. » Cette séparation des Personnes, qui n’obéit pas à l’ordre naturel des choses, Eckhart la proclame aussi par des mots qui nous rapprochent beaucoup de Stephen Jourdain : « Le mot ego, qui signifie ‘je’, n’appartient à personne, il n’est propre qu’à Dieu seul dans son unité. Le mot latin vos qui signifie ‘vous’ (signifie que) vous êtes appelés à être un dans l’unité… car l’homme est vraiment Dieu et Dieu vraiment homme… » Ce que, je le rappelle aussi, Michel Henry a minutieusement et parfaitement expliqué dans les premiers chapitres de L’essence de la manifestation, et qui est le socle de tout son enseignement. 

Pour en revenir à Stephen Jourdain et à sa conférence d’Hauteville, je me demanderai encore comment, en vérité, nous pouvons dire : un seul (éveillé) ou six cents (moi) puisque la création est continuée, le miracle, perpétuel ; et que effectivement, soit il n’y a pas de perversion possible, d’aliénation, de perte, soit cette chose-là, appelons-la ‘chute’ (Stephen Jourdain n’avait pas peur du mot) est une fatalité qui emporte tout du seul fait de la dualité : la fissure du Un d’où semble s’échapper l’autre, di-(f)férent, porté plus loin, en exil de Soi. Je me suis risqué une fois à écrire qu’il y avait un ‘mystère’ de la création, irréductible comme tel. Mais je sais aussi qu’on ne dit rien de plus par ces mots – je renvoie donc à mes notes sur la preuve (13 et 15.03.09). Le temps d’écrire la présente, j’ai relu Tom ou l’empereur du monde des mystères qu’on trouve dans L‘irrévérence… (1) et dans Promptitude céleste (3). C’est un texte qu’il prisait beaucoup : je le recommande volontiers pour une ultime mise au point. Je concluerai plutôt par Nova, un inédit dans lequel il a beaucoup puisé, retrouvant les formules-clefs qui lui ont permis de dire l’indicible et particulièrement dans ce cas, le non-dit culturel, l’informulé :

Je suis le même nouant avec le même la relation d’identité. Je suis cette mêmeté… Je suis la mêmeté de l’être, la mêmeté de tout. Je suis très abstrait et très grand. En moi il y a une poignée de substances, plus l’arborescence, probablement infinie, des relations qui identifient l’une à l’autre, l’une à toutes les autres…

(ou) la première personne = la personne, la relation de conscience, la personne…

L’accession réussie à l’être n’implique nullement pour l’accédant, la perte de sa détermination, de son identité… mais l’implantation, de caractère absolument contradictoire, de sa détermination, c’est à dire de son existence, dans la dimension de l’indéterminé, de l’inexistence.

Il est bien une chose telle qu’une ultime identité de l’individu humain… Mais cette identité tient tout entière dans l’acte par lequel l’individu humain se reconnaît comme irréductible à toute sienne identité, serait-elle ultime.

Stephen Jourdain est parvenu à ‘le’ dire en évoquant par des mots  qui ne sont qu’à lui l’expérience akbarienne (du nom d’Ibn’Arabi, al’Akbar, le plus grand dans la tradition soufie) de l’anéantissement de l’anéantissement, son par-delà, ou « fana al’fana ») : la valeur infinie constitue instantanément le sujet pur en objet divin lequel objet divin est instantanément résorbé par le sujet pur… Pour reformuler une dernière fois ceci : si l’état de conscience habituel est une illusion, de deux choses l’une : ou bien c’est l’être personnel qui est illusoire, auquel cas parler d’un « moi ultime » est tout à fait impropre. Le mot « moi » ne saurait être employé à propos de quelque chose d’impersonnel. Si le moi est illusoire, il faut s’en débarrasser et atteindre on ne sait quoi, que l’on ne peut même pas qualifier de « Soi » ; ou bien c’est moi qui suis l’ultime réalité et qui me prends pour quelque chose que je ne suis pas… Moi, dans le sens le plus personnel du terme, est l’ultime réalité – mais il y a maldonne dans la mesure où ce moi ultime et personnel se prend pour quelque chose qu’il n’est pas. Il y a identification, falsification, sans que l’on puisse du tout en déduire que le moi n’est pas personnel ou que la personne n’est pas l’ultime fondement de toute chose.

(1) L’irrévérence de l’éveil a été d’abord publiée par les Éditions du Relié, puis une seconde fois par Accarias-l’Originel (2007).

(2) et (3) La Conférence d’Hauteville, où il avait été invité par Arnaud Desjardins et ses amis, a été publiée dans Une promptitude céleste ( Éditions du Relié 2000)

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