Michel Henry et la question de l’altérité

J’aurais pu intituler cette note comme la précédente, garder la ‘question du Seul’ comme question centrale quand la source de réalité est perçue en un seul foyer, plus précisément un antécédent absolu en-deçà duquel il est impossible de remonter. Ce qui est éprouvé maintenant, non point conçu ou fantasmé : cette mutation du sentiment ‘moi’, non plus l’évidence que « chaque moi est une île » mais qu’il n’est qu’un seul moi habitant un unique océan sans bord, et vivant, parcouru d’innombrables courants… Dans ce texte inachevé, Intersubjectivité pathétique (1991) publié par l’Âge d’Homme, Michel Henry pose d’abord l’expérience d’autrui comme une évidence incontestable mais s’aperçoit aussitôt que la philosophie, lorsqu’elle veut éclairer les racines de cette expérience en apparence si commune et à ce point indubitable, bute sur un ensemble de préjugés relatifs moins à la notion de communication qu’à celle de conscience. Concept-clef, propos initial, fondateur de toute la philosophie moderne, qui s’est initialement fourvoyé dans les schèmes d’une représentation commandés par l’expérience des choses, ce qui entraîne la perte de tout accès possible au sujet vivant et à son alter ego naturel : toi comme moi. Autrement dit c’est une question qui renvoie à la seule légitime première question, celle de la première personne et de sa constitution originelle comme auto-affection d’un absolu invisible qui se donne à lui-même en personne. J’ai déjà cité les termes de cette découverte capitale chez Michel Henry et voici maintenant la reprise, plutôt la poursuite de la question dans l’exploration de ce qu’il faut entendre par ‘altérité’.

La conscience… chacune d’elle est un « je pense », c’est-à-dire un « je me représente », un « sujet » pour lequel il y a des représentations, c’est-à-dire des objets… Voilà donc l’autre réduit a priori avant même que l’on se soit véritablement interrogé sur son être, à la condition d’un tel objet, d’un phénomène quelconque… Ce qui se trouve au fond de cette explication (celle de la philosophie classique), c’est l’idée que chaque conscience n’ayant accès qu’à ses propres expériences, elle ne conçoit celles d’autrui que par analogie avec les siennes. Ce qu’elle éprouve elle-même, c’est là le point de départ obligé de tout savoir relatif à l’autre… L’analogie enferme une illusion : elle présuppose constamment ce qu’elle prétend expliquer (et) l’analogie avec des choses ne produit que des choses, l’émergence en elle-même d’une signification humaine ne saurait s’expliquer à partir d’elles… L’expérience d’autrui n’est sûrement pas un raisonnement par analogie parce qu’elle n’est pas un raisonnement.

Le « moi » est donc impliqué dans l’expérience d’autrui dans la mesure où autrui n’est pas un étant quelconque mais précisément un moi. Qu’il se présente toutefois comme un autre moi (…) renvoie à un premier moi auquel le second se donne comme un autre que lui… Cette possibilité en chacun d’eux est la même, c’est leur essence. Il s’agit par conséquent de l’essence du moi…

L’essence du moi ne désigne plus une représentation noématique (un objet de pensée) transcendantale de sa structure interne, l’objet d’un savoir… que nous pourrions acquérir au sujet de ce moi mais sa réalité même : ici doit être saisi en et par lui-même ce qui chaque fois permet à un « moi » d’être un moi réel… Comment le moi advient-il à lui-même ? Comme ce qui se sent et s’éprouve soi-même, de telle façon que le mode de ce « sentir » et de cet « éprouvé » ne donne rien d’autre à sentir et à éprouver que ce sentir et cet éprouver eux-mêmes. Sentir et éprouver sont des manières de révéler, des modalités originelles de la phénoménalité pure. Quand sentir et éprouver révèlent de telle façon que ce qui est senti dans ce sentir, c’est ce sentir lui-même, que ce qui est éprouvé dans cet éprouver, c’est cet éprouver lui-même, alors s’accomplit la situation phénoménologique décisive dans laquelle c’est le mode de donation qui révèle qui se trouve révélé, c’est la révélation elle-même qui se révèle à elle-même, comme auto-révélation par conséquent et sous cette forme seulement…

Maintenant si nous demandons où se produit la situation phénoménologique cruciale de l’auto-révélation au sens radical de ce qui a été dit, ce n’est nulle part ailleurs que dans la vie, laquelle est l’auto-révélation comme telle, n’advenant à soi que par le fait de cette auto-donation… La vie n’est pas quelque chose – un étant qui aurait de plus la propriété de s’auto-révéler -, mais son quelque chose est l’auto-révélation… La vie est sa propre substance, une substance phénoménologique pure, i.e. dont toute la substance est la phénoménalité elle-même comme telle…

L’auto-révélation de la vie implique ainsi une auto-référence qui ne saurait être comprise comme une détermination formelle… Dans l’Extériorité (qui est la phénoménalité en tant que telle) cette auto-référence ne se produit jamais… Dans cette Extériorité qui se perd de tous côtés et se défait constamment, qui à vrai dire n’a jamais existé et n’est pas possible comme telle, un Point surgit mystérieusement avec le privilège non moins supérieur de référer tous les autres points et de fonctionner ainsi à la manière d’un Centre… Dans la mesure où la structure oppositionnelle et rétro-référentielle de la représentation n’est que la projection dans l’Extériorité de l’auto-référence originelle qui appartient en propre à la Vie et à son Archi-Révélation et ne s’accomplit qu’en elle, il n’existe aucune réponse à ces questions sur le plan de la représentation elle-même…

Etre constitué en soi-même comme un moi ou comme un ego renvoie ainsi à une possibilité principielle, à une essence qui habite tout moi ou tout ego concevable et faisant chaque fois de lui ce qu’il est. Cette essence est celle de l’ipséité, l’essence d’un soi originel, de Soi en tant que tel… Si donc l’expérience de l’autre met en jeu des moi – le mien, celui de l’autre – (…) elle implique cette ipséité radicale ou ce Soi essentiel permettant chaque fois d’être un moi – qu’il s’agisse du mien ou de celui d’autrui -, d’être ce qu’ils sont et ainsi d’entretenir entre eux une relation que nous désignons comme « expérience d’autrui »… L’aporie, c’est que… dans la phénoménalité pure qui lui appartient en propre, l’Ipséité radicale qui constitue l’essence originelle de tout Soi possible… ne se tient jamais… Elle ne s’y montre jamais parce que dans l’Extériorité tout est à l’extérieur… de cette façon indélébile qui fait que tout ce qui se manifeste à nous n’est jamais un Soi, n’est jamais moi par conséquent… n’est jamais l’autre non plus… pour autant que lui aussi, s’il est un moi et doit pouvoir en être un, ce n’est que par ce soi qui n’est pas possible dans l’extériorité.

Car être soi,c’est cela, s’édifier intérieurement dans une épreuve telle que ce qui est éprouvé ne diffère en rien de ce qui en elle fait cette épreuve – une épreuve qui s’accomplit donc de façon invincible comme épreuve de soi en ce sens que tout ce qui est éprouvé appartient de manière consubstantielle à qui ou à quoi l’éprouve. Dans le Soi en tant que Soi originel fondateur de tout moi et de tout ego possible, l’éprouvant et l’éprouvé sont dans le même, à jamais, non pas liés par une identité morte réductible à une tautologie mais dans un sens si insolite qu’il permet au contraire la Vie et en marque bien plutôt le surgissement.

Parvenu à ce degré de précision, puis-je à nouveau  citer Stephen Jourdain ? « Lors de léveil , quand se dissipe le rêve du moi observateur et du moi observé, il y a la perception brève, mais précise et limpide, dune résolution du moi observateur et de lacte dauto-observation en lineffable et primordial ébranlement de la conscience de soi» Ne pas entendre par « conscience de soi » une modalité neuve de la conscience intentionnelle, dualiste, mais une conscience réfléchie, l’auto-révélation comme telle. De l’Unique. Ne pas se laisser aveugler par la préoccupation d’une réalité extérieure à laquelle nous conférons plus de poids qu’à ce surgissement originel qui se nomme moi ? Mais qui sait extirper de soi la croyance invétérée en un principe objectif occultant le sentiment de soi comme jaillissement d’un Absolu ? Je ne répèterai pas comment je conçois dans ces conditions une éthique de la connaissance authentique de soi (cf Connaissance du matin) mais j’envisagerai, dans la note suivante, une nouvelle fois, et relativement au problème ici abordé de la représentation, ce qu’on peut définir comme une ‘mission de l’art’.