Corot à Reims

Le ‘voyage à Reims’, c’est toujours la cathédrale, c’était aussi cette fois, à ne pas manquer, l’exposition ‘de Corot à l’art moderne‘ (1) qui réunit les Corot de Reims (la plus riche collection au monde, augmentée de prêts du Louvre, Orsay, et divers musées de province et de l’étranger) à quelques ‘modernes’, non des moindres, dont on voit paysages, portraits, scènes diverses, accrochés tout à côté des ‘Corot’ pour favoriser un examen thématique des plus intéressants. Des ‘modernes’, qui ? Renoir, Monet, Sisley, Pissarro, Boudin, Ravier, Berthe Morizot, Cézanne, Mondrian, Matisse, Braque, Dufy, Derain, et Kandinsky pour les dessins. Est-ce possible ? Et pour quoi ? Juxtaposer des scènes ou des portraits intentionnellement ressemblants, des manières ou des styles pour ce même propos apparent, un rendu pictural, cet effet ‘moral’ dont on parlait encore il y a un siècle ! Pour quelle leçon, en l’occurence, quelle révélation, l’exercice n’ayant jamais été osé nulle part auparavant. Pour moi il m’a paru évident, sans conteste, que Corot était le meilleur, comme l’a dit Monet lui-même mais pour moi encore, en un sens plus riche, plus spirituel – car je ne dirais plus ‘moral’.

De l’essence même de l’art de Corot, je ne puis rien dire… J’en suis à tel point incapable que je me suis abstenu d’en parler une seule fois dans mon blog précédent… J’ai tenté cette fois de me donner les moyens de surmonter cette impuissance en interrogeant un employé du Musée venu provoquer, bien hardiment, nos questions. J’ai demandé : « Quelle est la nature de cette justesse, de cet équilbre, de cette vérité si évidentes chez Corot que toute question se perd, devenue inutile, toute curiosité devenue soudainement vaine – par quel procédé de l’artiste, quelle manière de réussite ? »  Je n’ai eu d’autre réponse que la litanie des informations apprises et resservies : vous devrez donc vous contenter de ma question qui contient implicitement sa réponse. Avec Corot vous parvenez à la fin de la peinture (la fin ? comment donc ? l’accomplissement du pur projet de peindre…) ; à la perfection de cet art (encore cette idée de fin, de finalité, d’achèvement…) qui n’empêche personne de poursuivre l’aventure, plutôt de la recommencer indéfiniment – vous parvenez, par cette fenêtre ouverte à voir l’invisible du visible. Rien de moins ! Lui mieux que personne peut-être ? Hé bien oui, à côté de lui, les stars tombent de leur firmament : Monet, Renoir, Cézanne ne font pas le poids, et comme il s’agit d’un poids de pure vérité, le discours peut s’achever là. J’ai écrit un article sur ‘désigner et prouver’ (Connaissance du matin) et je ne me répèterai pas : si les mots veulent bien dire ce qu’ils ont à dire, on comprendra. Je dirai cette fois : Corot dévoile visiblement mieux le ‘secret’. Mais bien sûr il faut avoir vu ça !!!  Revenir dix fois sur le Chemin de Sin-le Noble (ci-dessous), tout y est la précision du dessin, le choix des couleurs et leur mise en place, les détails des arbres et de chaque branchage, et ce petit cours d’eau argenté qui vient vers vous, au centre, ce flux de lumière qui irrigue toute la scène.

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Je vais être plus méchant encore : ne pâtissent pas de la ‘comparaison’, qu’on me pardonne ce vilain mot, deux peintres tellement méconnus et moins adulés, Eugène Boudin, François-Auguste Ravier… Avec Corot, tous les trois ensemble offraient une ‘combinaison chiffrée’ pour entrer au paradis sur terre, jeu de signes offerts en signification totale, finie, de ce qui peut se montrer pour porter à l’infini la vérité que tout ce qui se montre égale, pas moins, ce qui ne se montre pas, bat comme un coeur vivant au coeur de l’apparaissant, nu, offert, simplement, et en petit format ici. Renoir, Matisse, Cézanne, je suis navré de le dire mais c’est ce que j’ai éprouvé, sont de petits maîtres à côté d’eux. Braque, mon cher Braque, qui croque une femme à la guitare au regard de celle de Corot, fait du spectacle, moderne, et l’on sait bien ce qui s’appelle ainsi de nos jours sous prétexte de ‘déconstruction’. On ne déconstruit pas un art ‘fini’ et fini parce que porteur d’esprit vivant. J’ai découvert, remarqué des tableaux déjà vus mais qui cette fois m’ont bouleversé : tout Corot, et toute la vérité de Corot, et en un mot explicite : « visiblement », si bien qu’aucune reproduction ne dit rien de ce qui s’éprouve au contact de tels chefs d’oeuvre. Parcourez le catalogue en sortant, vous le refermez aussitôt. Les photos interdites, j’ai dû aller chercher sur Internet (d’un ‘clic’ droit vous savez…)les photos de deux tableaux exceptionnels qui vont faire l’illustration de cette note, dont un Étang à Ville d’Avray, arbre penché, récemment vendu fort cher chez Sotheby’s. Ouf !

d5100008l.1240565151.jpg      Ville d’Avray : l’étang, arbre penché

Et maintenant pourquoi – je vais faire dans la cruauté pure – un type comme Mondrian ‘tombe’ tout simplement ? Parce que l’art géométrique vers lequel il se prépare à évoluer, visible ici, ne nous offre rien de cette visibilité espérée, notre salut lorsque nous trouvons du sens à ce monde, esprit, lumière qui n’est pas géométrie ou agencement. Très intéressant d’ailleurs : Mondrian est ici disqualifié, aux couleurs trop sombres par ailleurs, d’une tradition qu’il aura bien raison de répudier… L’arbre tracé en traits rectilignes ! Cet arbre de Mondrian, ‘historique’, tous les livres en parlent, qui deviendra un arbre schématique; une essence, mais géométrique ! Mais un peu plus loin, dans une salle où se montrent quelques dessins préfigurant l’art abstrait, dont quelques uns de Kandinsky, on voit exactement comment, techniquement, on abondonne l’effort de re-présentation pour tenter, avec quelle audace, quelle témérité, la figure qui ne figure plus, qui désigne une autre image de lumière qui n’est plus de nature sans qu’on sache si elle est d’esprit pur, ou passage d’un monde-ci à une autre monde infigurable et pourtant plus réel, matriciel. Corot va le plus loin possible dans ses dessins, on le sait et je déplore de ne pas en avoir vu plus d’exemples dans cette exposition, le Louvre en est pourtant si riche. Kandinsky poursuit, lui, l’expérience, il va jusqu’au bout, jusqu’à ces premières ‘compositions’ qui inventent l’art abstrait. Mais plus tard ? Je vous le dis tout net, pour m’éviter cette déception, je n’irai pas à la rétrospective de Beaubourg !

Beaucoup d’enthousiasme et de partialité dans ce qui est écrit là : oui, j’avoue (2). Je veux ajouter pour conclure, ce qui est indiscutable, que le propos de toute l’exposition se trouve parfaitement justifié et que le ‘voyage à Reims’ pour cela s’en trouve hautement recommandé. J’avertis en terminant qu’il faut s’abstenir d’éclater de rage en constatant qu’à l’entrée de ce musée, l’unique caisse est à deux mètres de la porte et que le drame est inévitable si trente personnes se présentent à la fois, comme de juste, un dimanche par exemple !

(1) Musée des Beaux-Arts de Reims, du 20 février au 24 mai 09 : Tél 03 26 35 36 00

(2) Et ça n’a pas tardé : à peine un jour suivant cette publication, je reçois les protestations de quelques lecteurs ‘convertis’ à Derain… Derain, bien sûr – et les photos qui défilent sur mon écran de ‘veille’ me le rappellent -, qui sait si bien rehausser la visibilité du réel de cet accent de poèsie qui n’est qu’à lui. Les ‘Derain’ de Reims n’étaient pas les meilleurs illustrations choisies pour cette ‘comparaison’, mais en ce qui concerne Cézanne par exemple, ou Matisse, je reste sur ma déception, persiste et signe.