Les ‘arbres’ de Patrick Charpentier

Ce ne sera ni un intermède ni une simple parenthèse. Cest le sujet : sur un plan strictement existentiel, l’illustration de ce que jai dit concernant la mission de lart, la question de la re-présentation’, et dans mon contexte propre, la définition même dun espace sacré stricto sensu lorsque léveil du vivant à la vie donne à voir  » un œil à la place d’un oeil « ,  » une main à la place d’une main « … De ce point de vue-là ma rencontre avec la peinture de Patrick Charpentier est un foudroiement. Cela sest produit il y a quelques semaines chez Marie-Pierre Rinck qui organise chez elle (1) des rencontres avec des artistes – une occasion joliment nommée Sans Toit Avec Vous ! Moment de peinture ce jour-là, soudain, à l’entrée du jardin, à la vue de ces arbres si étrangement ressemblants et si différents de leurs parents naturels tout proches dans l’environnement bourgeonnant de ce début d’avril.

2009_04052007_08032007_0803200004.1241259177.JPG      2009_04052007_08032007_0803200005.1241259196.JPG Photos RO          

La surprise venait-elle de l’accrochage de ces tableaux à un mur de jardin ? Ou était-elle provoquée par la seule image, une ressemblance à n’importe quelle image photographique, et visiblement l’évidence d’une autre image, une autre formation d’image, non point abstraite, tout au contraire. C’était pourtant une révélation : de la présence d’arbres tout à fait reconnaissables comme tels – l’habitude commande et son aveuglement persiste – mais de bien d’autres arbres dressés dans un espace jusqu’alors inconnu ? Comme je fais toujours en cas d’extrême surprise, j’ai prolongé mon admiration, longtemps, très longtemps : muette d’abord, puis questionneuse. Charpentier m’a répondu généreusement, sincèrement, et comme cela ne me suffisait pas, je lui ai reposé mes questions par mail et il m’a encore répondu. Avec son autorisation, je vous ferai partager le goût de cette sincérité en le citant (en bleu) puisqu’il m’a paru dire juste ce qui mérite d’être dit du ‘quoi’ peindre et surtout ‘comment’ peindre. J’essaierai à mon tour de ne pas parler ‘sur’ sa peinture – il semble beaucoup redouter ce bonimentage de connaisseur prétentieux et arrogant – et d’évoquer plutôt l’émotion suscitée, partant de la rencontre du regard poétiquement accordé, et de sa mise en musique de mots. Qu’on m’excuse un peu d’emphase mais il m’arrive de céder à l’émotion, et jusque dans l’écriture !

2009_04052007_08032007_0803200006.1241259212.JPG Photo RO

 » Dans un premier temps il y a une observation in situ et suivant l’humeur il y a des dessins ou des prises photographiques. Cela me permet de capter des compositions, les matières, les ombres, la lumière. Cela me permet de réfléchir : comment je peux attaquer la prochaine peinture. Quel support, quelle technique etc… Puis j’oublie très vite mes dessins et mes photos. Car je veux que ma peinture ne soit surtout pas une copie de l’original ; fou celui qui voudrait copier la nature !!!! « 

Charpentier devrait se rassurer : on ne copie jamais la nature ! L’aveu était d’autant plus facile par le passé qu’on ne disposait d’aucun instrument d’enregistrement scientifique suffisamment neutre pour re-produire l’image offerte à ma perception. Mais celle-ci est toujours re-présentation et donc interprétation, humanisation, et encore, à ma mesure, suivant ma sensibilité et ma culture, mes connaissances pour tout dire. En fait aujourd’hui, une ‘capture’ vraiment ‘objective’ de la donnée naturelle, physique, se ferait au moyen d’équations mathématiques très ab-straites (littéralement) et totalement ‘lavées’ de toute trace humaine. Une sorte de radio-graphie. Je ne crois pas non plus qu’on réfléchisse beaucoup quand vous est accordé le don de voir en transparence, de trouver le profond et l’essentiel qui rejoint ‘ma’ propre intériorité, au point que j’en oublie l’impression première de l’objet extérieur, les premières sensations, pour m’égaler à la puissance pure du concevoir au stade originel de la création. Celle-ci s’accorde alors imaginairement : soit au degré premier (ou ultime) d’humanité, à la première personne du singulier.

 » Ensuite, j’amorce mon travail de peinture à l’aide de tâches, de coulures, d’empreintes etc… dans le format papier ou toile. Ce travail peut être uniquement en noir et blanc ou couleur. Je donne déjà une vie au format, à l’espace dans lequel je vais travailler. Il m’est très difficile de travailler sur un format blanc, vierge. Il faut qu’une histoire soit déjà racontée… « 

Ce témoignage m’oblige à admettre – ce que j’évite le plus souvent pour ne pas relancer la croyance en un monde totalement objectif, précédent rationnel et auto-suffisant – que quelque chose, un monde nous précède, à la fois matière informe, chaotique, et néanmoins prédisposée à prendre forme, accueillante à la forme que l’œil et la main d’artiste vont pro-poser, si toutefois… si cette intelligence, comme telle, et je pèse mes mots : cette faculté de créer un monde humain, de poursuivre un élan de création qui va de l’inhumain, disons plus simplement, du pré-humain, à l’humain… Si cette intelligence dispose elle-même de son pouvoir créateur, éducation ou élan naturel – ce n’est plus la question – de son pouvoir de donner sens, visibilité, concondordance, et je n’ai pas dit cohérence : mais avec cette qualité si particulière, qu’il ne paraîtra plus simplement naturel, ce monde, mais beau, et plus encore : vrai.

 » Puis c’est à partir de cet « humus pictural » obtenu que je vais me servir des tracés existants pour composer mes paysages et forêts. Une coulure va devenir un arbre ou une branche, un ensemble de tâches va constituer un feuillage etc… « 

C’est exactement cela : le poète poursuit l’ouvrage que le monde pré-humain a organisé, il parachève cette œuvre – nous changeons de registre – il ne crée pas de rien, il est créateur créé lui-même comme l’a si bien défini Jean Scot Erigène, et il définit cette figure (tous ces mots vont prendre autre sens que celui du commun) qui est de la vie vivante, substance mystérieuse et sans âge, apparemment douée d’une puissance d’écoulement et de manifestation sans limite, mais cette fois, exactement, je souligne, animée par ce visage dessiné, je veux dire celui de l’arbre comme celui de l’homme. La procession du monde va enfanter les formes, toutes, les détacher sans les séparer et la liberté de créer, la véritable, sera fécondée de son consentement préalable à la Vie. Tout le contraire d’une gesticulation n’est-ce pas ?

2009_04052007_08032007_0803200008.1241259241.JPG Photo RO

 » Je ne sais si j’ai trouvé quoique ce soit… Mais c’est le travail de la peinture ou du moins de ma peinture, plus précisément de ma vie dans l’atelier qui petit à petit m’a amené à travailler, à utiliser cette méthode. J’en ai utilisé bien d’autres ! Cela fait plus de vingt ans que je peins. Je suis passé par maintes étapes… Mes vraies premières peintures datent de 1986 ! Et toutes ces étapes mises bout à bout m’ont amené à réfléchir non pas à quoi peindre mais comment peindre. « 

La photographie a pu livrer des indices, et la main délivrer une expression inconnue, d’autant que c’est cette intelligence humaine qui l’a produite et façonnée ; mais la liaison des éléments, et c’est de vera religio que je parle ici, personne ne l’a jamais dit, ni même su peut-être ; de savoir-faire inspiré, sans aucun doute, c’est bien ce que réussit Charpentier… C’est la naissance, l’aboutissement, l’unio sympathica de ce qui s’est écoulé de la terre natale et est venu se raconter ‘monde’, univers enfin, par la grâce de l’idée qui veut con-sister en image sans pareille de ce qu’une préhistoire inassignable médite d’enfanter depuis si longtemps. D’un lieu que je peux croire obscur, comme du fond des entrailles, une chair s’est montrée : c’est un arbre, avec un tronc, des branches, des feuilles, et peut-être plus ! J’atteste que cela se vérifie quelquefois, et cette fois-ci : cette apparition d’ob-jet que mon œil a pu voir et ma main éprouver, et que j’ai voulu percevoir comme un arbre.point, quand c’est mon imagination désirante, amoureuse, qui l’a tracé, je l’ai dit, arbre plus vrai, arbre, seul vrai arbre comme moi homme, comme nous engendrés de l’Unique passionné de co-naissance. C’est la voie trouvée qui inspire ma voix qui ne dit certes rien ‘sur’ mais dans le rayonnement du moment unifique : majesté et humilité de ce qui se réalise si gratuitement (en bonne langue théologique, on eût dit, gracieusement), sans intention de pensée ni volonté de prouver comme mesure et affirmation au règne des concepts réducteurs. J’étais au point (minuscule : à peine un instant et pourtant cet étirement du temps en éternité) d’éprouver la donation pure, vierge de toute visée empirique, à jamais innocente du calcul à fin de domination, d’usage !

brun_2_oct_nov_2008_120_.1241259559.jpg Se reporter à la photothèque de P. Charpentier: http://picasaweb.google.fr/charpentier.patrick8/PEINTURE?feat=directlink

 » De plus, j’ai toujours été attiré par ce qui se passe dans l’atelier pendant la pratique de la peinture. Les différentes traces résultant de cette pratique. Les taches, les coulures, les empreintes etc… Au lieu de le laisser de côté, de les abandonner, de les effacer, je cherche à les intégrer à mon travail. Mieux encore, à les considérer comme éléments à part entière de mon travail. Voilà pourquoi j’en suis arrivé à considérer une tache comme un élément de départ pour un feuillage ou une coulure pour un tronc d’arbre…

La peinture impressionniste m’a aussi révélé ce principe. Lorsque l’on regarde de près une peinture impressionniste, on n’y voit que des touches de peinture juxtaposées. (C’est le cas dans la plupart des peintures, pas seulement impressionnistes, mais ils sont ceux qui les premiers ont poussé la « chose » très loin). C’est lorsqu’on se recule que l’on peut comprendre ce que cet ensemble de touches tente de représenter. « 

Ecoulements, métamorphoses par intégration, symbiose, mûrissement, par étapes : on ne dira pas évolution puisqu’il s’agit de mutations mais c’est un procès sans commencement ni fin dont la peinture figure un instant de vie – sans figer le mouvement. Je m’en suis convaincu, comme je l’ai dit, en passant de très longues minutes à observer la peinture de Charpentier : il avait retrouvé le chemin de création impressionniste. On avait constaté que la photo était si précise, si apte à reproduire la nature que le peintre en était finalement quitte à ranger ses outils. Et en même temps, presque tout de suite, on a retrouvé le sens, la sainteté du réel comme Chardin le concevait : ‘avec du sentiment’, des ‘touches juxtaposées’… et avec quelques pas de recul, cette évidence qu’il y a quelque chose et que ce n’est ni vain ni absurde. Rappelez-vous le moment historique de Manet. Mes lecteurs habituels savent déjà que lorsque j’ai dit cela, j’estime avoir tout dit, et que c’est à l’artiste – celui que je préfère appeler ‘poète’ pour souligner son rôle de créateur – de le signifier clairement, éloquemment. Lorsque j’ai vu les arbres de Charpentier, cette silencieuse éloquence m’a convaincu, le temps, si court pourtant, d’une longue aspiration du regard enchanté. En un tel enchantement, on a la sensation d’un temps qui s’étire, mais c’est un présent qui creuse vers l’indicible fond des origines. Je lui ai dit ;  » Corot, pour le lyrisme ; Cézanne, pour la touche volontaire  » mais ça se dit comme pour frapper fort car, en vérité, on est juste ou pas en peinture, et on trouve la voie, ou on reproduit, assommant académisme indéfiniment recommencé jusque chez les ‘bâtards’ de Duchamp…

2009_04052007_08032007_0803200001.1241259159.JPG    2009_04052007_08032007_0803200018.1241259264.JPG Vues de l’exposition

 » L’intégration de matériaux tels que sable, copeaux de bois, filasse, morceaux de papier dans ma peinture vient accentuer cet état de chose. « 

Pour ma part je trouve le plus souvent un peu importune cette présence de matériaux si manifestement étrangers (je veux dire ’visiblement’ ajoutés) à l’alchimie plasticienne. Dans certaines œuvres, elle alourdit trop le travail pictural et obscurcit plutôt la vision. Il n’y a plus ni fusion ni intégration et c’est un maniérisme très fréquent de nos jours. Chez Charpentier ce jour-là, c’est la sciure, de minuscules copeaux de bois dans ces troncs d’arbres, qui m’ont médusé : d’un ton juste, ils favorisaient l’accord des couleurs qui évoquaient pour ainsi dire totalement la forêt, c’est à dire encore la terre où elle pousse, et ce ciel où viennent se marier toutes les couleurs terriennes projetées du jaillissement de cet arbre-là et de tous ceux qui se devinent autour… Le grand art évoque la totalité par la précision du détail comme tel, gardé visible, décelable : en est-il un autre ? On a parfois comparé la forêt à une mer et effectivement je ‘vaguais’ moi-même à ce rythme, sereinement. Le grand art suggère une vérité apaisante, je veux dire libératrice, guérissante, et on a tort de vouloir nous faire croire le contraire : pas d’autre thérapie au ‘souci’.  Eprouver que ces tableaux étaient perfection, et dans un jardin, c’était un ‘miracle vrai’ ; vous savez que ça ne se produit pas tous les jours et il m’a fallu, à moi, quelque temps pour réunir ces mots qui signalent la pleine réussite du geste.

(1) On trouvera toutes les adresses (et les manifestations) de l’Atelierinck sur le site suivant : http://atelierinck.blogspot.com/

Un commentaire sur “Les ‘arbres’ de Patrick Charpentier

  1. Rien d’inextricable dans les broussailles et les forêts de Patrick Charpentier. C’est comme un délicat guillochage, subtilement ordonné, oeuvre de joaillier, où chaque brindille est parfaitement à sa place, dans son humble éclat. L’indice étant la joie, je reconnais au-dedans de ces toiles d’un autre ce voyageur qui n’est autre que moi, même Ce qui est plus moi que moi-même. Comment pourrais-je me perdre dans ces images éclairées du dedans avec une patience et un art infinis?

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