‘x’ : images, commencements

Voir les photos que ‘x’ (1) m’a présentées ne consistait pas, d’abord, à surprendre un commencement, une mise en œuvre dirait-on plus justement si l’on veut donner vie au cliché ou traduire simplement l’émotion qu’il provoque. Au contraire, s’il y avait sentiment et même émotion, c’était ceux d’un achèvement, mais non de quelque chose qui ‘se passe’ ou qui ‘arrive’ sous nos yeux grâce à la magie de cette photo, mais plutôt un sentiment de complétude, de plénitude comme s’il suffisait que cela fût vu pour qu’un univers fût dit, présenté, et qu’il n’y manquât rien. Quelle image donc ? Et quelle photographie ? Quel dessin rassemblé qui évoque à ce point ce qui est fini, déjà, en commençant, précisons ? C’est que le commencement, lorsque cette orée se rend visible, dit tout ce qui mérite d’être dit, dit tout ce qui se cache pour vrai et, rendu là, n’exige plus rien qui n’y soit ajouté. C’est fini, c’est à dire que, avant l’élaboration d’un monde et peut-être plus simplement d’une parole, plus complexe, la racine de ce qui paraît, de tout ce qui est virtuellement paraissant, mis à nu, source accessible pour une première fois à la vue, délivrée au grand jour, en révélant l’initial de la création, déjà, l’achève, l’accomplit. C’est après que ça se gâte.

horizontal_1.1242404665.jpg Photo ‘x’ aimablement prêtée par l’auteur

J’ai deux séries de photos sous les yeux intitulées l’une : ‘horizontal’, l’autre : ‘vertical’. C’est plus évocateur que descriptif. Je vois effectivement dans la première une série de plans horizontaux, précisément de lignes horizontales, sans les objets auxquels elles appartiennent, peu visibles ou cachés. On peut les deviner, mais ce n’est qu’une pensée qui traverse l’esprit, un vouloir nommer, et telle pensée qui s’échappe, vaine et inutile puisque l’image dans ce cas s’est achevée d’elle-même.  Faut-il en dire tant, et plus que le sous-titre lui-même de la série :  » La mort n’est rien  » (d’après Epicure) Pour moi, comme je l’ai si souvent avoué, l’image peut dire plus, le ‘plus’ de cette identité, de cette réalité que l’habitude, l’assoupissement de nos facultés nous a fait perdre. Je vois cela et c’est la lumière qui m’impressionne ; un jeu de noir et de blanc, mais chromatiquement – des noirs plus ou moins intenses, charnus, et des gris variables rejoignant un blanc laiteux, grisâtre ou carrément éblouissant – C’est pourtant sans concession ni nuance : cru ou pur ? Je veux dire originel, purement oui, cette valeur-là. J’ai l’impression que ces deux gammes sont opposées, volontairement confrontées mais dépourvues de l’intention d’un récit polémique qui ferait vibrer je ne sais quelle corde pathétique. Mais ce pourrait être la prémisse d’une histoire. Je vois aussi, quand le regard s’attarde, que cette réalité somme toute masquée, parce que pour moi ‘on’ ne sait pas ce que c’est, un objet tellement estompé, une possible figure si secondaire ; que c’est une vérité de l’apparaître qui se délivre et que, si les mots manquent – quant à moi, j’y tiens, ils resteront à manquer – le tout est dit par ce commencement, cet initial, une esquisse qui évoquerait la profusion de ce qui peut naître, ou reste ici caché. J’en finirai en ajoutant que cette histoire ne m’en dirait guère plus, un superflu : ce que serait toute visée de vie en perspective de la mort ? Rien ajouté à rien ?

vertical_1.1242404711.jpg Photo ‘x’ aimablement prêtée par l’auteur

vertical’ ne complète pas ‘horizontal’ car je répète : il n’y a pas de géométrie ici, rien de didactique. Mais personne ne s’empêchera d’y voir une complémentarité ‘cruciale’, je souligne ainsi ce mot, et c’est bien le cas de le dire, qui se complète elle-même de l’opposition noir/blanc si évocatrice. Cette fois, nous sommes immédiatement entraînés à la perception de quelque chose d’essentiel, mais en ‘vertical’, une forme pure encore mais qui se révèle avec d’autant plus de force que l’objet auquel elle se trouve naturellement associée est un être vivant – tout idéalisme sera donc à écarter – une jeune femme même, fort belle je devine, mais dont l’image du corps n’est pas entièrement livrée… un bras, une jambe, le dos, la taille, la gorge, en partie, si bien que c’est une forme qui se dessine ici dans l’opposition d’une chair nue habillée d’un vêtement noir, et qui se dévoile à hauteur d’un regard lui-même à hauteur de son objet, comme dans le champ de perception d‘un enfant parfois. Deux ‘lignes’, deux ‘dimensions’, deux ‘couleurs’, pour dire tout en mode vertical ? Pour évoquer un univers si manifestement humain quoique traduit en croquis de simples lignes dessinant un corps de femme ? On peut supputer que l’amour s’y ajoute, une tendresse au moins, et que se trouvera suscitée dans cette série l’antique vénération des Anciens pour l’harmonie des ‘beaux’ corps. Mais la perfection n’est pas ici classiquement reproduite : elle est tronquée, tranchée même en large pans… verticaux. On voit bien que là, les mots ajoutés, et les intentions devinées, vont gauchir l’élan d’une simple révélation : mais l’ordre humain s’y est introduit.

 » Ou qu’on irait mort, sans danse  » (Céline) et c’est la réflexion que nous soumet l’artiste. Je maintiens que je me garde de cette tentation réaliste : ni danse ni mort, occupation vulgaires des croyants à ces choses du monde qu’on représente en ignorant qu’un bras, qu’une jambe, bien que vêtus d’un peu de civilisation vestimentaire, un pied nu, sont les ébauches d’un commencement d’histoire, de toute histoire et toujours celle qu’on nous raconte sans rien changer hormis les noms et les anecdotes pour nous cacher l’essentiel d’une incarnation. Je fais glisser les photos dans mes mains : pas de mouvement non, l’incarnation, non pas fixée par le déclic photographique, mais surprise et immobilisée à l’initiale de son geste. Une belle magie, car on a tout dit du geste, bien peu de son initial. Je me répète. L’artiste lui ne se répète pas, ou pour dire un peu, à peine, que le contenu de l’image n’a pas été ‘choisi’ :  » trouvé », et que la scène n’a pas été ‘organisée’ :  » proposée  » – acceptez-en le propos ou pas. Mais vous savez comme tous nos mouvements viennent si naturellement, ‘tout seuls’ : nous ‘dansons’ tout le temps et la justesse synchrone de nos gestes s’opère sans savoir ni intention. N’en déplaise aux nombreux admirateurs de cet art si savant, pour moi si démonstratif, trop. Que lire donc ici ? Supposons que cette verticalité montrée grâce aux membres fragmentés d’un corps humain semble suggérer – aussi – cet effort qui manifeste notre application à vivre et à occuper cette place que nous voulons prendre comme nous le pensons. Et suggérer, à un autre degré que  » Sans danse  » on ne va nulle part, et même qu’on est déjà mort. Ce qui est désigné ici ? Une dose de réalisme rend parfois impénétrable…. A moins que cette apparition d’un corps humain m’abuse, non l’image elle-même mais mon propre penchant à objectiver : ‘x’ nous fait découvrir non pas l’absence puis la présence d’un être humain, non pas des dimensions d’espace comme des transcendantaux kantiens, mais l’organisation primitive d’un espace, à peine l’énoncé d’un espace subitement visible, purement donné, pour qu’un monde surgisse en même temps.

(1) ‘x’ choisit cet anonymat pour protéger son travail, réflexion et élaboration qu’il veut prolonger quelque temps encore : cette exigence avouée est respectable et je le remercie d’autant plus de m’avoir permis de publier ces quelques lignes, avec ces photos.

Un commentaire sur “‘x’ : images, commencements

  1. En décalant ce qui est déjà là – ces fragments suspendus entre temps- , tout en appelant l’air extérieur inconnu – ce qui nous dépasse-, l’artiste rend plus évidente la fraîcheur du monde. Ses oeuvres sont accomplies sans qu’elles soient closes sur elles-mêmes. Elles n’ont besoin ni d’histoire ni de logique autour. Création vivante née des surprises de la relation, de la « danse » avec le monde.

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