Les ‘racines’ de Manoune Maës

C’est une chance, j’aurai pu répéter l’essentiel, comme je le conçois, comme je le ressens, ma certitude, en trois articles à peine : les ‘arbres’ peints par Patrick Charpentier, la photographie d’un espace initial par ‘x’ et maintenant une peinture abstraite de Manoune Maës que j’ai choisi d’appeler ‘racines’. Je n’aurai aucun mal à dire ce qui me semble si évident, d’abord ce qu’une peinture figurative, libérée du souci de la représentation, de la mimésis, peut livrer de la donation, image d’un instant-mouvement et de métamorphoses. Puis, ce que la photographie peut nous dire du réel essentiel, sans référence exacte aux objets et au-delà des objets, conjurant sa facilité originelle à fixer, ‘objectivement’ croyait-on, l’image commune reçue. Enfin, ce qui peut constituer un véritable triomphe de la démarche poétique, le dessin accompli d’un infigurable de la Vie, toute figuration déjouée ; ce qu’on a appelé bien légèrement abstraction, qui tente de délivrer partie du mystère, une improbable, subjective (mais) sincère, avouée (mais) mystérieuse photographie de l’invisible.

L’art présente un monde nouveau dont la raison, quoique sans concepts ni logique définie, tente d’empêcher la sidération habituelle par le monde sensible et les mots de la raison pure, ceux-là même qui ont entraîné cette croyance en une réalité par soi et pour soi définie et confirmée par la matérialité, exclusive et incontestable dimension d’apparition des ‘choses’. Les artistes, les œuvres choisies dans ces trois articles désignent cette frontière flottante entre sensible (encore une fois l’expérimentable par habitude) et imaginaire (à la fois idéel, une clarté sans doute, et onirique, comme un nuage passant). C’est la vérité même, et lorsque j’ai dit souvent ‘désigner’, c’est pour dire que cette vérité est multiple, la garante d’expériences multiples, toutes également légitimes, proprement humaines. J’entends par là ce qui déborde le fini, qui est transgression de toute convention certifiée, subversion de tout contour affirmé. L’art toujours comme délivrance et révélation, vérité même d’un autre monde devenu plus réel, ici, soudain, indubitablement. L’art pour moi seul, sujet à demeure de ma création ‘obligée’ comme on dit de tel instrument exigé par et sur la partition même. Je ne sais rien d’une création ‘ex nihilo’ mais plutôt je me sais responsable de ce que je conçois pour le partager avec mon semblable, une communion dans la lumière d’une connaissance et non l’aveuglement d’une superstition.

2009_05242007_08032007_0803200001.1243152182.JPG Les ‘racines’ de Manoune Maës – photo RO –

Aujourd’hui je veux dire que les ‘racines’ de Manoune Maës offrent à mes yeux la preuve, un mot qui trouve enfin son véritable sens, de la plénitude poétique, de cet accomplissement si inattendu de la valeur d’existence. C’est pourquoi je ne pourrai ni décrire cette image, ni énumérer les recettes de sa composition. Je crains que la photographie que je propose ne parvienne non plus à transmettre une petite part du sentiment qui s’éprouve à regarder ce tableau de dimensions modestes (20×30 cm), au point de réclamer la lumière naturelle, pas trop, capable de libérer sa signification. J’ai dit un peu plus haut ‘subjectif’ et il faut avoir la témérité de s’y risquer, ce qui n’est pas non plus sans éducation ni prudence. Mais l’art véritable convoque impérieusement, sans exiger abandon toutefois, mais il faut bien se laisser fasciner par l’image proposée, consentir à la magie qui opère ici. Abstraction ? Visiblement je découvre comme un jaillissement vertical – horizontalement l’image n’aurait aucun ‘sens’ – une ramification complexe, des racines, ou l’entrelacement de tiges végétales, de nerfs, de nœuds, ou l’anatomie découverte d’un muscle strié, je préfère : le dénudement d’un tronc d’arbre ou l’anatomie, si je tiens à cette comparaison, d’un bourgeon, d’une fleur, non point de celles qui s’étalent mais se dressent en vasques et calices. Pas si abstrait donc ; mais à quoi bon ? Notez que j’ai retrouvé l’image de l’arbre si fortement ressentie chez Charpentier, telle que je le conçois, un arbre intérieur, et intérieur aussi tel qu’il se cache sous son écorce et au-dedans de toutes ses veines irriguées de sève. Les couleurs y manifestent davantage cette vitalité profonde, tectonique ; à la fois sombres et éclatantes, fortes et délicates, résolues ; teintes affirmées, avec force, bien charnelle ; de l’énergie, mais comme un poème qui divulgue son secret sans éloquence volontaire. Je lis simplement : au fond une nuit dense, pareille à celle où les étoiles prennent naissance, et des taches écrasées de blanc parfois strié, disséminées comme pour évoquer cette panspermie qui hallucinait les Grecs et enfin ces tiges volubiles lancées à la conquête de cet espace même. Je me sens à la fois au plus profond de l’élément terre, et projeté par cette éclosion, cette floraison surgie à la conquête des cieux.

Je déchiffre le poème de la puissance et de l’amour, celui qui commande à la création. C’est un rythme perceptible comme celui d’une musique (le Sacre du Printemps ?), l’étroite scansion d’éléments qui s’alignent en s’entremêlant, comme dans une temporalité bouleversée, tourbillonnants ainsi qu’une écriture grecque ou arabe. J’en arrive à la question muette : l’image détentrice de tout ce qui peut se donner à l’épreuve d’exister – consciemment ? Je lis et ma lecture me projette au-delà de ce qui décline en mesures calculées. Je lis et me livre à l’esprit pur. La vision des choses ne s’est pas perdue, et je ne veux pas dire non plus qu’il y a eu subversion, mais bien révélation, en vérité, et toujours ce miracle, ici, en visibilité, donnée. La vérité ne dénonce rien, elle est cette lisibilité de ce qui s’est rendu évident de soi-même, une fois déjouées toutes les ruses de la perversion. L’oeuvre d’art n’est pas en soi non plus car elle n’est qu’en se donnant – le propre de la création : elle se reçoit et s’éprouve, mais c’est d’un autre ordre que du mécanique, toujours. L’artiste est bifrons, émetteur et récepteur quoique sans dualité, ou par la différence d’un concours destiné à donner forme : il est métaphore de la nature vivante, de la création. Je ne dirais pas métaphore de la vérité mais  vérité comme telle, cette fois, en un destin d’humanité accompli.

Je respecte infiniment la vérité scientifique et je la crois même indispensable pour nous protéger, elle seule plus que toute autre, de ses dangers. La vérité poétique a une tout autre destination : elle appelle et favorise l’adoration, ou sa première initiation, son commencement, une aurore, mais comme la finalité d’une évolution. À ce moment-là, nous sommes parvenus au dépouillement, l’effeuillage des certitudes et des abris mensongers, le dévoilement de ce qui advient en transparence. Rien n’y échappe d’un monde parvenu au stade de son plus parfait développement. Inviolable et préservé, le sacré instaure son règne en toute humilité de ce qui est (le) moindre en apparence et (le) plus avéré au coeur du secret. Manoune Maës est poète qui a su dire plus que philosophie ne saurait dire (cf Connaissance du matin) et elle se présente ici peintre comme révélateur d’indicible, portant aux sens comme l’avait souhaité Nietzsche, ce qui se cache éternellement au Royaume inaccessible des essences pures. Mais comme j’ai toujours voulu le souligner lorsque telle vérité se dévoile, il n’y a ni trompettes du jugement dernier ni solennités d’un triomphe baroque : l’offertoire désormais incorruptible de l’image qui ne cache plus la lumière.

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