Deux artistes-peintres à Collioure

C’est que les peintres ne manquent pas à Collioure, venus sur les traces de leurs illustres prédécesseurs ! J’ai cherché encore une fois la petite exposition où trouver quelques images inspirées du village et de ses célèbres monuments, dont ce clocher à la silhouette inoubliable, et tant copiée bien sûr, sans qu’aucune représentation ne soit jamais parvenue à en restituer l’élégance et la noblesse incomparables ! Et je me souvenais d’avoir un jour acheté un de ces ‘clochers’ proposés au touriste ; je me souvenais en fait de mon oubli – mais où l’ai-je rangé ? Ceci me paraissait la preuve qu’il est impossible de conserver ainsi une émotion esthétique si particulière, celle procurée par un ‘objet’ si exceptionnel que toute tentative de copie en semble vouée à l’échec. Mais cette émotion peut aussi inspirer des images inédites et j’ai eu le bonheur d’en trouver quelques unes cette année.

2009_06132007_08032007_0803200001.1246457714.JPG E. Fantini : ‘clocher’ à Collioure 2009_06132007_08032007_0803200012.1246457769.JPG

Deux peintres à Collioure ont retenu mon attention, deux personnes qui m’ont paru avoir trouvé un ton et un style pour raconter Collioure, oh, une simple image mais qui évoque justement l’impression qu’on peut éprouver dans ce village qui a conservé une grande part de son pittoresque. Chez Éliane Fantini, j’ai vu une église et un phare extraordinaires parce que les couleurs y étaient toutes dévorées en un unique étalement de blancheur ; en fait plusieurs couches de peintures superposées mais finalement écrasées d’un blanc qui n’estompait pas tous les contours de l’église et du clocher. C’était un dessin de peinture, un dessin au pinceau pour proclamer le mariage, la fusion entre formes et matière en un blanc complexe où rien n’est dissous ni étouffé, l’expressivité recherchée devenue manifeste par l’apparition inédite de ces taches blanches. La photographie que j’en ai faite en donne une toute petite idée, comme on dit, et une idée dans ces conditions ne révèle rien de l’art : mais l’imagination est votre responsabilité n’est-ce pas ? Je vous aiderai un peu en vous confiant l’image d’un clocher cette fois entièrement rouge, peut-être la même recette que précédemment et sans doute la même intention d’excès – comment dire l’excès de la nature ou de certains travaux humains ? L’effet en était d’autant plus saisissant ‘ici’ à Collioure où la lumière semble reine et le ballet des couleurs, un concert sans pareil. 

2009_06132007_08032007_0803200006.1246457749.JPG E. Fantini : Poèmes en bleu

Je dois également mentionner… où j’ai senti une tendresse et un amour, un respect à l’œuvre dans l’extrême vigueur du geste et si je crois voir ici une réussite de peintre c’est parce que l’accord y semble trouvé entre la force humaine, ce sera ici une manière de dévotion, et celle du monde qui nous obnubile ou nous menace, à une distance toujours infranchissable par la pensée. De temps à autre je fais cette découverte : des tableaux qui ne se ressemblent pas certes, mais une émotion, la même, que je ressens lorsqu’un artiste s’est exposé au péril de dire l’excès du monde, de la présence, de sa vérité immédiate, don et secret à la fois, et son excès ad-verse : moi.

Pour une plus ample information, on consultera : www.fantini-eliane.com 

3012.1246457659.jpg le Collioure 2941.1246457625.jpg de D. Canellas

C’est très étonnant, quand j’ai découvert quelques rues plus loin, Danièle Canellas , j’ai vu aussi une peinture sans hésitation, virile, même héroïque, et pourtant mise en œuvre par un tempérament tout différent. Question de racines aussi : Danièle Canellas est alsacienne, Éliane Fantini est d’origine italienne avec un parent égyptien… mais qu’importe quand on a eu des yeux pour ‘voir’ les révolutions picturales du siècle passé, (s’éduquer soi-même en son âme et regard), ‘voir’ la démesure homicide d’un Nicolas de Staël – aplats de peinture violemment apposés, contrastés, et d’une éloquence finalement bienfaisante comme une délivrance de vérité et réalité conciliées – quand on a pu à la fois opérer cette infusion alchimique et trouver sa propre voie, sa marque et son style. Une source unique peut-être, et d’autres jaillissements pour l’irrigation d’autres terres : c’est l’art perpétuellement recommencé, pour nous un étonnement et un embarras au premier regard, et cet enrichissement, plutôt ce transfert nourricier d’images inconnues, imprévisibles, devenues tout à coup familières, nécessaires même, notre imagination vivifiée. Collioure devient ici une image condensée, barques énormes et maisons presque schématiques tant la sensation est de lumière ramassée, intense, comme si les mots et l’intelligence du reconnaître devaient être exclues : tout en force, péremptoire ! Il y a quelques années aussi, à Bâle, j’avais trépigné d’enthousiasme en découvrant des figues violettes de Barceló sur un grand panneau jaune – il y a toujours le dessin de Barceló, torturé, fiévreux, mais d’un tracé en volutes pareil à un éclair de vie, durable – et j’étais envahi de la même sensation devant les figues de Danièle Canellas : ici une gourmandise presque sensuellement exposée, chair d’un rouge viscéral accordé à celui de la peau qui vire au bleu, tous deux cernés de ce dessin très rond qui finit en pointe où l’attache s’est rompue d’avec l’arbre… 

1_2943.1246457582.jpg les figues de D. Canellas

Les mots pour le dire ne sont pas la sensation mais je m’applique ainsi souvent à les dire pour favoriser le déplacement, non pas un voyage de mille kilomètres (je suis moi-même revenu à Nancy où j’écris !) mais celui qui se fixe un peu plus longtemps sur la figure élue, sur l’image qui délivre l’instant d’apprendre, cela qui se tient sous mes yeux, et maintenant ma perception devenue créatrice à son tour, pas seulement de mémoire, l’éclosion d’une réciprocité qui s’appelle intelligence et pourquoi pas, amour.

Je conseille vivement le site : www.daniele.canellas.fr où j’ai emprunté les photos que l’on voit ici. Quant aux photos des oeuvres d’Eliane Fantini, je les ai prises moi-même avec son aimable autorisation : qu’elle en soit remerciée.