Juste un instant (1)

Mes amis-lecteurs sont déjà habitués à mes nombreuses redites que j’ai appelées des ‘retours’ pour faire sérieux, tenter de m’en faire pardonner la fréquence… Mais une de mes amies m’a dit : « C’est comme une scansion… », j’ai aimé, comme le souffle poétique et prophétique de l’attestation. Alors je me permets de revenir sur un théme récurrent et essentiel, que je défends toujours avec acharnement et que j’ai souvent illustré du concept d’amphibolie, histoire de faire grincer les dents de ceux qui n’aiment pas – mais rappelons nous que Kant avait déjà dit des choses essentielles sur la question, qu’on ne sait pas ou plus (1)… Mais c’est Corbin que je vais citer, à qui l’on doit un point définitif sur l’Un-en-Deux (c’est plus clair ?) grâce à l’une de ses dernières publications (Le paradoxe du monothéisme), précisément citer son plus beau livre : L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabî (maintes fois réédité par Aubier)… Mais voyons ce que j’entends qu’il soit redit :

Note 76 « … Tout existant est une forme particulière du Tout absolu ; il n’est pas l’Absolu, mais l’Absolu s’épiphanise en lui sous une forme qui est sienne… Il serait contradictoire de dire : j’ai contemplé Dieu en son unitude, puisque contemplation est un rapport entre contemplé et contemplant. Tant que de l’être dure pour moi, il y a dualitude, non pas unitude. Ibn’Arabî récuse toute perception de l’unicité de l’être en ce monde, et par conséquent tout monisme existenciel. C’est pour lui une sottise de dire que le serviteur, en l’état d’extinction (fanâ) est devenu Dieu, puisque « devenir » postule dualité, et que celle-ci exclut l’unité. C’est donc bien un postulat philosophique, une donnée a priori de l’intellect qui assure la doctrine de l’unicité de l’être, non pas une expérience ou réalistion mystique. Si Ibn Arabî professe que l’être est un, ce n’est pas parce que cela se serait révélé à lui dans un état mystique. Cette unité est une prémisse philosophique qui se passe de preuve. Même si quelqu’un prétend s’être unifié avec Dieu ou s’être anéanti à soi-même en lui, inévitablement l’évènement qu’il rapporte est un évènement dans la dualité. Tant que les gens décrivent Dieu et parlent d’eux-mêmes, il en est ainsi. Mais avoir conscience de la dualité du connaissant et du connu est une chose, affirmer et fonder leur dualisme serait une autre chose. Autrement dit, s’il est permis de parler de monisme, c’est au sens d’un monisme philosophique énonçant la condition transcendantale de l’être, et uniquement parce que ce monisme philosophique est précisément le schéma nécessaire pour penser l’unio mystica comme unio sympathética, c’est-à-dire la situation fondamentalement dialogique, car l’unité est chaque fois l’unité de ce deux, elle n’est pas une troisième phase qui résorberait la dualitude, celle-ci étant la condition même du dialogue réalisant le voeu du « Trésor caché qui aspira à être connu ». Le monisme philosophique est ici l’instrument conceptuel nécessaire pour décrire cette irrémissible codépendance du ‘Seigneur’ et du ‘serviteur’, l’unité des deux étant goûtée dans une expérience mystique qui justement n’est pas et ne peut pas être l’expérience d’un monisme mystique, ni un monisme existenciel. C’est ce que trop souvent l’on oublie de discerner et c’est cela le sens du « je suis le Secret de Dieu » se substituant au « je suis Dieu »… 

Certes je l’ai souvent laissé entendre : la lecture de Corbin est la meilleure clef à la meilleure lecture possible de Stephen Jourdain – et interprétation ! C’est pourquoi j’y suis revenu une fois de plus ; et moi-même, dans le Secret et dans les Trois Mystiques (Connaissance du matin ; blog Le Monde de 01.07 à 01.09) je n’ai rien su dire d’autre à partir de ma propre expérience philosophique. On peut aussi renoncer à dire le rapport impensable de l’Un à son di(f)férent et choisir la ‘contemplation murale’, un mutisme aussi abyssal que la mort même.

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