Juste un instant (2)

Le texte d’Henry Corbin que j’ai précédemment cité était un nouvel éclairage, un flash comme on dit maintenant pour figurer d’un coup les limites rationnelles d’une authentique révélation se rapportant à l’identité personnelle : « Tu es Lui et tu n’es pas Lui« . Ce qui signifie que, si d’une part je ne sors jamais du réel en sa totalité vivante et ordonnée, d’autre part, j’ai néanmoins pouvoir de m’y éprouver comme une personne authentique et libre. Le livre dont je vais citer un passage maintenant porte plutôt sur la notion de ‘création’ comme je l’ai si souvent abordée : ma propre formation intellectuelle d’images figurant le sensible à partir d’un chaos supposé, à peine jailli d’un Fond inconcevable. Chez Kant, ce point de vue se trouve largement exposé, quoique très diversement et à travers de nombreuses questions portant sur la métaphysique, dans la question posée du sublime qui semble être une ouverture brutale, soudaine, vers un radicalement autre, insaisissable aux prises des instruments de la pensée. Dans cet ouvrage collectif (1), j’ai choisi d’extraire quelques citations de Jacob Rogozinski…

« Oeuvre de l’imagination, le schème est ‘Bilden’ (2), prise de vue et imposition de forme, pure puissance de figurer qui donne à voir l’horizon où paraît le visible. Car le sensible est chaos, mêlée mouvante de sensations, où aucune figure ne se dessine, ne se démarque d’autres figures possibles… L’empreinte du schème découpe un champ dans la profusion du possible, elle y détermine un unique mode d’apparition, et c’est seulement ainsi qu’une figure finit par apparaître et se fixer, en émergeant de l’infini des possibles. Ce qui permet à l’imagination de schématiser, de délimiter un champ et de lier un divers, ce sont les formes qu’elle esquisse. La ‘Form’, chez Kant, n’est pas simplement ‘Gestalt’, elle ne désigne pas le contour arrêté d’une figure, mais le mouvement de sa figuration, le tracement de sa limite, l’unification de sa diversité. Cette in-formation de l’informe dans la finitude est ce qu’il y a de plus beau : c’est la beauté même, où l’imagination jouit d’ordonner le chaos. La schématisation esthétique de la beauté serait le schématisme originaire de l’imagination : opérant avant tout concept et toute représentation d’objet, sa puissance figurative s’y figure elle-même, comme l’auto-affection d’un sujet, d’un petit dieu trop humain, qui se plaît à donner forme au monde. Complaisance au jeu des belles formes : tel est notre bon plaisir, l’ultime idéal d’un temps délaissé des Idées et des dieux. » p. 233 s…

D’après Rogozinski, le sublime est comme la fracture provoquée d’elle-même – de ce Fond où tout prend éternellement réalité et sens, peut-être sans nous, énorme vraiment – pour déjouer notre totalitarisme de pensée, une violence même … Kant à son tour va recourir à l’image célèbre du mythique voile d’Isis cachant cette totalité inexplorable et infigurable : « elle (Isis) symbolise la Nature, la totalité des phénomènes dans l’espace et le temps. Elle se présente elle-même comme l’unité du tout infini dans les trois dimensions du temps… Ce serait l’impossible figuration de ce tout, ou sa figuration comme infigurable, qui ferait naître le sentiment du sublime… » (page 237) C’est ainsi que l’imagination trouve une limite à son ambition, à sa violence même, puisqu’elle est même parvenue à contraindre la raison sans s’échapper du cadre naturel de sa finitude. Si bien que « en schématisant, l’imagination fait violence au possible… (au contraire) ce que la révélation sublime découvre, à la limite de l’informe et au risque du chaos, c’est l’évènement de la naissance… l’être-en-naissance est la possibilité de l’impossible. Le sentiment du sublime nous atteint à l’instant où se brise l’enchaînement des phénomènes, où le temps se donne une nouvelle chance… Le sublime schématise la liberté du monde, la puissance des commencements… » (p.253) « Loin de prétendre lever le voile d’Isis… la révélation sublime ne révèle rien, si ce n’est le voile lui-même, sa trame infigurable… » (p. 255) Dans ces conditions, en interprétant Kant toujours mais contre toute la philosophie classique, Rogozinsky voit l’imagination et la raison même liées en une unique violence qui se trouve déroutée par la révélation sublime. « Dans la faillite sublime de l’imagination, c’est l’illusion métaphysique qui se déconstruit. C’est la violence de la finitude qui avoue son impuissance à comprendre l’infini. » (p. 258)

 Finalement : « à l’épreuve du sublime l’antique opposition du sensible et du supra-sensible se trouve ébranlée…Chez le dernier Kant se détache une autre pensée du supra-sensible qui ne se cache pas derrière le voile d’Isis, mais tisse la trame de ce voile ; qui ne se tient pas au-delà du sensible, mais gît en-deçà comme son substrat ou son revers ; comme sa forme-en-retrait qui fait donation du sensible en sa diversité et se retire dans le mouvement qui l’amène à paraître. L’unité du substrat supra-sensible est la forme liante du monde, son ‘nexus’ ou sa Loi… Ce qui apparaît, sous l’horizon de la finitude, comme une autre violence où vient se briser la tension de l’imagination, serait en vérité la puissance du don, l’excès souverain de l’infini sur le fini… Ce qui fait effraction dans la détresse de ce temps, qui lui rappelle (au sujet, moi) sa chance et le convoque à sa liberté – cela est sublime. C’est cela qui doit venir, qui est toujours à la veille de venir, qui se diffère à l’infini et reste en attente. » (p. 271/2) L’article cité propose une démonstration beaucoup plus savante, interprétation de Kant, au sujet du sublime, et tentative de dépassement des thèses de Heidegger critique de Kant… Je ne m’y appesantis pas. Je veux simplement ici montrer ce qui a si souvent été ignoré du rationalisme classique, que la rivalité entre sensibilité et raison, imagination et intuition intellectuelle est une rivalité opposant l’esprit pur, une création perpétuelle à l’origine insituable, et tous nos efforts pour édifier un monde qui nous ressemble, non point tel que nous sommes réellement, appelés au dépassement infini de nous-mêmes, mais à la mesure des choses et des pensées qu’elles inspirent que nous avons élues et légitimées à tort pour l’appréhension du Tout. Ce sont des remarques qui nous rapprochent tout près d’une gnose encore si mal définie, et comme mes lecteurs auront pu aisément le deviner, si près des enseignements de Stephen Jourdain dont la révélation commence à peine à nous éclairer.

(1) Du sublime ; collection d’articles de J-F Courtine, M. Deguy, É. Escoubas, Ph. Lacoue-Labarthe, J-F Lyotard, L. Marin, J-L Nancy, J. Rogozinsky ; Belin Poche 2009

(2) Je n’ai pu épurer mes citations des termes techniques qui les émaillent : ici des emprunts à la philosophie allemande, kantienne et post-kantienne (Bilden, Form, Gestalt). Je ne peux pas m’étendre en explications qui m’éloigneraient trop de mon propos : par contre je recommande à mes lecteurs d’user de leurs ‘moteurs de recherche’, l’informatique fournissant de nos jours dictionnaires et encyclopédies à foison, et gratuitement. Je rappelle aussi le site de Serge Carfantan (Philosophie.Spiritualité.com) où s’expose un cours complet de philosophie à la fois très détaillé et très didactique – et très lisible, avec un index thématique exhaustif !