Imagination et création chez Stephen Jourdain et Ibn Arabî (retour)

La publication de mon second ‘instant’ me laissait craindre des réactions d’incompréhension, ou de l’indifférence pure. Au contraire j’ai eu la chance d’enregistrer la réaction d’un lecteur de Stephen Jourdain qui me dit ceci : « Mais ces philosophes, remettent-ils en cause, radicalement, le principe objectif, la croyance en un objet réel en soi qui me défie là, un réel aussi réel ou plus réel que moi ? » Bien sûr que non… m’empressè-je de répondre… Et les citations que j’ai choisies ne professent pas du tout ce réalisme des essences que mon lecteur semble adopter comme point de départ d’une vera philosophia… Par contre, si j’ai préféré citer J. Rogozinski, c’est pour sa découverte plus tardive du ‘restant’ (cf Le moi et la chair, Cerf 2006, et Connaissance du matin du 11.09.08), voulant dire ce qui reste lorsque l’anthropologie athéiste contemporaine a opéré ses réductions, ce qui reste comme une valve d’où s’échappe notre néant idéologique et par où s’infiltre la Vie secrète dont nous sommes animés. J’allais bien sûr revenir à Stephen Jourdain, le seul aujourd’hui à approfondir cette critique radicale du principe objectif, puis, j’en viendrai encore à cette gnose soufie, Ibn Arabî en particulier (1), qui a su si bien ‘acclimater’ les concepts de l’hellénisme tardif à la révélation de l’Apocryphe, cet Évangile selon Thomas que j’ai souvent cité, cette parole ‘jetée comme un feu sur le monde’. (log. 10)

Maintenant, je pourrais dire simplement : ‘création’, mais je manquerais beaucoup à l’essentiel en ne précisant pas d’emblée qu’il y a création parce qu’il y a des Idées et que c’est un surgissement de tous les instants, non point en un présent où s’initie la durée mais en un unique instant où s’accorde le don de paraître, ‘miraculeusement’ comme disait Stephen Jourdain. Nous sommes là dans une ‘pensée’ nourrie de l’intuition d’éveil, infiniment plus riche – et c’est ce que voulait me rappeler ce lecteur – que la pure intuition intellectuelle qui alimente la spéculation (et les exégèses) philosophiques. Le  vrai problème, je ne veux pas le cacher non plus, c’est l’obnubilation qui accapare les esprits modernes, d’une présence matérielle plus irrécusable que tout, et que seule l’attention psychologique et la curiosité philosophique d’un esprit raffiné peut questionner et récuser.

in Première Personne (Deux-Océans, 1990) p. 112/3

« L’esprit est imaginaire… Dans ‘imaginer’, il y a le mot image, il y a aussi l’idée d’invention, au sens noble, le plus créatif du terme… L’oeuvre imaginaire possède cette double nature, imagée et inventive. Qui en est l’auteur? La personne-source, le vrai moi – MAINTENANT. L’oeuvre imaginaire authentique que nous essayons de définir est l’oeuvre imaginaire originelle… Est-elle réelle ? Non, bien sûr. Elle est irréelle… Pas irréelle parce que ‘en manque’ de réalité, parce que subjective, au sens usuel et négatif du terme… Irréelle toute seule, sans appui, ‘par la grâce de Dieu’ ! Existe-t-il un mot permettant de définir la manière dont elle est irréelle ? Oui, ‘fiction’, fiction pure, fiction libre, fiction légitime… Et tout ceci, qui a pour nom générique l’Imaginaire-Esprit, continue d’exister en vous MAINTENANT.

in L’illumination sauvage ( Dervy 1994) p. 160 s…)

« Le MAINTENANT d’aujourd’hui est créateur, si loin qu’on s’y enfonce. C’est dire que sont fécondes les Idées composant le scintillement spirituel, perpétuel et mouvant, qui, sous la splendeur propre d’Eden (l’oeuvre du ‘Fils’), se manifeste pour qui a compris… Dans le processus de la création, les rôles, me semble-t-il, sont ainsi répartis : 1/ Chaque Idée concourt à la confection édéniques (du ‘fils’) en devenant une matière (lui) permettant de les signifier… La création se faisant À TRAVERS ‘l’encre’ de ‘l’écrit’ édénique, avec, si j’ose dire, entraînement de cette matière, la présence de l’Idée dans la concrétude de l’objet terrestre est, de cette manière-ci parmi beaucoup d’autres, perceptible… IL Y A UN ANGE DANS CHAQUE BORDURE DE TROTTOIR. 2/ L’ensemble des Idées (c’est-à-dire leur infinité) est la force créatrice (‘l’éclair créateur’), et l’initiative de créer… 3/ L’ENSEMBLE des Idées ayant déchaîné sa collégiale force créatrice à travers CHAQUE Idée supportant le signe édénique, CHACUNE des Idées se voit, à titre personnel, assigner un nouveau rôle : assurer la cohésion, l’unité de ce qui est créé… La constiturer en TOUT, et élever sa composante à la dignité de PARTIE… Le miracle de l’Idée est qu’elle est le tout d’un infini et ‘l’âme’-individu du genre. Il est un miracle plus radieux encore : le genre des Idées est un infini sans être un tout. En vérité c’est un indéfini… »

Dans ce livre, l’exposé de Stephen Jourdain est très précis, une longue et minutieuse description des mécanismes de la création. Cela va plus loin, je crois, que les gnoses traditionnelles mais la parenté est frappante avec Ibn’Arabî et ses disciples. Mais d’abord, ou encore, ces dernières citations de Jourdain, moins ‘techniques’ mais tout aussi éloquentes :

in Voyage au centre de soi, (Accarias-L’Originel 2000) p. 103 et s… livre que j’ai maintes fois cité, d’une lecture aisée, une somme pourtant !

« l’esprit est connaissance pure, connaissance souveraine ; l’objet connu  est l’Idée, qui est de même nature que lui ; c’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… ce qu’on doit sentir… c’est que si rien ne limite en qualité la connaissance de l’Idée, rien ne la limite non plus dans son extension ; l’infinité des Idées est appréhendée ; et il n’est rien dans la soi-disant extériorité relative au plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan.

ici, cette formule magique : l’Idée se. (à laquelle il convient d’ajouter) je me demande s’il ne serait pas plus juste d’évoquer la rencontre d’une Idée avec elle-même : à perte de vue, la substance spirituelle face à elle-même. 

dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme et de quelque façon, une Idée… (comment) cette vraie Idée se dégrade (-t-elle) en une idée de type intellectuel, c’est à dire en un concept ? l’Idée de type intellectuel, que j’identifie au concept, doit postuler l’existence d’une extériorité spirituelle, je veux dire… un réel objectif extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi… ce réel hallucinatoire peut être simplement ‘conçu’, et dans ce cas, les dommages intimes qui s’ensuivent sont limités ; ou alors, conçu et ‘senti’, et alors il s’agit d’une dévastation interne… »

Voyons maintenant Ibn’Arabî qui expose ces vérités d’intuition (je devrai ajouter : d’éveil) dans son contexte si particulier de fusion avec l’esprit des Prophètes. (Je renvoie au livre : La sagesse des Prophètes, traduction de T. Burckhardt, Albin Michel poche 1974)

in Le verbe de Seth (p. 54/5) « Bien que les Noms divins soient infinis quant à leur multitude – car on les connaît par ce qui en découle et qui est également indéfini – ils n’en sont pas moins réductibles à un nombre défini de ‘racines’ qui sont les ‘mères’ des Noms divins et des Présences intégrant les Noms. En vérité, il n’y a qu’une seule et même Réalité essentielle qui assume toutes ces relations et rapports que l’on désigne par les Noms divins. Or cette Réalité essentielle fait que chacun des Noms qui se manifestent indéfiniment comporte une vérité essentielle par laquelle il se distingue des autres Noms ; c’est cette vérité distinctive et non pas ce qu’il y a de commun avec les autres, qui est la détermination propre du Nom… »

in Le verbe d’Enoch (p.70/1)

« La Réalité est Créateur créé – ou bien la Réalité est créature créatrice. Tout cela n’est que l’expression d’une seule essence – non, c’est à la fois l’essence unique et les essences multiples… C’est ainsi qu’il y a perplexité du fait des perspectives contradictoires… Dieu se différencie dans le ‘théâtre’ de Sa révélation, en sorte qu’Il assume tour à tour des conditions diverses. Ce qui Le détermine (apparemment) n’est que la détermination essentielle dans laquelle Il Se révèle. Il n’existe rien d’autre. Sous tel rapport Dieu est créature… Et Il n’est pas créature sous tel autre rapport ! »

in Le verbe de Salomon (p. 161)

« En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle… »

in le Verbe de Moïse (p. 176/7)

« J’étais un trésor caché. Je voulus être connu, et J’ai créé le monde… (Suivant cette parole prêtée au Créateur) le mouvement du monde de la non-existence à l’existence est donc le mouvement de l’amour se manifestant… La perfection divine s’exprime en ce qu’elle manifeste la connaissance relative aussi bien que la connaissance éternelle… car l’Être est d’une part éternel et d’autre part non-éternel ou en devenir. L’Être éternel est l’Être de Dieu en Lui-même ; l’être non-éternel est l’Être divin se reflétant dans les formes du monde immuable (les archétypes)… Il se manifeste donc à Lui-même dans les formes du monde afin que l’Être soit parfait sous tous les rapports… Le mouvement du monde est né de l’amour de la perfection (ou de l’infinité)… Dieu aime le repos mais Il ne l’atteint que par l’existence formelle, ni plus ni moins. De là résulte que le mouvement est motivé par l’amour et qu’il n’y a pas de mouvement dans le cosmos qui ne soit un mouvement d’amour. »

Ces précisions si étonnamment concordantes viennent conforter les concepts-clefs que j’ai souvent rappelés pour dire le mystère de la création : l’Un en Deux bien sûr, mais plus encore, « imagination dans une imagination » (celle de l’homme et celle du Créateur, paradoxalement complémentaires) et ce concept résumant le tout de l’Oeuvre divin : la co(n)naissance qu’il faut bien écrire ainsi pour préciser ce que cela veut dire. Le relatif n’ajoute rien à l’Absolu mais c’est le Parfait qui s’accomplit Lui-même par miroitement réciproque (Nisargadatta lui-même avait utilisé cette image) et l’apparition d’un autre. Ainsi le statut ontologique de cet Oeuvre (divin) est bien celui d’un mouvement et (cette fameuse conjonction qui hallucina Maître Eckhart, mais aussi Avicenne et les théologiens arabes…) d’un repos – le statut de l’Homme Parfait, du gnostique parvenu à co(n)naissance parfaite : dans l’Apocryphe, log. 50. On pourra préférer nommer l’Un de l’esprit pur en précisant qu’il est suressentiellement un infini plénier (de tous les possibles – ainsi que le conçoit la gnose akbarienne) mais la caractérisation d’une matière (même par les concepts de la physique contemporaine, le quantisme par exemple) sera toujours une amputation, une diminutio capitis du Seul qui comprend tout dans son bouillonnement de Vie. Ou alors, j’y reviens finalement, simplement nommer l’opération : création, et garder silence du nom de l’Acteur (ou du Fond), ou parler encore d’imagination. Moi au milieu d’un monde-univers, imagination en une imagination invincible à tout entendement. « De l’Esprit pur et mise en je-u ».

(1) J’ai assez dit aussi que la gnose visionnaire d’Ibn’Arabî s’inspirait du dernier platonisme, non point celui qui s’enlise dans ses délires conceptuels, mais bien celui qui émigre au Proche-Orient où il va nourrir l’imaginaire arabe, puis persan, et tous leurs édifices ‘philosophiques’.