Le rondo de la sonate D959 de Schubert

C’est comme une brûlure. On ne se souvient pas d’une brûlure ; on peut peut-être en garder le souvenir, et puis on l’oublie heureusement. C’est qu’il y a une belle différence entre cette sensation-là et le souvenir qu’on en peut garder. C’est le cas de certains moments où l’Art donne à éprouver ce qui est bien au-delà de l’espace où l’on croit lui donner définition et circonscription. Nous sommes inexplicablement, à ce moment-là, poussés hors de telle sensation : vision du tableau ou audition de musique. On savait bien, on se rappelait, on recherche même une sensation connue, un sentiment éprouvé qui vous a déjà envahi d’autres fois, ému à ce point… Mais non, ici, au contact de ce feu-là, c’est encore comme une première fois, une unique fois, comme une éternité s’y retrouvant à l’égal d’elle-même, accordée à moi, submergée en un unique moment où ‘cela’ se donne.

On écoute les premiers mouvements de cette sonate jouée par Alfred Brendel (1) et on se dit, ces mots vous traversent l’esprit, « très beau, parfait » etc… Et tout à coup la simplicité du rondo qui ouvre une autre page d’intimité vous bouleverse : vous êtes hors de vous, hors de ce domaine où vous vous pensiez à l’écoute d’une oeuvre d’art. Le champ de l’expérience s’unifie, non pas d’une densité ou d’une concentration bétonneuse, comme un figement de sens, mais comme une unition d’esprit pur où moi se déborde de moi vers son autre indicible, incommensurable, moi plus que moi égal à moi pourtant, rédimé.

Je me garde bien de me livrer à un examen musicologique de cette page de piano. J’ai écouté il y a quelques instants et je me souviens donc d’avoir traversé des champs de couleurs pures, couleurs du jour, des heures de lumière ou de pénombre, de ce qu’on dit pour la métaphore de nos sentiments : à propos de Schubert, une immense nostalgie, une angoisse, l’horreur parfois, inspirée, dit-on, par le sacré ou le pressentiment de la mort, et ce détachement, cette délivrance que procure une véritable immersion en esprit pur, l’être étant un seul : moi ? Il y a pourtant des stases, comme dans le dernier mouvement de la dernière sonate de Beethoven, et des courants, des passages, comme des créations nouvelles, totalement inattendues, inespérées, encore et encore. L’être serait comme le lieu d’un déferlement sans fin, innombrable, vague multiple et immobile d’un océan de conscience formidablement animé, et stable pourtant, ample respiration et repos intangible.

Quelques mots jetés ici pour désigner ce qui reste sans possible définition ni lieu : une Parole pourtant, ‘cela’ n’appartenant à personne, et ouvert infiniment, pour recommencer encore, et commencer peut-être à l’occasion de cette nouvelle fois. Le voyage. (2) et (3)

(1) Schubert : sonates pour piano D958, D959, D960 par Alfred Brendel – DVD Philips 1988

(2) Post-Scriptum : c’est le cas de le dire. Je réécoute ce matin (31.07) le Rondo… et rien ne marche. C’est qu’il faut écouter, je vous en avertis, la sonate tout entière, un organisme vivant à respecter intégralement. Et après le « très beau, parfait etc… » laisser advenir le sublime qui déchire l’habituel, même de la meilleure qualité, le sublime comme l’ouverture à l’autre, inattendu ; surgissement inédit,  débordement de félicité et de vérité.

(3) Post-Scriptum encore : j’ai vérifié, écouté la sonate en entier, une nouvelle fois. Il y a des ‘couleurs’ dans chaque mouvement, et dans le Rondo, Schubert les fait danser doucement. La ‘petite musique’ du Rondo, après le Scherzo, arrive de façon tellement inattendue, comme une ‘consolation’ – j’entends, au sens cathare – c’est une parole de consolation et une rédemption. Radu Lupu joue lui aussi cette sonate à la perfection, avec des accents héroïques qui lui donnent une autre dimension, plus jupitérienne ; mais son Rondo, un peu plus allègre, plus dynamique, ne m’impressionne de la même façon. La subjectivité, n’est-ce pas ? Schubert avait appris la leçon de Beethoven : c’est de ‘coeur à coeur’ que ça se passe.