Juste un instant (4) : différent et non-séparé

Ce propos relatif à une différence sans séparation intrigue beaucoup… d’où des questions, et souvent mal posées, voire muettes. Ça démange beaucoup mais comment le dire, le préjugé réaliste étant si fort, si prégnant, n’est-ce pas ? Cette fois non plus, je n’énoncerai pas moi-même les explications si simples qui ont été déjà énoncées, depuis si longtemps et avec une argumentation, des prémisses toujours si convaincantes. Je citerai : instantanés de territoires si apparemment étrangers, et de la même terre pourtant qui s’appelle Vérité pure. Je citerai pour cette raison aussi : paroles adulées par beaucoup, parfois répétées, et demeurées stériles finalement, inexplicablement. Mais que prouver à telle intelligence passionnément attachée à sa croyance en l’existence en soi d’une chose en soi, séparée, autre impénétrable et inatteignable, étranger, menaçant finalement : non-moi, anti-moi, invincible et muet. Si j’en reviens encore à Stephen Jourdain, ce sera pour rappeler un de ses thèmes les plus constants : la dualité déchirée : moi rupture monde – la dualité originelle, saine, sainte : moi continuité le monde. Loi du monde, et semble-t-il, loi d’avant-le-monde quand l’être et l’existence n’avaient pas été dissociées par l’intelligence humaine et sa volonté de représentation    

D’abord un point de départ tout à fait fondamental : chez S. Jourdain, l’article premier de tout son discours :« Il y a ‘je’, MAINTENANT,  et une pensée en train de naître de ‘je’. C’ e-s-t  t-o-u-t ! Et ceci est une pensée ! Rien d’autre – Et ceci est encore une pensée » etc… (Première personne) Le désastre ne se produit d’ailleurs pas à ce moment précis : il y a une création légitime qui se produit là et la catastrophe n’intervient que plus tard dans la réification de tout le champ de pensée, depuis l’initiale conception jusqu’au jugement de vérité qui se fabrique un illégitime critère de réalité et de vérité – la deuxième création. Veiller au commencement, nécessairement, consistera a retrouver la valeur unique de l’instant présent, authentiquement créateur, mais uniquement dans l’appropriation des impressions qui lui sont concédées du monde essentiel. « Une vie humaine est une séquence non-causale, libre, de PRÉSENTS. La qualité de PRÉSENCE d’un présent passé n’est pas moindre que celle d’un présent actuel. Tous nos instants sont LÀ, même si nos sens ne nous les révèlent pas. Tous nos présents VIVENT… Le temps vrai, le temps natif, est l’un des instruments majeurs de l’unité personnelle/spirituelle. Je suis UN parce que je suis un à travers le temps. Je suis MÊME parce que je suis le même à travers le temps. JE SUIS parce que je suis contemporain à tous les instants de ma vie… Notre intemporalité plonge sa racine dans notre temporalité. » Cahiers d’éveil (inédit, du moins pour le document en ma possession). La précision ultime, je la trouve dans le livre Cahiers d’éveil 2 : « En tant que sujet pur, je suis, distinctement, sujet et objet. Distinctement : est-ce à dire séparément ? Suis-je en train d’évoquer un intervalle ? Suis-je en train de parler d’un moi-objet qui se tiendrait à distance d’un moi-sujet, en d’autre termes, d’un moi-objet de pensée ? Non… L’idée de différence n’est pas celle d’extériorité : distinguer n’est pas séparer… Moi en tant que moi et moi en tant que l’autre… Fondus en une unité parfaite. Fondus, oui, mais non pas confondus… ainsi que les choses se passent dans la vraie relation d’amour, l’union, loin de signifier une annihilation réciproque de deux personnalités, a pour conséquence l’épanouissement décisif de chacune d’elles… L’idée de différence n’est pas celle d’extériorité : distinguer n’est pas séparer…

C’est dans Première personne où je retourne encore, que je trouve les explications suivantes relatives aux ‘couleurs’, identiquement ‘essences’, ‘mères’ et ‘modèles’ chez Stephen Jourdain qui s’avouait bien incapable de tout dire concernant ces entités insaisissables à notre mesure, notre raison : « Je les appelle ‘couleurs spirituelles’… C’est l’âme qui les perçoit, non les yeux… (Elles habitent) en ce qu’on appelle le ‘dedans’, et en ce qu’on appelle le ‘dehors’. Leur règne est universel… Elles sont premières par rapport à tout. À TOUT… Ce sont les Mères… Ce sont des signes. Des signes parfaits. Des signes créateurs de sens parfait… Ces entités appartiennent à l’ordre qualitatif… (Les unes) sont les ancêtres somptueux et vivants de la matière qualitative fossilisée que nous présente l’état soi-disant vigilant… (les autres) c’est l’au-delà incandescent, inaccessible à l’imagination humaine… de la noble famille des qualités non-sensibles… auxquelles on se réfère par les mots : une ‘ambiance’ une ‘atmosphère’, une ‘espèce de musique’. » Rien d’explicable au fond donc, mais cette précision tout de même : la relation qui unit ces ‘couleurs’ à la créature ne peut être une relation d’autorité, de domination, mais une relation d’amour, plus qu’un lien de famille ou une élection amoureuse comme on l’entend habituellement : de consubstantialité, et c’est le concept de ‘miracle’ qui revient quand rien de plus ne peut être ajouté. À condition de bien savoir de quoi l’on parle, on pourrait dire : adoration.

J’en viens à Ibn’Arabî si proche, en citant une nouvelle fois la Sagesse des Prophètes ; ici le verbe d’Enoch, où sont spécifiées les caractéristiques propres des ‘essences’ : « les essences (des êtres) qui ne sont (en elles-mêmes) que non-existence et qui sont immuables dans cet état, n’ont pas même senti l’odeur de l’existence ; elles restent telles qu’elles étaient en dépit de la multiplicité des formes manifestées. Quant à la détermination essentielle de l’Être, elle est unique entre toutes et en toutes… » Du point de vue du non-théologien, il apparaît une ambivalence des concepts utilisés par Ibn’Arabî pour désigner ces essences. Une précision tout de même : « Bien que les Noms divins soient indéfinis quant à leur multitude, car on les connaît par ce qui en découle et qui est également indéfini, ils n’en sont pas moins réductibles à un nombre défini de ‘racines’ qui sont les ‘mères’ des Présences divines intégrant les Noms. En vérité, il n’y a qu’une seule et même Réalité essentielle qui assume toutes ces relations et rapports que l’on désigne par les Noms divins… Chaque Nom, en effet, affirme les essences en même temps que l’Essence, tous les autres Noms y étant impliqués, et en tant qu’il affirme une signification particulière, il se distingue des autres… Le Nom est donc d’une part essentiellement identique au Nommé et, d’autre part, distinct de Lui par sa signification particulière… » Je relève cette formule plus simple dans le verbe de Moïse : « … l’Être divin assume la multiplicité (des aspects) et des Noms, qui Le désignent comme tel ou tel du point de vue du monde, qui présuppose de par sa nature les multiples essences des Noms qui s’y affirment. Inversement, la multiplicité du monde est unité sous le rapport de son essence. De même que la Matière est multiple en vertu des formes qui apparaissent en elle, et dont elle est le support substantiel, Dieu apparaît comme multiple en vertu des formes de Sa propre révélation, de sorte qu’Il est le ‘lieu de révélation’ où les formes du monde se révèlent les unes aux autres, tout en restant essentiellement un… »

Je m’attacherai plutôt aujourd »hui, non à rappeler les ‘modèles’ évoqués dernièrement, mais à signaler l’importance accordée dans l’Apocryphe à la relation intime qui unit connaissance du Tout et connaissance de soi. A mes yeux, suivant mon interprétation personnelle, cela  consacre une véritable ‘dualitude’ de condition substantielle du Père et du Fils, ce que Corbin a tant développé dans ses ouvrages comme je l’ai déjà souvent dit. Lui-même la retrouve, au-delà de ses recherches sur le soufisme d’Ibn’Arabî, au cours de toutes ses études sur l’Islam iranien (je renvoie ici au tome 3) où il établit également des relations avec l’Evangile de Thomas, les Mystiques allemands de la Renaissance, Silésius : une synthèse magistrale où il aboutit finalement à résumer sa propre conviction par le Dit suivant « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. »  C’est totalement explicite, à condition de ne pas oublier non plus le log. 50 (« un mouvement et un repos »)... J’ajouterai donc : « Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve ; et quand il aura trouvé, il sera bouleversé… et il régnera sur le Tout. » (log.2) Une information simple et néanmoins capitale nous est donnée concernant la nature de ce Tout : un détail si simple et si important, curieusement désigné comme tel aussi bien chez Ibn’Arabî que Jourdain : le dedans et le dehors !  « Mais le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous. Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant ».(log.3). Car se connaître, c’est avoir exploré ces deux dimensions, qui sont aussi, on l’aura compris celle du visible et de l’invisible. Mais plus simplement encore, toujours dans ce recueil des paroles lapidaires de l’Apocryphe : « Pourquoi lavez-vous le dehors de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ? » (log.89) Façon de nous avertir aussi de l’inutilité des rites ! La Connaissance est l’unique voie de salut : se connaître et connaître la Loi comme par réciprocité, complémentarité naturelle et, en se délivrant d’une aperception erronée du sujet, moi, régénérer, rédimer un monde entier qui tourne à l’intérieur de moi-même, à la fois centre et circonférence de ce Tout.

« Deus es monos monadem ex se gignens in se unum reflectens ardorem » : Dieu est l’unique, faisant jaillir l’unité à partir de Lui-Même, renvoyant vers Lui-Même un unique réel flamboyant. (Livre des XXIV philosophes)