L’insurrection qui vient

Parmi les titres de la presse de ces jours derniers, je lis : « 33 milliards de bonus distribués en 2008 par les banques américaines… » Précision : ces mêmes banques qui ont été aidées par le gouvernement fédéral pour ne pas plonger. Précision supplémentaire : en France, même retour aux mêmes errements ! La lecture de L’insurrection qui vient (1) s’impose dans ces conditions ; d’ailleurs je vois la petite pile régulièrement réalimentée chez mon libraire. Un livre sans signature d’auteur connu mais qui dit des choses qu’on n’entend pas partout, qui en dit même un peu plus. Avec ça, une écriture qui a du punch ; on est assommé à chaque page, et en comparaison, même le Canard enchaîné ressemble à un livre de messe. Une radicalité oui, comme une flèche transperçante ou un coup de sabre. Mais cela dit-il la vérité, ou même une vérité sociologique, la réalité de l’état de notre société aujourd’hui ?

Voyons les faits allégués et… la manière de le dire ! Ce n’est pas seulement à la révolte que nous sommes appelés, ni non plus à la révolution, ce sera pour plus tard, si toutefois… Non, tout de suite, l’insurrection ! « Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. À ceux qui voudraient absolument espérer, il dérobe tout appui. Ceux qui prétendent détenir des solutions sont démentis dans l’heure. C’est une chose entendue que tout ne peut aller que de mal en pis. » (p. 7) Ce sont les premières phrases du texte et ce ton, ce style, les auteurs ne s’en départissent jamais. Mieux : il suffit d’éclairer le sens de ces quelques phrases pour tout savoir de ce qui nous attend, déjà annoncé par le titre, et à quoi bon les détails ? C’est une description apocalyptique de la défaite complète d’une société, de la décomposition achevée de tous ses concepts fondateurs et de toutes ses institutions. Idéaux politiques, gouvernements nationaux ou organismes internationaux : c’est partout l’empire du Capital (appelé aussi métropole, système) qui a conduit à la même défaite collective et à la même destruction de l’homme, sans palliatif, sans remède désormais : un désastre définitif. Et tous ces constats, sans exception, précédant tous l’appel à une insurrection inévitable, nécessairement mondiale et peut-être déjà en marche. Tous sont énumérés avec la même intensité péremptoire, la même virulence sans réplique : un fanatisme politique sur fond d’analyse sociologique.

C’est dans ces conditions qu’on peut entendre ceci : « Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intelligence, ce n’est pas de savoir s’adapter – ou si c’est une intelligence, c’est celles des esclaves. Notre inadaptation, notre fatigue ne sont des ‘problèmes’ que du point de vue de ce qui veut nous soumettre… Nous ne sommes pas déprimés, nous sommes en grève… vers une désafiliation politique. A partir de là, il n’y a plus de conciliation autre que médicamenteuse ou policière… (p. 18) Et ceci qui en est le corollaire : « Devenir autonome, cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans la rue, à s’emparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins… (p. 26) Nous savons tous que notre société est balayée par un vent de réformes… depuis 40 ans, le seul souffle perceptible, celui qui garde debout nos politiciens et nous conduit régulièrement aux urnes, voter, on ne sait pour qui ni pour quoi… Mais il faut bien enfoncer le clou au cas où l’on resterait taraudé par quelque(s) illusion(s) moderniste(s), au ‘goût du jour’ devrais-je dire … 

« Revaloriser les aspects non économiques de la vie est un mot d’ordre de la décroissance en même temps que le programme de réforme du Capital. Éco-villages, caméras de vidéo-surveillance, spiritualité, biotechnologies et convivialité appartiennent au même ‘paradigme civilisationnel’ en formation, celui de l’économie totale engendrée depuis la base. Sa matrice intellectuelle n’est autre que la cybernétique, la science des systèmes, c’est-à-dire de leur contrôle. Pour imposer définitivement l’économie, son éthique du travail et de l’avarice, il avait fallu au cours du XVIIème siècle interner et éliminer toute la faune des oisifs, des mendiants, des sorcières, des fous, des jouisseurs et autres pauvres sans aveu… La nouvelle économie ne s’imposera pas sans une semblable sélection des sujets et des zones aptes à la mutation. Le chaos tant annoncé sera l’occasion de ce tri féroce, ou notre victoire sur ce détestable programme. (p. 57) Le piège est partout, il n’y en a même qu’un seul. Nous sommes trahis, rompus, promis au meilleur des mondes cybernétiques ? À nous de rompre à notre tour avec tout ce qui est à ce point anti-humain…

Il n’y a pas d’alternative : et toutes les solutions proposées sont mensongères, ne visant qu’à une seule fin : la conservation de l’Empire au détriment de tous les hommes, ou si l’on préfère, au bénéfice des riches. De ce point de vue là, « L’écologie n’est pas seulement la logique de l’économie totale, c’est aussi la nouvelle morale du Capital. » (p.63) S’ensuit une critique féroce des filières d’alimentation biologique… L’écologie je veux bien, soit dit en passant quand on voit quels pantins se chargent de venir l’illustrer aux ‘étranges lucarnes’ du soir, quand on voit à quelles querelles personnelles ils se livrent, admettons – mais s’attaquer à l’agriculture biologique ! C’est que nous ne sommes plus là sur la scène politique ou dans un amphithéâtre d’université : les agriculteurs biologiques s’imposent des conditions de travail bien plus astreignantes que celles de leurs aînés ou de leurs voisins, consentent à des rendements, et par conséquent à une rentabilité bien moindres, sans compter les railleries d’une grande majorité de la presse écrite, les campagnes de ‘diffamation’ des penseurs ‘officiels’ (dernièrement encore…) et de ce scepticisme bien français et surtout bien pensant d’une grande partie des lecteurs, notamment, du petit livre que je cite ! Je prends cet exemple et j’y insiste parce qu’il prouve à mes yeux qu’il est faux de croire à l’irrémédiable, à la mort clinique de cette société, à la défaite morale de tous ses membres.  

Mais on peut insister : tous les diagnostics proposés par les têtes pensantes du système sont faux. Par exemple encore : « Il n’y a pas de ‘choc des civilisations’. Ce qu’il y a, c’est une civilisation en état de mort clinique…Rien n’est vrai ne dit rien du monde, mais tout du concept occidental de la vérité… C’est même une stratégie courante désormais que de critiquer cette société dans le vain espoir de sauver cette civilisation. » (p. 79) Contre une philosophie désormais caduque dans tous ses états, on doit préconiser la révolte et, nous y venons, l’organisation de la révolte, non plus la résistance aux puissances délétères de l’aliénation capitaliste, mais l’insurrection contre toutes ses figures à la fois… « Il n’y a plus à attendre – une éclaircie, la révolution, l’apocalypse nucléaire ou un mouvement social. Attendre encore est une folie. La catastrophe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est là… » (p. 83) Je sais qu’ils sont nombreux ceux qui ne sont pas loin de souscrire à une telle conclusion, mais chacun pour ses saints dans la chapelle où il conserve à l’abri ses dernières illusions. Moi-même… Mais je préciserai mes objections quelques lignes plus bas.

Car on en vient finalement à l’énoncé de cette philosophie soudain déclamée comme une neuve incantation, et dont nous savons pourtant qu’elle est la plus vieille lune, tant rabâchée avant tant de désastres trop connus : « Se trouver, s’organiser, se constituer en communes : toutes les formes de subversion capables de miner le système (y compris en en profitant quand c’est possible…) pour accélérer la catastrophe… (p. 107) « Deux siècles de capitalisme et de nihilisme marchand ont abouti aux plus extrêmes des étrangetés, à soi, aux autres, aux mondes. L’individu, cette fiction, se décomposait à la même vitesse qu’il devenait réel. Enfants de la métropole (entendre la ville du système capitaliste, impérial), nous faisons ce pari : que c’est à partir du plus profond dépouillement de l’existence que se déploie la possibilité, toujours tue, toujours conjurée, du communisme. » Comme si du plus grand malheur pouvait naître la moindre intelligence.

En communes ? « Le communisme donc comme présupposé et comme expérimentation… Le communisme comme matrice d’un assaut minutieux, audacieux, contre la domination. Comme appel et comme nom, de tous les mondes résistants à la pacification impériale, de toutes les solidarités irréductibles au règne de la marchandise, de toutes les amitiés assumant les nécessités de la guerre. COMMUNISME. » (p. 136) Le grand mot est lâché et si nous avons bien lu, nous tenons enfin la clef. Contre un humanisme de façade, ruse indéfiniment répétée du pouvoir de l’argent, cette invocation : COMMUNISME, cette antienne de mort, et dont nous savons toute l’histoire, de ses ruses et de ses crimes, de sa fausseté intrinsèque. Cela va de Spartacus, tant prisé des communards de tous poils à la grande révolution cambodgienne, la dernière en date et bien fameuse pour ses massacres commandés par de doux idéalistes. Un anti-humanisme déclaré ! « En définitive, c’est avec toute une anthropologie que nous sommes en guerre. Avec l’idée même de l’homme. » Et je répète, au cas où vous ne l’auriez pas bien noté : L’individu, cette fiction… Une fiction, vous savez ce qu’on en fait quand on en mesure le caractère illusoire, d’irréalité pure. Il n’y a pas dans ce texte, je serai injuste de ne pas le préciser, d’appel à la violence insurrectionnelle comme telle : attentats ou crimes divers pour hâter le venue des jours meilleurs, tout au plus désarmer les forces de police (?), saboter les communications, empêcher la circulation des TGV… Tiens donc !   

Le complexe de Caïn ! J’ai emprunté la formule il y a bien longtemps à Gabriel Germain (2) qui dénonçait ainsi cette propension de certains à vouloir anéantir le mal par l’assassinat de leurs semblables. Comme s’il y avait des bons et des méchants, les premiers devant se défendre par tous les moyens des seconds, tenter leur extermination. Cette folie meurtrière n’appartient pas plus aux uns qu’aux autres mais elle encourage sempiternellement les assassins d’un parti à se justifier des forfaits commis par les assassins de l’autre parti… Et tourne la roue de l’Histoire, ‘de mal en pis’ cela ne fait pas de doute. Cela me paraît aussi évident que de se consacrer à des activités le jour et à dormir la nuit : pauvreté d’évidence, de toute évidence des temps crépusculaires ! Est-ce qu’il est si difficile d’éradiquer ce mal en soi-même et si facile de tenter de le faire en supprimant son prochain ? La seconde solution a toujours eu la faveur des ‘hommes terribles’ et elle a toujours échoué. La seconde… On m’objectera Gandhi : son échec politique à terme, assassiné lui-même par un hindou dans un pays plus tard devenu ‘émergent’, i.e. capitalisme, informatique et industrie nucléaire… Le plus grand crime du siècle ai-je dit… La non-violence, je le sais, demeure perpétuellement à inventer ou à réinventer. Je crois d’ailleurs que les individus, les communautés non-violentes qui existent déjà ne font pas parler d’eux, et pour cause, ils ne commettent aucun crime et n’en appellent jamais à la presse. Déjà, me dit-on dans ce petit livre, se fomente cette insurrection capable d’anéantir le vieux monde… Déjà, je sais, moi, qu’il existe d’autres inspirations et d’autres voies, et c’est celles-là que j’encourage de tous mes voeux. Une urgence vitale, certes oui, une vérité infime, bien sûr, mais un levain bien vivant pour quelques uns. 

 

(1) Comité invisible : L’insurrection qui vient La fabrique éditions 2007 (+ ‘mise au point’ 2009)

(2) Gabriel Germain, universitaire et helléniste de renom, qui fut aussi parmi les premiers à faire connaître la philosophie du Bouddhisme à partir d’une réflexion entièrement neuve et personnelle. Je pense au Regard intérieur de 1968, inédit depuis…