Mes deux clefs

Cela m’a sauté aux yeux, souvent, des fois dans mon bureau, des fois dans la rue ; cette réalité si épaisse du monde matériel dans lequel nous sommes enfoncés, et tout à coup l’évidence d’une lumière vivante, un ‘fond’ tout aussi manifeste, l’irruption d’une autre visibilité, mais bien là aussi dans ce monde, sans que je n’aie apparemment moi-même changé. Il y a confrontation, mais ceci est déjà une interprétation ; il y a plutôt, inexplicablement, déchirure de ce pli habituel, monde-voulu-par-l’homme, d’ignorance, de peur  et d’avidité, et surgissement de cette autre couleur, autre tonalité d’être qui n’est plus entachée, tout aussi réelle pourtant, et simple, sans déni possible non plus, là. C’était ainsi, la noyade pure et simple en pleine vulgarité crasse, et au même moment, sans savoir pourquoi, cette autre perception d’évidence, non pas l’hypothèse logique que ce n’est pas absurde, à laquelle je fais souvent allusion, mais un déchiffrement inattendu du même instant. L’envasement habituel et cette inexplicable émergence : vie+conscience+images, multiplicité donnée en une unique expérience brusquement modifiée, traversée d’une autre sensation.

Alors voilà ce qui arrive : 1/ dans l’immédiat, dans l’immédiat de cette éclaircie (est-ce qu’on y vient ou est-ce qu’on y revient, peu importe) se produit 2/ une rédemption de l’espace- temps. C’est comme un retour au commencement, avant les mots, non pas vers la méditation d’une abstraction, mais avènement d’un vécu mutant où je me trouve identique, moi essentiellement pur, et moi impliqué dans cette histoire, ‘image qui ne cache plus la lumière’. Que se passe-t-il ? Avant la formation d’un dessein personnel qui s’approprie la ‘forme’ du monde : ce dessein personnel appartient-il lui-même à la ‘forme’ du monde, serait-ce elle qui le conçoit, à partir de ses propres déterminations mondaines, ou s’agit-il d’un ‘je’ primordial surgissant, pur désir de connaître simultané à la naissance d’un monde, première personne d’un ressenti caractérisé d’emblée par ses conditions même de formation, son individualité génétique ? J’ai voulu le dire avec mes mots : il y a de l’Esprit pur (gardez ceci comme hypothèse si vous préférez) et mise en je-u, dramatiquement, et même tragiquement lorsque les conditions entraînent à l’oubli total de soi, à l’identification pure et simple au personnage. Il n’y aura plus aucune fissure à l’ouvrage-béton et l’éducation, de ce moment-là, ne sera plus qu’un processus, formidablement efficace, d’aliénation.

Deux portes et deux clefs : il n’y a de spiritualité que philosophique (ou gnoséologique), et de philosophie que spirituelle, l’une et l’autre, à la fois et ensemble, conjurant malentendus et objections oiseuses. Et il n’y aura ni l’une ni l’autre non plus sans moralité, sans cette droiture ou cette loyauté envers soi-même à laquelle obligent bonté et lucidité. Pas une moralité sociale bien entendu, pas un registre d’obligations mais une rectitude sans concession au regard de la vérité de soi-même. Cela veut dire scrupule, mais non comme obstacle, mais plutôt aiguillon, facteur d’éveil et d’attention d’abord : l’intelligence donc, « cela » qui ne peut-être confondu avec rien d’autre, incorruptiblement. Cela se passe sans aucun lieu « où reposer sa tête« , sans « abri mensonger » possible. Car à la connaissance de soi, l’exploration du secret, il n’y a pas de limite : l’infini ne se mesure pas. La légitimité de la connaissance s’origine ici même, à la source de cet enfantement conjoint d’un monde avec moi, sans priorité ni suprématie de l’un vis à vis de l’autre, un conjointement ou même une gémellité. Une nécessité, non point de désir, non point la focale d’une histoire, mais ce jaillissement unique : moi-monde (ou univers) comme une di-version (dans tous les sens du mot donc) de l’indicible unité d’un Soi massif et inconscient. Cette diversion est mouvement, lui-même complément naturel de l’immobilité, comme un battement de coeur, une respiration. C’est ainsi que cela est, où une histoire peut se déclarer, s’y raconter avec toutes ses péripéties et cette illusoire fin comme aboutissement d’un illusoire commencement d’histoire. Le commencement dont je veux parler est créateur d’instant, tout en tout, et comme un labyrinthe de miroirs, la procession immobile qui rêve son aventure temporelle, sans rien omettre de la manifestation de soi, dialectiquement.

Dans l’immédiat, inexplicablement soudain ou délivré par l’intelligence même qui anime le monde (et moi), la raison ultime se saisit d’elle-même et conçoit son royaume d’existence authentique où tout s’expose de soi en réalité comme en vérité, ou inversement, n’importe… « Il est » en mode « je suis » ou l’inverse, mais ce n’est qu’un point de vue logique, « je suis » en mode « il est » ; finalement en unité vivante, substantielle, de ce qui s’éprouve comme Tout en moi, si petit, si grand. Ceci sans vertige, une certitude sans argument, une sérénité sans cause. Ce ne sont pas les ‘processus’ qui s’inversent mais le sens même qui se transmue : d’une île perdue, vous devenez continent, univers ! Je sais à quel point cette pychogenèse ‘égoïste’ d’un monde peut paraître critiquable à certains, inadmissible même. Pour la pensée orientale et tous ses avatars modernes, ‘moi’ n’est ni maître de soi ni maître de quoi que ce soit, de son destin ou de celui du monde. Jamais. Il n’est pas l’antériorité, il n’est pas la finalité : il est plutôt accident ou même, perversion, monstruosité. La rupture qu’il produit dans le déroulement cosmique de l’ordre initialement inhumain est une catastrophe. Il s’ensuit souffrance, malheur, violence et destruction. Le plus étonnant, à ce point de l’histoire, c’est que l’intelligence humaine qui s’est d’abord investie tout entière au développement de cette moïté égocentrique, puisse concevoir aussi sa propre déchéance  et se trouver tentée de l’anéantir, programme prétendument ‘spirituel’. C’est que les sectateurs d’une telle croyance, interrogeant l’histoire, et leur propre histoire qu’ils sont à même de mieux connaître, se sentent accablés par le spectacle du désastre et tentés d’effacer ce qu’ils éprouvent bien comme la source de tout désordre : moi, mon ignorance, mon désir, ou plutôt mon appétit de compensations à telle misère ; ma confusion, ma duplicité, ma lâcheté, et j’en passe. Avec le malheur commun et le sentiment commun du malheur qu’il engendre se développe une pauvreté affective, une asthénie de toutes les capacités humaines à s’éprouver soi-même authentiquement comme ‘régent de l’univers’ ainsi que le désignent les gnoses.

Mais je le prétends ici, ces êtres éperdus s’éprouvent ainsi eux-mêmes parce qu’ils espèrent ce qu’ils ne savent pas chercher et ne savent pas trouver : un changement de point de vue, un changement de regard, sur eux-mêmes et sur toutes choses, cette mutation ‘imaginaire’ – je veux dire de la fonction imaginative – la restauration de l’imagination créatrice au premier degré (que j’ai aussi appelé avec Stephen Jourdain, ‘première personne’) qui ne cache plus la lumière en se donnant des objets. Le salut, ou si l’on veut dire plus simplement la guérison, s’opère au moment où la source se purifie en se retrouvant elle-même comme source ou si l’on préfère, sans métaphore, initiale du paraître en deux dans l’immensité même de l’Un. Cela arrive quand je m’aperçois, oserais-je dire, naturellement, que je suis Lui, absolument – et de ce point de vue, il n’y a pas de ‘second’ – et un autre dans l’ordre du monde, et que mon identification-aliénation à ce lui-autre est la seule cause de ma misère : « je suis dans la pauvreté et je suis la pauvreté« , identifié à cette image devenue cauchemar. J’aime parfois que l’on confonde réalité et vérité car chercher celle-ci à son plus haut, c’est trouver (ou retrouver) celle-là à son immédiat. Parlons plutôt d’accord, comme un accord musical, l’accord parfait résonnant indépendamment des raisons et des mots pour le dire. Mais il n’y suffit pas d’un renoncement à toute culture et de la malédiction de tous les mots. Il y faut un enracinement spirituel à la première personne de la première création, qui est un acte de l’esprit et donc de l’intelligence. Il n’y a pas de régression à quelque instinct comparable à l’animal, ni refoulement ni amputation. Métaphore du retour, mouvement donc ; métaphore de la vision ; s’apercevoir ? Conversion ou retour ou révélation : c’est une ré-volution à proprement parler, et l’instauration d’un nouveau règne de vie qui s’appelle depuis toujours Royaume. (1)

(1) Cet ajout : je vais y revenir dans un texte intitulé : Contre la sidération. Ce que veut dire ce mot, et comment cet envoûtement peut cesser, d’abord inopinément, naturellement, mais surtout comment on peut s’appliquer à l’enrayer, à le subvertir pour que cette attention libre, délivrée plutôt, puisse s’accomplir en adoration.