Contre la sidération

J’y viens peu à peu mais je devrai en parler beaucoup, au sujet du sujet, maintenant, en situation. A la première personne du singulier : autrement, ni sociologie ni philosophie comparée, autant de références à des projets usés ou trahis, autant de thèmes qui ont le don d’irriter les nostalgiques des lendemains qui chantent. Aujourd’hui je tiens ma conviction – où je rejoins un Vaneigem – que ce n’est ni la préparation d’une improbable insurrection et la venue espérée (sic) d’assassins missionnaires et rédempeurs, ni le retour du religieux par le retapage de vieilles lunes obscurantistes qui nous sauveront du chaos installé. On dira que l’heure n’est plus même au pessimisme : je dirais que tout cela vaut moins qu’un haussement d’épaule, le mépris plutôt, sans nous départir d’une légitime inquiétude tant les nuisances idéologiques nourricières du complexe de Caïn sont encore influentes, car précieuses aux pouvoirs qui se sentent menacés.

Je parlerai donc du plus simple sinon du plus évident : cette sidération, comme phénomène ‘naturel’, spécifiquement humain, sidération par les ‘choses’ et par les ‘concepts’. Je me demanderai quelles relations se trament entre eux, et par quel pouvoir de détournement nous sommes poussés à telle obnubilation ( l’autre mot, qu’on peut préférer à sidération) qui nous fait perdre les clefs du Royaume et préférer même habiter un enfer. Pourquoi estimer si réels, plus réels, les objets de l’expérience, en place de la sensation ‘je suis’ et de ce sentiment d’être, origine de tout, ‘possible’ de tout, matrice de toute épreuve et de toute représentation ? Pourquoi préjuger de la réalité, et par conséquent, de la vérité plus grande de telle pôlarité d’expérience ? Par quel choix ‘métaphysique’ et comment le percevoir comme tel ?

Oh ! Voilà qu’un petit texte vient s’interposer – je lis toujours mes ‘textes’, sans interruption, comme un entretien continu avec les ‘amis spirituels’, la méditation infinie de ‘ce qui est’ et qui peut se dire. C’est extrait d’un livre que j’ai rarement cité : La bienheureuse solitude de l’âme,(1) série d’entretiens auxquels j’ai participé, avec Stephen Joudain : « À proprement parler, ce ne sont pas les choses qui instrumentent le désastre – non, ni le banc, ni le trottoir, ni le platane avec son écorce délabrée, ni l’auvent du pavillon, ni le ciel, ni même la réflexion que vous êtes en train de vous faire… Les choses sont innocentes. Je n’en dirai pas autant du regard que nous posons sur elles ! De toute cette innocence, de toute cette ingénuité, nous avons fait … des FAITS. Voilà votre virus, les « faits », les « vérités », les « réalités »… Qu’est-ce qui tranche les ailes de la révélation intime, à l’instant même de son envol ? On peut facilement mettre le doigt dessus, juste dessus : c’est tout cela qui, dans notre sensation intime, notre sensation de tous les instants, sonne pour nous comme C’EST UN FAIT, C’EST COMME ÇA- ET PAS AUTREMENT ! Ça, c’est la mort intérieure. » Notons bien : le « regard que nous portons sur les choses… »  Par suite, l’appréciation, le jugement de valeur ; pas un préjugé puisque cela se produirait après, mais après quel évènement, quelle mutation ou quelle désorientation plutôt ?

Digression close. D’après le Trésor de la langue française (informatisé, consultable sur Internet) le mot ‘sidération’ a un rapport avec l’astrologie, la médecine, l’agriculture, mais toujours pour désigner une influence des astres capable d’interrompre ou de détourner le cours naturel d’un vie végétale ou animale, depuis le degré élémentaire de nos composantes organiques jusqu’aux niveaux les plus complexes de la conscience humaine. Avec la sidération que j’invoque, c’est un état naturel qui se rompt, précisément à un niveau correspondant à l’activité psychique accompagnant la conception. Sommes-nous déjà dans ce qu’il faut appeler l’intellectuel ? C’est une conception qui se pervertit à l’expérience quotidienne des choses, au moment même où s’éprouve cette sensation dont on a dit à raison qu’elle était ‘guide de vie’, et sans doute avant la représentation qui commande la formation des liens qui nous unissent aux objets et aux personnes, avant la formation d’une altérité éprouvée comme telle. La question est la suivante : est-ce un dynamisme logique qui se pervertit lui-même et qui nous fait confondre objets singuliers (et sensations) avec les idées abstraites (jugement, raisonnement) ? Est-ce l’intensité même de l’expérience des objets, comme de moi-même alors, par la force des sensations générées, qui entraîne cette logique de séparation et d’opposition ? Les liens sont indémêlables, on le sait aujourd’hui, entre l’expérience des choses et la formation d’une pensée. On sait aussi que le principe du plaisir (attirance mais aussi répulsion nourrie de telle mémoire…) commande très tôt à nos choix de vie, que cela vaut aussi bien dans le domaine de la vie affective – la psychanalyse en a fait ses choux gras… Moi formé ou en formation, un processus qui n’a jamais de fin, je serais une pensée en perpétuelle recherche de satisfaction et de préservation. C’est dans ces conditions qu’advient cette identification au corps, au corps-mental, qui fait dire à certains, et avec sincérité, que « je ne suis que mon corps », avec la certitude même d’alléguer une rationalité inattaquable.

La réponse, je la donne dans tous mes écrits. Ce n’est pas faux en ce qui concerne le « je suis », c’est faux en ce qui concerne la réduction au corps. À quelle conception du corps faudra-t-il se demander ? Nous sommes ici en présence d’un obstacle de taille, non pas un ‘fait’ comme Stephen Jourdain a passé sa vie à les réfuter en montrant leur néant dans la structure même de la représentation, mais un fait comme ma mémoire a été entraînée à en choisir une image agréable ou désagréable, mémoire de jouissance et/ou de douleur. Michel Henry lui-même a insisté sur cette passivité, ce patior qui semble constituer le corps propre, mais en précisant 1/ le corps que je suis et 2/ le corps dont la réalité est un affect particulier, une cogitatio, pour en revenir à l’argumentation cartésienne. Il serait trop long ici d’exposer les termes de la phénoménologie matérielle de Michel Henry, elle-même héritée des analyses précédentes de Maine de Biran ou de la controverse des ‘questions’ posées à Descartes – personne ne les lit hormis les spécialistes. Mais on peut par soi-même opérer la critique d’une conception qui se fonde sur des affects entièrement orientés par le principe du plaisir ou par des règles logiques totalement dépendantes des principes classiques de contradiction et du tiers-exclu. On peut aussi, avec Michel Henry, entamer cette critique fondamentale à partir de la critique même du choix galiléen qui fonde la science moderne sur les mesures exclusivement physico-mathématiques. C’est simplement voir par là que d’innombrables affects ou sentiments deviennent, d’abord secondaires, puis presque imperçus, une part plus intime de soi reléguée en un véritable oubli parce que plus délicate, plus fine et d’une saisie conscientielle moins lourde. Vous pouvez préférer la sensation d’avoir gagné un million au loto à celle que vous éprouveriez en regardant un Caravage ! Voilà toute l’affaire. L’identification au corps est directement liée au principe du plaisir et partant, de la peur, de la perte puis de la frustration et de l’angoisse si bien décrite par Heidegger et tant d’autres.

Le choix galiléen d’une connaissance ‘objective’ et de la préférence exclusive de tous ses critères de réalité, correspond à une atrophie délibérée de la sensibilité intérieure, du sentiment pourtant si aigu d’être un moi vivant (ou spirituel) qui s’éprouve d’abord comme l’auto-affection d’un absolu, d’un invisible qui se donne à voir pour se co-naître, s’éprouver soi-même en situation d’exister. Répondez vous-même : « comment existez-vous ? » Quel sentiment de soi peut éprouver un homme dans une société devenue à ce point matérialiste et consumériste, à ce point aliénée par les égoïsmes religieux, ethniques, nationaux et j’en passe… Remontez ce courant de questionnement. On m’objectera que le drame est initial, constitutif de la personne, qu’il a pour nom l’ignorance et qu’il est soumis depuis toujours à une dynamique de défense, préservation, s’agissant de cette douleur d’exister, dépendant de ses compensations, quelles qu’elles soient, pourvu qu’elles soient rassurantes ou gratifiantes. Toutes les voies de connaissance reconnaissent la mise en je-u comme procès de séparation et d’objectivation, et la connaissance, cathartique, comme une critique de cette aliénation et un retour à la primauté initiale de l’esprit dans l’avènement d’un moi-monde, la reconnaissance de l’unité transcendantale de ce Tout.  Toutes les recherches qui se sont poursuivies depuis des siècles pour comprendre le phénomène de la durée et plus précisément du temps, ce qui se ressent comme une irréparable perte, ont voulu retrouver cette réalité stable qui s’enregistre en mémoire et qui semble vivante dans la valeur d’instant, à cet instant-ci où je m’éprouve moi être-et-existence. Mais je reste responsable de la découverte essentielle qui me révèle moi créateur de temporalité dans l’épreuve des évènements et non point déterminé par le temps, livré à l’esclavage des évènements : il me revient à moi de l’apprendre, de m’en apercevoir, de l’éprouver et d’y fonder ma vérité et ma liberté. Ce que l’Apocryphe annonce si crûment : « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. » (log.67) C’est aussi changer de perspective, passer de l’horizon réaliste à l’horizon essentialiste : changer le monde vraiment mais sans rien qui paraisse à la vision ordinaire, en faisant « une main à la place d’une main, un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image… » (log.22)

C’est la mission de l’art de nous aider à cette révolution. L’art propose une autre vision du monde, ouvertement subjective, quel que soit le registre choisi, comédie ou tragédie, jamais celui de la représentation. La photographie ‘réaliste’ n’a pas remplacé l’art et elle devenue oeuvre d’art en revendiquant la subjectivité du regard, une unicité de point de vue. C’est que nous sommes toujours en ‘présentation’ c’est à dire en création de la réception imaginale du monde, celle dont je suis responsable, celle où ‘moi’ se donne à soi-même dans le monde qu’il choisit d’éprouver en vérité. A condition de bien préciser qu’il s’agit d’une vérité personnelle, subjective. Au lieu de naturaliser la personne comme l’exigerait le meilleur des mondes régis par la norme scientifique, nous nous appliquons ici à une véritable artialisation de la nature. La montagne qui domine Aix-en-Provence devient – ‘est’ en réalité pour moi- la Montagne Sainte-Victoire peinte par Cézanne ou même reste celle où retentit la mémorable victoire remportée par Marius contre les Cimbres et les Teutons ! Ni contradiction ni rivalité des images qui sont des fenêtres ouvertes où passent la lumière créatrice du spectacle comme du spectateur, réalité et onirie tout à la fois ! Le même gobelet d’argent fut reproduit différemment par Chardin parce que la lumière était différente, le même et un autre parce que sa place avait chaque fois changé parmi d’autres objets familiers. Dernièrement on a vu au Musée de Céret des points de vue très constratés de moments différents de cette petite ville vue et observée par des peintres aux tempéraments et aux styles très tranchés. La même ville ? Oui et non ! Subjectivité. Mais la subjectivité, comme l’imagination et la fantaisie n’ont pas bonne presse alors qu’elles sont l’essence même de la vie, sa manifestation, sa finalité. Si c’est moi qui suis à l’oeuvre de cette ‘création’, n’oublions pas non plus, comme Stephen Jourdain a voulu nous l’apprendre sa vie durant, que cette création est une fable, presque un jeu d’enfant et que c’est l’affirmation implacable d’une vérité définitive, religieuse, idéologique, ou même scientifique, qui la transforme en géhenne et en bagne. De l’Esprit pur et mise en je-u : c’est ainsi que je tente inlassablement de ‘le’ dire.

PS : Un lecteur m’écrit déjà pour m’informer que les traditions orientales recommandent fortement un renforcement de l’attention. Oui, bien sûr, à condition de ne pas en faire une méthode, encore moins une obligation. Celui qui porte ‘cela’ en lui est attentif à lui-même et jouit d’une conscience plus aiguë. Pour moi cela rejoint une pratique de la méditation, qui n’exclut ni ne privilégie rien d’ailleurs, véritable oraison dans la vie, adoration du dieu caché.

(1) La bienheureuse solitude de l’âme : entretiens de Stephen Jourdain avec Jean-Louis Accarias, Bernard Balitrand et Raymond Oillet, Editions Accarias-L’Originel 2003 

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