Muriel Barbery (3)

De nouvelles réflexions sont inspirées à Madame Michel par la lecture – allez au roman si vous voulez en connaître les circonstances – d’un mémoire de maîtrise consacré à Guillaume d’Ockham, moine franciscain et philosophe logicien du 14ème siècle, croit-elle bon de préciser.

Existe-t-il des universaux ou bien seulement des choses singulières est la question à laquelle je comprends que Guillaume a consacré l’essentiel de sa vie. Je trouve que c’est une interrogation fascinante : chaque chose est-elle une entité individuelle – et auquel cas, ce qui est semblable d’une chose à une autre n’est qu’une illusion ou un effet du langage, qui procède par mots et concepts, par généralités désignant et englobant plusieurs choses particulières – ou bien existe-t-il réellement des formes générales dont les choses singulières participent et qui ne soient pas de simples faits de langage ? Quand nous disons : une table, lorsque nous prononçons le nom de table, lorsque nous formons le concept de table, désignons-nous toujours seulement cette table-ci ou bien renvoyons-nous réellement à une entité table universelle qui fonde la réalité de toutes les tables particulières existantes ? L’idée de table est-elle réelle ou n’appartient-elle qu’à notre esprit ? (…)

Pour Guillaume, les choses sont singulières, le réalisme des universaux erroné. Il n’y a que des réalités particulières, la généralité est de l’esprit seul et c’est compliquer ce qui est simple que de supposer l’existence de réalités génériques. Mais en sommes-nous si sûrs ? Quelle congruence entre un Raphaël et un Vermeer ? (…) L’oeil y reconnaît une forme commune de laquelle ils participent tous deux, celle de la Beauté. Et je crois pour ma part qu’il faut qu’il y ait de la réalité dans cette forme-là, qu’elle ne soit pas un simple expédient de l’esprit humain qui classe pour comprendre, qui discrimine pour appréhender : car on ne peut rien classer qui ne s’y prête, rien regrouper qui ne soit regroupable, rien assembler qui ne soit assemblable. Jamais une table ne sera Vue de Delft : l’esprit humain ne peut créer cette dissimilitude, de la même manière qu’il n’a pas le pouvoir d’engendrer la solidarité profonde qui tisse une nature morte hollandaise et une Vierge à l’Enfant italienne. Tout comme chaque table participe d’une essence qui lui donne sa forme, toute oeuvre d’art participe d’une forme universelle qui seule peut lui donner ce sceau. Certes, nous ne percevons pas directement cette universalité : c’est une des raisons pour lesquelles tant de philosophes ont rechigné à considérer les essences commes réelles car je ne vois jamais que cette table présente et non la forme universelle « table », que ce tableau-ci et non l’essence même du Beau. Et pourtant… pourtant, elle est là sous nos yeux : chaque tableau de maître hollandais en est une incarnation, une apparition fulgurante que nous ne pouvons contempler qu’au travers du singulier mais qui nous donne accès à l’éternité, à l’intemporalité d’une forme sublime.

L’éternité, cet invisible que nous regardons. (Extrait du chapitre : Cet invisible)

Alors bien sûr les lecteurs avisés reconnaîtront là les termes d’un antique problème philosophique, traité différemment d’ailleurs dans les cultures occidentale et asiatique – mais excusez du peu, ici, rien moins que la querelle d’école opposant Aristote à Platon, et pas simple querelle je vous prie, et de sa reprise chez les modernes avatars de Husserl et Heidegger ! Que les ‘choses’ ne sont pas toute la réalité, telles qu’on croit les voir du moins ! Rappelez-vous aussi mon travail sur Stephen Jourdain : c’est LA question, et si vous n’y allez pas, « qu’est-ce que vous faîtes dans la vie ? » Ce dont s’est bien rendu compte le hérisson. Mais ici ce n’est pas une leçon de philosophie savante, c’est une réponse (argumentée) ou du moins une proposition… en admettant qu’il existe au monde une concierge capable de la formuler. Mais pourquoi pas ? C’est ce questionnement, et peut-être cette neuve perception, que tout enseignement (philosophique ?) digne de ce nom devrait contribuer à éveiller… Et c’est le miracle, heureusement reconnu, de ce roman.

img_1633_1.1253699680.JPG 1Vosges06, en hommage à M et S Barbery (Photo RO)

 

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