Le christianisme de Michel Henry

Puis-je me permettre de parler à mon tour du christianisme de Michel Henry ? Deux articles du livre qui lui est consacré dans la série Dossiers H publiée par l’Âge d’Homme (2009) semblent faire le point sur la question. Le premier est signé de Roland Vaschalde ; Du Christ de Michel Henry, un examen d’ensemble de toute la philosophie d’Henry qui est évidemment habitée par cette interrogation et dès ses premières formulations, notamment dans sa référence à Maître Eckhart ; et l’autre, signé d’Antoine Vidalin, Phénoménologie de la Vie et Théologie qui tire dans le sens d’une récupération pure et simple dans le giron d’une théologie figée dans ses problématiques séculaires. Les deux malheureusement ont contribué à alimenter ma longue hésitation : quel christianime, et à quelle distance exactement de ce que j’estime le document-source : l’Evangile selon Thomas (1), que ces deux auteurs ne citent pas, ni le problème central de la redéfinition phénoménologique d’une gnose ? Mais Michel Henry a largement répondu lui-même ; il a présenté deux réponses, en deux orientations que je prendrai moi-même ici la responsabilité de préciser pour la première fois.

La première est une reconnaissance de l’authenticité des logia de l’Evangile de Thomas : Les paroles du Christ, nombre d’entre elles en tout cas, sont parvenues jusqu’à nous. Elles sont contenues dans les « logia », qui sont des recueils dont l’origine est indubitable. L’Évangile apocryphe dit de Thomas, retrouvé en Egypte dans une bibliothèque gnostique, consiste dans une simple énumération des paroles de Jésus. Des recueils de ce genre ont circulé dès les premiers temps. Rien n’empêche de penser que certaines des propositions qu’il relate ont été prises en note du vivant du Christ… L’Évangile de Thomas a beau avoir été rédigé au milieu du 2ème siècle, il n’en apporte pas moins la preuve de l’ancienneté des logia, nombre de leurs énoncés se retrouvent dans les Évangiles de Mathieu, de Marc, de Luc… (Paroles du Christ, Seuil 2002, p. 10). La seconde me paraît un alignement sur les thèses des ‘savants’ en la matière, Puech en l’occurence (2), qui pourrait me faire penser qu’il a manqué la vérité de la Gnose. Mais quelle Gnose ? Et en est-il une seule qu’on puisse définir par le recours à des textes sûrs ? Je citerai donc La vérité de la Gnose (3) publiée toutefois un peu plus tôt, en 2000 : Un logion dont un énoncé tardif se trouve dans l’Evangile copte de Thomas mais dont on connaît des formulations antérieures (point de vue opposé à celui de ma citation précédente, mais plus tardive…), présente ainsi diverses versions, l’une brève, l’autre longue. Voici la version longue : « Jésus a dit : tout ce qui n’est pas devant tes yeux et ce qui est voilé pour toi te sera révélé ; car il n’est rien de caché qui ne doive devenir manifeste et rien d’enseveli qui ne doive ressusciter. » Dans la version brève, la dernière proposition relative à la Résurrection des morts ne figure pas. La version longue est la version chrétienne, la version brève une version gnostique. Si, comme le pense M. Puech, c’est la version longue qui a précédé, le rédacteur gnostique a supprimé la dernière proposition ; si c’est la version brève qui a précédé, le rédacteur chrétien a rajouté la dernière proposition. L’enjeu, c’est la Résurrection des corps. (P. 140/141)

C’est bien toute la question ! Michel Henry y répond en optant pour la version ‘chrétienne’, après Puech, et sur ce point précis de la Résurrection, thème ‘chrétien’ ignoré des gnostiques, formulé tout autrement plutôt ! Quelle différence en effet entre la croyance en une réanimation promise de tous les cadavres de l’histoire, et cette mutation spirituelle qui vous rend capable de voir le monde non plus comme une collection de ‘choses’ hostiles mais de manifestations d’idées pures ! Un problème crucial en effet, clarifié, ô combien, par toute une tradition, incontestablement depuis Thomas, jusqu’aux énoncés formidables d’un Stephen Jourdain sur les ‘deux créations’. C’est même une attestation parfaitement explicite chez Eckhart que Michel Henry a si bien lu, Silesius plus tard – toute la tradition soufie, notamment akbarienne que j’ai tant citée, et j’en passe… Mais il suffirait de citer Thomas, Philippe, cet autre évangile si proche de Thomas mais beaucoup plus entaché de ‘christianisme’, qui semble s’accorder, en partie du moins, sur des thèmes identiques, et Eckhart, oui, Eckhart ! C’est toute une perspective soigneusement cachée – mais par qui, pourquoi ? – qui exige un ajustement patient, obstiné de cette lunette que les extracteurs de quintessence passent leur vie entière souvent à ajuster aux termes précis de cette pure vérité. Oui, cet ajustement-là, bien précis, et même dicible en quelques mots.

Thomas : Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans… une image à la place d’une image, alors vous irez dans le Royaume… Le Royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas… Les images  se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera, et son image sera cachée par sa lumière…….. C’est qu’il faut bien l’entendre ainsi : le monde n’est pas le lieu de la perte et de l’obscurcissement, bien au contraire, c’est le lieu de la manifestation, de l’épiphanie même : l’occasion de la co-naissance, cette résurrection qui n’est pas une promesse messianique de réanimation. Philippe : Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie… Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel… Certains plongèrent dans l’eau (de la connaissance salvatrice, il s’entend), quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser… Changement de perspective, metanoïa, comme l’avaient compris les platoniciens eux-mêmes, et notamment Plotin qu’on a si sottement opposé à la Gnose quand il s’en prenait de fait aux modes gnostiques en faveur à Rome, comme cette non-dualité qui fleurit aujourd’hui dans les salons parisiens. Personne mieux qu’Eckhart n’a su qualifier ce discernement qui nous éloigne du monde des ‘choses’ et nous rend à la réalité d’un univers sans partage : Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui… Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même oeuvres… Paroles que Michel Henry n’a pas citées : incompréhension, mégarde, crainte de révéler l’inouï – ces mots qui avaient provoqué la condamnation d’Eckhart, toujours sans rémission…

Je m’aperçois que je ne peux pas allonger ici la liste de mes citations. J’en ferai une publication plus tard en revenant sur les termes d’une gnose qui reste toujours ce fleuve souterrain dont les sources sont pourtant innombrables, partout et toujours, les seules aujourd’hui à pouvoir nous épargner les lèpres de l’athéisme et de l’obscurantisme religieux récurrent. Je tiens Michel Henry, toutes ses citations que j’ai faites dans mes articles précédents le prouvent, pour un authentique surgeon de cette gnose, même s’il ne semble pas avoir pris connaissance de la proximité essentielle de sa thèse sur l’auto-affection et de la révélation ‘gnostique’. Je suis bien malheureux de devoir utiliser si souvent des guillements : c’est qu’il y a des ‘christianismes’ comme il y a des ‘gnosticismes’ et que nous sommes toujours dans la confusion à ce sujet, confusion, semble-t-il, soigneusement entretenue. Mais je cite : La Révélation de Dieu… produite par Dieu lui même (est une) révélation faite à des êtres susceptibles de la recevoir, c’est-à-dire en fin de compte consubstantiels à cette auto-révélation de Dieu, se révélant à eux-mêmes dans l’auto-révélation de Dieu – en bref d’une révélation de la Vie faite à des vivants et par elle.  (C’est moi la Vérité, p. 195, Seuil 1996) C’est-à-dire, je souligne, mais en répétant Eckhart : Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ? Et c’est bien tout le christianisme de Michel Henry qui se tient dans cette référence eckhartienne, dans la découverte du procès de la Vie et la critique définitive qu’il a magistralement prononcée du marxisme et de la psychanalyse d’école, ne l’oublions pas.    

Je veux relever à ce sujet une remarque extrêment pertinente de Roland Vaschalde concernant ce livre-maître C’est moi la Vérité  : … l’ouvrage prend place dans une suite de livres qui ont pour vocation, selon l’expression même de Michel Henry, « de faire travailler et de mettre à l’épreuve les concepts de ma phénoménologie de la vie ». C’est ainsi que seront successivement l’objet de cette ‘mise à l’épreuve ‘ l’économie, l’art, la psychanalyse, la culture, les sciences et la technique, (et finalement) le christianisme. Et l’on aura déjà compris… que le philosophe ne se soumettra en aucune manière à une grille interprétative imposée de l’extérieur, aussi prestigieuse et chargée d’histoire soit-elle, mais continuera de s’appuyer sur le socle phénoménologique qu’il a mis à jour et explicité sans cesse depuis ses premiers travaux. (P. 504, op cité) Les ‘thèses’ de Michel Henry vont continuer de faire l’objet de ‘thèses’ et je suppose que, concernant ce christianisme qu’il n’a pas su entièrement mesurer aux véritables enseignements de la Gnose, ces thèses tenteront comme par le passé de réduire sa philosophie exceptionnelle et si radicalement libre, zététique, à un discours ‘universitaire’ plus convenu. (4)

(1) Je renvoie une nouvelle fois aux riches travaux d’Emile Gillabert sur la question : notamment à ses commentaires et à la traduction à laquelle ont coopéré Philippe Bourgeois et Yves Haas (1979)

(2) Henri-Charles Puech : En quête de la Gnose , vol 1 et 2, NRF Gallimard 1978

(3) La vérité de la gnose in Sur l’éthique et la religion, tome IV de Phénoménologie de la vie, par Michel Henry – PUF 2004

(4) Je pense au beau livre de Gabrielle Dufour-Kowalska : Michel Henry, passion et magnificence de la vie, Beauchesne 2003, dont les aperçus, sur ce point précis, ne rejoignent pas les miens.