Rogier van der Weyden à Leuven (Louvain) BE

L’exposition se tient au Musée des beaux-Arts de Louvain en Belgique, récemment réaménagé, un ensemble de bâtiments au parcours labyrinthique, où les déplacements d’un étage à l’autre ne sont pas non plus favorisés par les caprices d’un ascenseur à double entrée qui fonctionne de manière totalement aberrante. Mais qu’importe le flacon ? On peut garder espoir que des expositions se fassent plus rationnelles à l’avenir, avec un fléchage lisible, une numérotation des salles réellement utile à l’orientation des visiteurs quand, pour le moment, tout semble concourir à leur désorientation. Le baguage des mêmes visiteurs à l’entrée, comme des canards sauvages, n’atténue en rien ce sentiment d’être perdu à peine les premières portes franchies. Mais enfin, nous sommes au pays de Magritte et ceci est un musée !

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Rencontrer la peinture de Rogier van der Weyden – je prends pour premier exemple cette Vierge à l’Enfant du Musée de Houston (1) – c’est rencontrer la beauté à son ultime degré d’expression et de perfection. Je tiens toujours à associer cette valeur à celle de vérité : dans le cas de Rogier, cela se vérifie instantanément, cela s’éprouve immédiatement, c’est-à-dire que l’émotion qui vous envahit dès les premiers pas, bouleversante, est aussi gratifiante, pur bonheur. Vous éprouvez ce sentiment si particulier de bien-être avec l’assurance que tout est bien, juste, vrai dans sa mesure, et surtout, surtout ici, parvenu à son ultime degré d’achèvement : une plénitude. L’exposition montre les époques de Rogier, bien sûr, les associations de Rogier, avec ses élèves, ses assistants, son atelier, sans oublier ses deux maîtres qu’il dépasse, Van Eyck et Campin, sans parler bien sûr de cette ‘renaissance’, cette sortie du gothique. Comment dire que cela se voit ? C’est grâce à la précision et l’élégance de son dessin, la force évocatrice de sa composition – on l’a comparée au travail du sculpteur, à cette manière si difficile de créer un scénario par l’occupation savamment dimensionnée d’un espace réduit – grâce au choix de ses couleurs, à l’alliance du dessin et des couleurs, qui dépasse le style d’enluminure d’un Van Eyck et la plastique si vivante déjà d’un Campin. Je prendrai pour exemples cette fois, les Sept Sacrements du Musée d’Anvers (2) et la Croix du Musée de l’Escorial en Espagne (3) qui illustrent ces deux caractéristiques qui sont tout le génie de Rogier : force et délicatesse. La force, c’est la présence centrale de cette croix à la géométrie réaliste qui rappelle tant la cruauté inouïe de son supplice, et, dans un contraste surprenant qui a exigé pour sa réalisation la plus grande créativité picturale, une élégance racée qui émane des scènes illustrant les sacrements, ou la présence de Saint Jean et de Marie éplorés au pied de la croix. Il faut une longue observation pour dépasser l’évidence si accessible de prime abord de cette beauté plastique, et voir exactement comment la richesse de tous les détails (personnages et situations, vêtements, attitudes, et ce choix de la couleur rouge !) concourt à atténuer l’horreur du supplice bien visible, pour exposer aussi la bénédiction des sacrements, comme cette douleur qui irradie en autant de noblesse d’âme que d’acceptation du malheur, et qui préfigure la grâce de la rédemption. Force et délicatesse, on ne les retrouvera pas, même chez un artiste aussi exceptionnel que Memling, l’élève de Rogier. Voilà un art de la persuasion qui dissimule ses artifices et persuade par son génie expressif et sa sincérité : tel est Rogier.

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Je vois encore cette adéquation miraculeuse qui associe perfection formelle, beauté parfaite et vérité manifeste dans deux autres tableaux de l’exposition : Madeleine lisant, de la National Gallery (4), et la Piéta du Musée des Beaux-Arts de Bruxelles (5). La perfection formelle, c’est évidemment le dessin raffiné pour chaque vêtement (comment réussit-on ces plis sans qu’il n’y paraisse que vaine vrituosité ?), leurs couleurs si éloquemment contrastées (bleu, rouge, vert, comme une brillante allusion au caractère purement initiatique de l’image), les traits de chaque visage, ciselés avec tant d’amour et de générosité – très loin toujours de toute plastique conventionnelle – et qui sont de véritables paroles animées du plus profond de la Vie ! Et la beauté, c’est ce qui s’impose dans la vision synthétique de la scène entière où tout s’accorde avec une précision si parfaite qu’on en éprouve plus que ce qui doit être suscité de la contemplation du tableau, l’émotion relieuse, la piété ; plus, je l’ai dit, c’est une émotion particulière de plénitude et, puisqu’il s’agit de beauté, un contentement esthétique extraordinairement enrichissant. C’est comme ce qu’on éprouve à l’écoute d’une partita de Bach ou d’une sonate de Mozart, une certaine valeur d’éternité qui nous porte à nous-mêmes au-delà de nous-mêmes. La vérité est partout chez Rogier, et vérité plus qu’authenticité comme on dira plus tard d’un certain réalisme, transfiguré pourtant chez Rembrandt ou Caravage, et non point gravité ou austérité comme on s’est plu à le dire aussi. C’est ce sentiment si particulier, je le souligne, de ressentir, d’éprouver plus que ce que la légende illustrée ici devrait imprimer en nous. La vérité des visages de Rogier a frappé ses contemporains, les tout premiers. La petite histoire dit que, après l’échouage du navire qui transportait la célèbre Descente de Croix en Espagne, Philippe II n’autorisa les restaurations nécessaires qu’à l’exception des visages auxquels il interdit qu’on touchât ! Ni passé, ni présent : un archétype d’humanité rendu visible, et avec cette expression si souveraine, si incontestable, qu’il en devient plaisir, jouissance bien plus que leçon magistrale ou sermon. 

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Je voudrais dénoncer, soit dit en passant, un défaut commun dans l’organisation de tous les musées : la manie d’expliquer. D’abord la location d’appareils, des audio-guides munis d’enregistrements consultables au fil de la visite… C’est ainsi qu’on voit errer des visages ahuris  surmontés de casques d’écoute, des êtres qui viennent se planter – lontemps – devant le tableau pour écouter toutes les explications diffusées d’une voix savante. Il y a quelques années, je n’oublierai jamais, deux montagnes humaines coiffées d’un Stetson m’ont littéralement empêché – longtemps ! – de voir le moindre détail de l’Adoration du Chanoine van der Paele à Bruges !!! Il y a pire : les conférenciers : petits groupes de douze à quinze personnes qui s’agglutinent devant un tableau, et les explications auxquelles on ne peut échapper, à moins de fuir. On n’explique pas une oeuvre d’art, surtout pas au moment même de la rencontre avec l’oeuvre. Vous expliquerait-on Mozart tout en écoutant sa musique ? On éprouve à cet instant une émotion esthétique… à moins d’être une bûche ! Mais je sais, business is business… « Soit dit en passant » car le voyage à Louvain s’impose tout à fait, comme chaque exposition exceptionnelle l’exige lorsqu’on y voit des chefs d’oeuvre en provenance de tous les continents, et qu’on ne reverra plus !

PS : Le catalogue de l’exposition, magnifique, est un peu cher. On pourra se contenter, comme moi, du petit Rogier van der Weyden Maître des Passions, édité par Okv. J’y ai puisé les illustrations proposées ici puisqu’il est interdit de photographier…