Et moi, et moi, et moi ?

Publié dans Connaissance du matin les 24.02.07 et 15.05.07

Aux premiers jours de cette publication, j’ai avoué mon embarras à présenter ma démarche. Mon propos est singulier, nourri d’une longue histoire plutôt marginale : je n’ai ni enseigne, ni appellation contrôlée, ni label. Je ficelle mes notes comme de petits sachets remplis de grains de blé, un peu durs, mais offerts au picorage, avec une distribution assez fréquente, pour inciter à de nouveaux passages. A chacun d’y trouver le goût unique et pas la seule satisfaction d’une curiosité gourmande. Mon rêve, c’est que les questions se succédant (les ‘commentaires’), je sois provoqué à (me) préciser, approfondir, à éclaircir mon témoignage de vie, avouer la part d’intuition pure, la plus intime, en la distinguant de l’information philosophique, qui n’est pas négligeable et que je tiens consignée dans mes tablettes. Car voilà bien une pierre d’achoppement : pour les uns, je ne suis pas assez philosophe, ou de manière trop éclectique, et pour les autres, je le suis trop !

Cela tient à mon histoire, à des choix qui m’ont marginalisé très jeune. Je ne me raconterai pas mais je citerai trois moments de cette histoire, des moments espacés mais significatifs pour tenter malgré tout l’esquisse d’une silhouette.

Enfant unique, grandi à la campagne, les livres n’ont guère nourri l’imagination de mes premières années. Mais le lycée vous entraîne peu à peu aux questions et j’ai éprouvé mes premières convictions philosophiques vers l’âge de 17 ans à la lecture de Camus – je me souviens être passé moi-même par une expérience comparable à celle de Tipasa. A un autre niveau, influencé par un membre de ma famille qui faisait ouvertement profession d’athéisme, j’ai été convaincu par la thèse du célèbre écrivain relative à l’absurdité du monde et de notre condition. Inexplicablement pourtant, lorsque je lus, à quelques mois d’écart, les romans de Romain Rolland (Jean-Christophe, L’âme enchantée) puis ses essais ‘orientaux’, sur Gandhi, Ramakrishna, je modifiai radicalement mon point de vue. Ce n’est pas absurde ! Et c’est à ce moment-là que s’imposa mon souhait d’entamer des études philosophiques, de cultiver et le rationnel, et le spirituel, passionnément, scrupuleusement.

Hélas, tout au long des années soixante, la philosophie laissait peu de choix, écartelée par des engagements qui ne me correspondaient pas. D’un côté le discours marxiste (Althusser en vedette), de l’autre, le galimatias heideggerien triomphant, et je dirais, au marais, une histoire soporifique de la philosophie classique… Sous oublier les débuts agressifs d’une anthropologie prétendument scientifique (Piaget à cette époque, l’invasion Lacan est pour plus tard) et les premiers pas conquérants en France du positivisme logique et de la philosophie analytique. Je schématise trop ? Après six ans passés à écouter mes professeurs (et une thèse entamée), je choisis de partir. J’ai un regret : ne pas avoir pris connaissance des travaux de Michel Henry ; je n’ai lu qu’en 1993 seulement sa thèse de 1962 sur L’essence de la manifestation.

Il y a eu un retour ! Autre moment significatif ! J’ai repris des élèves en 1992 et je me revois inspecté par un vieux monsieur d’apparence débonnaire : leçon sur le Beau. Je commets le parricide, je fais passer Kant (et ses fameux critères du jugement esthétique) en vedette américaine, au début du cours (un quart d’heure) et je termine sur Michel Henry et Plotin. Je suis encore navré d’avoir suscité une telle colère chez un homme si près de la retraite. Mais je fus bien puni : viré ! Ou tout comme. Car je choisis une nouvelle fois de partir. C’est vrai, j’avais fait ma vie ailleurs, et appris d’autres maîtres, en d’autres lieux. Ma perspective métaphysique ne s’est articulée qu’en 1994 en écrivant une importante postface destinée à un livre de Stephen Jourdain. Mes apories sont désormais bien en place et je peux vous faire entendre ma musique : ce que je vous ai confié de l’Un en deux, mes notes à venir ‘pour l’image’…

Je suis transparent – si l’on veut bien lire toutes les petites notes ‘égrainées’ plus haut – et je suis caché, dissimulé, comme sur la photo, à peine une silhouette, une suggestion … Qui suis-je ? Quelqu’un : un ‘non-objet’ (Silesius)… une âme enchantée (Romain Rolland) ? Souvenez-vous du père Hugo qui protestait toi qui te crois un autre que moi !!!

Mais les photos que je joindrai à mes chroniques, dorénavant, devront suggérer et faciliter ma lecture, son illustration en tout cas, favoriser la compréhension. En espérant que ces photos rappellent des émotions, la montée d’une vérité éprouvée à l’épreuve de l’image, non point un souvenir.

Je voudrais maintenant répondre de façon plus claire, directe, sincère – ce qui veut dire sans référence à rien d’autre que ma propre expérience – à tous ceux qui me répètent : “tu parles beaucoup de Dieu et … de moi” comme si c’était un leit-motiv, un thème récurrent, manie lassante pour qui croirait avoir compris, inexplicable pour qui n’entend toujours pas. Lorsque je parle de moi, je parle de la condition humaine, de notre condition précisément ; et j’en parle à la première personne parce que ce n’est pas une condition ‘en général’, pas une abstraction. J’en parle à la première personne parce que moi, c’est toi-même ; pas seulement une fraternité, pas seulement une similitude ou une ressemblance, mais bien cette égalité s’exprimant en vie et donc en différence. Mais il n’y a qu’un. Et parce que cet un, moi ou toi, est si problématique, si morcelé, si incohérent, je m’oriente à trouver cet autre, source d’être, de vie, de conscience, non ce qui passe et se défait sans cesse, mais ce qui demeure, non pas non plus comme un objet inaltérable ou immuable, mais comme l’antécédent absolu de tout ce qui existe, un indicible qui s’éprouve, et qu’on appelle, sans trop savoir pourquoi, Dieu, Absolu, ou Chaos comme l’écrivait Castoriadis.

La critique du sujet, sa mise à nu, a été faite, et avec quelle sévérité, impitoyable, quoique encore, toujours teintée de complaisance, depuis les premiers Chrétiens et jusqu’aux modernes contempteurs de la subjectivité qui l’ont réduit à ses déterminismes. C’est pourtant moi, n’est-ce pas, qui prononce le dernier mot, d’acquiescement ou de révolte, et le silence ataraxique ne dit pas, ne pense pas ‘je’. De tous les slogans proposés à l’effacement du moi, un des plus anciens et des plus dangereux est celui de l’amour. Et je tiens à lui régler son compte car trop de coquins nous ont égarés sous l’éclairage sinistre de cette vieille lune : Ama et fac quod vis… C’est le scrupule que je veux maître. On pourra manquer de discernement, de délicatesse, mais le scrupule, ce petit caillou comme son nom l’indique, retiendra, suspendra le mensonge, le geste néfaste que vous vous sentez poussé à exécuter, en vous justifiant ! Se justifier : une folie si répandue aujourd’hui. Lorsque le concept-alibi allié du désir confisque le thumos, le courage d’être-vrai !

Je veux me tenir le plus loin possible d’un traitement abstrait de la question, et je citerai des exemples précis un peu plus loin. En réalité la connaissance est essentiellement intelligence spirituelle : elle n’a ni vocation, ni destination morale. Elle est ‘cela’ en floraison, vivant et autonome, régent ; cette ‘noblesse’ où nous convoque Maître Eckhart. Elle infirme l’égoïsme, pas seulement par son impitoyable lucidité mais par la bonté qu’elle avive, la compassion, la générosité. Je dois préciser que la connaissance n’autorise pas l’immoralité, surtout pas l’inversion d’une morale sociale inspirée des commandements de la religion dominante. Ni scandale recherché, ni provocation calculée, ni dérèglement systématique, la connaissance ne commande rien d’autre qu’elle-même, sans ‘obligation ni sanction’. Le gnostique, pourquoi ne pas s’appeler ainsi, vit au péril des conditions contradictoires de l’existence, la sienne propre comme celle de son environnement social. Ce n’est pas une ambiguité, c’est même le risque assumé de se tromper : modestie et héroïsme.