Et moi, et moi, et moi ? (2)

Publié dans Connaissance du matin le 19.07.09 

La connaissance, si l’on veut s’en tenir à sa dimension purement spirituelle, se fonde entièrement dans la perpétuité du geste de la co-naissance où le Seul (Deus sive natura pour ne pas se réduire à une seule norme logique de définition) ‘veut’ (ou ‘désire’ même) la di(f)férence de sa création. En philosophie, c’est le concept de réflexivité qui éclaire cette dualité de réciprocité ; en théosophie, que je distingue de la théologie, il y a une métaphore qui se tient à l’écart du principe de cohérence à tout prix, trouvée par Maître Eckhart, c’est la conjonction des deux personnes irréductibles l’une à l’autre, le Père, le Fils, et néanmoins l’une et l’autre, également, le Même. Deux personnes auxquelles le théologien Eckhart avait cru bon adjoindre le Saint-Esprit, ce qui ne suffit pas à convaincre les inquisiteurs gardiens de l’orthodoxie. De plus il y avait paradoxe : comment faut-il entendre ce ‘néant’ des créatures comparativement (sic) au plein surressentiel du Père ? C’est pourtant cela le miracle de la création, de ne pas fabriquer un fantôme, mais bien de donner naissance à un vivant habité de Vie et d’Esprit. Comme l’avait magistralement exposé Jean Scot Erigène (1) s’inspirant de la procession plotinienne, l’homme est ‘créateur créé’ propagateur de la lumière essentielle de la création.

Gnoséologie (et non philosophie), ou philosophie comparée, à condition de bien spécifier l’étendue de sa recherche (un sens au-delà des concepts) qui ne ferait aucune impasse des sagesses étrangères : Islam, Bouddhisme, Brahmanisme. L’exposé de cette conviction peut paraître agressif, avec un tranchant d’autant plus douloureux qu’il est d’un côté totalement affirmatif, de l’autre, totalement négateur. Mais avez-vous lu Cioran, représentant d’une gnose noire dont le propos est entièrement, exclusivement négateur ? Etre capable de dire oui ou non, c’est se rendre à l’obligation de s’aviser par soi-même, à chaque pas, librement. La connaissance ne commande que la connaissance de soi et ne recommande aucune violence, et l’affirmation de la non-violence proclamée est bien aussi une autre violence. Il en est ainsi de tout ce qui découle d’un programme arrêté, d’une idéologie, cet exercice fou de raison pure, d’un messianisme, ce déguisement de l’ignorance, de la peur et de la haine.

Je dois ajouter finalement que ‘moi-pur-aux-horizons-de-l’existence’ s’éduque. Bien sûr ! Mais cette éducation donnée ne vaut que par celle de celui qui la donne, de bonne foi, de probité, d’expérience : unicité de connaissance et de réalisation. Il y a une façon radicale de le dire, que je trouve dans l’Evangile selon Thomas où la question du sujet est centrale : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout (logion 67). Gnose, oui, en personne, sujet vivant, et nullement ésotérisme, magie, ou cartomancie ! Qui l’entend touche à la compréhension essentielle du réalisme des essences (l’essentialité fondamentale du réel), de la vérité de l’Un-en-deux comme elle s’expose dans les écoles contradictoires de la théosophie sino-indienne. Chez nous, maintenant, la remise à jour d’une parole rigoureusement aporétique (ou au moins paradoxale, et donc capable de pointer vers un au-delà de la parole) peut seule nous permettre enfin d’assumer notre destinée, de nous délivrer, peut-être, de la fatalité d’un anéantissement. Il suffit de ‘consentir’ à être, en commençant par obéir à l’initiale, primordiale curiosité inspirée de ‘cela’ et, sincèrement, sans a priori, ni préjugé, ni peur surtout, de s’interroger à la première personne. Passionnément.

J’ai proposé un autre individualisme, celui du scrupule et de la lucidité, dont l’autorité s’origine au mystère de la conjonction, je l’ai assez dit … Comme Descartes, qu’on me pardonne cette audace, qui souhaitait refonder la philosophie et proposer une morale provisoire, prudente et exigeante à la fois, j’aimerais recommander, disons, des choix éthiques. Ce que j’ai pu dire jusqu’à présent ressemble trop à une ‘attitude intellectuelle’, c’est ce que croient souvent mes correspondants. Mais d’abord j’en finirai avec mes préliminaires.

Il faut bien se rendre à l’évidence de la quasi-disparition de la morale !!! Ce qu’on pense, ce qu’on dit, ce qu’on fait, ne semblent plus se souder au feu d’une exigence inflexible de fidélité à soi-même. Le consumérisme a tout détruit : on n’est ni pour ni contre, on s’en fout Pour la simple raison que le laxisme (et ses légitimations) qui s’est insinué peu à peu dans tous les comportements individuels ou collectifs a engendré une véritable immoralité de fait, et que lorsqu’il apparaît si ringard de se prendre la tête, effectivement, la barbarie a gagné la partie. La connaissance ne m’oblige ni à la contemplation murale ni à la désertion érémitique, bien au contraire, elle est la lumière solaire de la vie ; je ne dis pas de l’action, tel engagement, non, de la vie ! A tous les moments quotidiens, devenus également importants, cruciaux, tous, à chaque instant, s’impose le même choix de sincérité, d’authenticité, de vraie noblesse.

Qu’il me soit permis aussi de distinguer entre spiritualité ( qui se réfère à la connaissance, pure subjectivité, liberté, assumée au coeur du secret, au péril des conditions) et religion (qui se réfère à une révélation codifiée, à un corps institué de croyances). Ceci n’est point théorique, ce n’est pas une attitude intellectuelle car il n’y a pas de ’spiritualisme’ : c’est la garde même de l’homo firmus. Mais il faut le souligner car la confusion est sytématique, soigneusement entretenue, de plus en plus, et autant dans les discours des savants que ceux des ignorants.

Après avoir précisé ces objections à l’encontre d’une conception traditionnelle de la morale, j’en viens à ‘ces attitudes’ qu’elle commande, qu’elle oblige, sous peine de condamnation explicite. La connaissance ne dicte pas d’observance définie, et pour cause. Comme Nisargadatta, ce grand maître indien si bien connu en Occident, je ne prétends pas à la cohérence. J’entends rire ? C’est ainsi pourtant, quand la cohérence s’accorde au plus intime, fidélité au secret d’une identité singulière et universelle. Cela se goûte et ne s’explique pas. J’ai décrit un moi disloqué, en morceaux même, et une mémoire fragmentaire, moi de surface, piégé aux rêts des convenances ; et dit que l’intériorité est une antériorité, en-deçà, bien en-deçà… Je prétends que la convenance volontaire est pure hypocrisie, volonté de puissance déguisée, qui fait de moi sa première victime.

Nisargadatta, maître s’il en est de la non-dualité, disait aussi : ne pas blesser, ne pas tricher. Ce n’est pas : ‘ne pas mentir, voler, tuer etc…’ exhortations communes à toutes les morales, si évidentes à qui est spirituellement vivant, fraternel et solidaire. Faut-il accuser ? Répéter ce qu’on sait pourtant si bien : que les grandes religions n’ont empêché aucune guerre, ni l’esclavage, ni les discriminations, injustices et autres cruautés que les hommes s’infligent les uns aux autres. L’intelligence du scrupule qui éclaire l’intériorité consciente épargne des aveuglements de la duplicité, unique antidote à ses venins subtils. La littérature est riche de ces drames : ‘complexe de Caïn’ (rivalité, jalousie, poussant au meurtre) ; ‘pitié dangereuse’ (sensiblerie, sentimentalité) ; justification de la violence par les ‘mains sales’, et aujourd’hui justification des terrorismes les plus monstrueux. Qui saurait dire aujourd’hui qu’aucun terrorisme n’est qualifiable ni, jamais, héroïque ?

La connaissance fortifie le vrai courage d’une lucidité capable d’éclairer crûment, d’infirmer sans mutiler, de désarmer sans partager notre égoïsme, car il est une force d’égoïsme légitime ; notre allégeance au principe du plaisir, car il faut apprendre aussi à se satisfaire et être content ; d’élaguer notre goût de la réussite, des vanités, du pouvoir, de l’argent, car il faut bien se tailler sa place en société. Je les conçois, je les éprouve moins comme des taches originelles que comme un empoisonnement vomi de l’ignorance et inexplicablement valorisé par une certaine culture. Je n’insisterai pas pour dénoncer plus loin les racines de cette culture et la nature de cette complaisance. Nous sommes tous pécheurs, n’est-ce pas, c’est ce qu’on voudrait nous faire croire ?

Le monde va comme il va : enrichissement, vanité, pouvoir ; le jeu de masques est si intense qu’on ne s’adresse plus qu’au masque qu’on vous prête et qu’on prend pour vous ! Dans ce cas, je recommande la subversion, et la subversion de la subversion, pour contrarier ce jeu pervers. Mais on peut choisir de tenter simplement d’apprivoiser l’adversaire, d’esquiver ses attaques, de l’aider quelquefois à guérir sa peur, de lui instiller (à son insu ?) un peu de discernement, et en lui accordant tout de même quelque estime de ses qualités propres, pourquoi pas, de l’encourager à retrouver une source de bonté en lui. Praticien de cette éthique très singulière, je me suis presque toujours conduit en véritable a-narchiste, quotant à valeur zéro tout ce qui pose au ‘bien-pensant’, ‘bien-séant’. Le scrupule toutefois, frémissement du tréfonds, rai de lumière irrépressible, veille à la bonne mesure, qui est démesure du Bien. Cela m’a valu bien des incompréhensions, des revers et des disgrâces, d’être traité de faux cul, par exemple, un moindre dégât en réalité, pour ne pas avoir pris parti d’un pire contre un autre, à la manière de l’un contre celle de l’autre, et de m’être dérobé à un choix de dupe. Humilité cette fois, sans angélisme possible.

(1) Jean Scot Origène (v. 810 -v. 870), théologien d’origine irlandaise, qui a vécu à la cour de Charles le Chauve, est l’auteur du Periphyseon, qu’on traduit mal par Division de la Nature, où il expose qu’entre le non-être de la divinité et le non-être de la matière, l’homme prend vie et conçoit par lui-même (en tant que créateur créé) les objets animés de forme qui occupent le théâtre de l’existence.