Connaissance du matin : c’est-à-dire ?

Publié dans Connaissance du matin les 14 et 16.01.07

Je suis sur le coup d’une forte surprise éprouvée cet après-midi à la lecture d’une citation de Cornelius Castoriadis, rapportée par R-P Droit dans le Monde des Livres : La culture contemporaine est, en première approximation, nulle… Une proposition aussi entière, aussi violente, que peut-elle vouloir dire ? Comment peut-elle s’autoriser, à partir de quel constat, pour exprimer quel regret, quel reproche, et finalement défendre quelles valeurs, et accuser quels pourfendeurs de ces valeurs ?

Je crois avant tout que nulle, pour Castoriadis, renvoie avant tout à la ruine des grandes idéologies, vastes systèmes référentiels tombés en déshérence, arbres de valeurs et projets, lignes de combats, espérance et foi, attente de la réalisation hégélienne d’une idée, de son triomphe, de sa mondanisation, de sa concrétisation politique. Mais cela ne fut jamais… Et si tel fut le cas géographiquement situable, telle société un jour disparut, sans laisser de traces, ou presque, insignifiantes, parce que les individus vivants qui les composaient ont cessé d’être, parce qu’on a effacé la trace de leur existence, effacé leur mémoire. Mais je ne fais pas d’archéologie, je m’en tiens à l’évidence qu’il est ici essentiellement question d’une référence à une valeur absolue, une perfection de réalité – quelle qu’en soit la formulation, théiste ou athéiste, non point une surhumanité ou une surréalité mais un exhaussement formidable de l’existence, une amplification infinie de toute valeur, et principalement de ce bonheur tant espéré. Valeur, absolu ? Je dirai plus simple : pure qualité, comme telle éprouvée, une complétude, fût-elle accordée au comble de la disgrâce. C’est la culture pourtant qui se charge d’abord de pointer cette qualité, et l’art en tout premier. Nulle signifierait que les acteurs, les poètes vivants de cette espérance ne sont plus, que cette militance n’est plus.

Après les premiers pas de Connaissance du matin, je déroule mon fil… La qualité s’éprouve, croit-on, plus sûrement dans un environnement sauvage, un monde indien, rengaine connue mais jamais totalement reléguée. Je prétends que pour nous, modernes, abreuvés de concepts et de convictions, elle se délivre d’abord par le discernement. De tout ce qui est faux. Programme austère, démesuré ? Que non : inspirer, expirer, effacer la buée du monocle d’une illusion, c’est très simple, et très compliqué si nous ne savons plus faire. C’est à peine une métaphore mais je ne rejoins pas le camp naturaliste ! J’ajouterai : discerner le vrai, si j’efface le faux ? Que non, car il n’est rien de vrai hormis le jugement d’expérience bien ordonné. Cette qualité n’appartient pas vraiment au registre de cette catégorie : elle l’englobe peut-être. Je la désigne comme qualité pure d’être conscient vivant. Qui ? Moi ! Le vieux solipsisme encore ? Que non, cette fois encore : la qualité moi que nous sommes tous, sans nombre, c’est à dire chacun, et pour être bien clair, chacun à l’horizon de ses conditions. Mais je ne suis pas sûr d’avoir été bien clair. Ni bien explicite…

La qualité pure, ou la valeur, s’éprouve en une expérience unique, originellle et sans comparaison, sans que la mémoire intervienne, au moins au début, pour rappeler ce souvenir d’une expérience identique, plus ou moins forte, plus bouleversante. D’abord c’est une personne qui s’éprouve en elle-même, un sujet, et le caractère propre, exceptionnel, de cette expérience puisqu’il faut l’appeler ainsi n’apparaît pas comme tel bien souvent, et surtout aux premières années d’apprentissage de la vie. Je suis en Algérie, très jeune, sorti cet après-midi-là dans le jardin de ma grand-mère, il fait très chaud, la lumière éblouit, je suis assourdi par la stridulence des insectes et … que se passe-t-il ? Je m’aperçois que je suis moi, que tout ceci m’arrive à moi, et je ne sais si l’intensité de ce sentiment – on va maintenant parler d’émotion – se produit parce qu’il s’agit de moi, ou parce ce moment finalement assez banal, a paru soudain inexplicablement exceptionnel. Des années plus tard, j’ai dix-sept ans et j’ai, bien sûr, déjà appris beaucoup de choses ; j’assiste à mon premier concert et lorsque j’entends le violoncelliste Janos Starker attaquer la célèbre phrase du Concerto de Schumann, je fais une expérience de la valeur, c’est à la fois très concret et très pur, très neuf aussi – je n’en reviendrai pas – et il arrive que ‘je sais’, sans que cette expérience n’acquière aucune dimension magique ou surnaturelle : elle est naturelle, c’est ‘moi’ plus la ‘valeur’, c’est à dire moi comme tel, irrécusable, qui m’aperçois que ‘je suis’… C’est aujourd’hui que je dirais : ‘c’est indubitable’ !

Qualité, valeur, sujet ; autant dire subjectivité, pure ? Ce peut être aussi un aveu rédhibitoire, ou la confession, la proclamation que l’unique, et l’universel, advenant, si simplement, s’établit à demeure d’identité mais à ce moment donné, irréductible à la somme de toutes les déterminations de ma condition, et surtout à la somme de mes mémoires. Très précisément, à cette confluence où je peux moi-même prendre mesure, aussi, des conditions de mon existence, je m’éprouvre exclusivement comme une première personne irréductible, à ce point singulière, sans autre, ou à ce point reliée par cette expression de moi-même que je m’éprouve unique et universel, présent infiniment, comme hors du temps. À cette heure-ci néanmoins …

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