Co-naissance ? Voyons de plus près…

Publié dans Connaissance du matin les 18, 20 et 23.01.2007 

Connaissance du matin est une clef de Maître Eckhart : on trouve tout cela dans Libéra (GF Flammarion), avec toutes les notes indispensables, je ne m’étends pas… La connaissance est pour l’âme comme la lumière … il n’y a absolument rien de meilleur … (mais) quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’ : on les voit en toutes sortes d’images séparées … quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction dans l’Un que Dieu est lui-même… Cela tient du discours mystique, chrétien, théologique,cela peut se réduire à des connaissances, ici une histoire bien surannée. Il me semble pourtant que toute compréhension véritable, particulièrement à ce jour, n’est possible qu’à l’écart de ces mots, à distance, particulièrement âme, créature, Dieu, Un. Par contre il faut bien s’expliquer les deux statuts gnoséologiques du matin et du soir. Manifestement ils désignent une connaissance originaire, et une autre plus tardive. Dans l’une la séparation ne s’est pas produite, dans l’autre, si. Quelle séparation ? Bien sûr la construction d’un discours objectif où les choses, peu à peu, se saisissent plus spécifiquement en elles-mêmes, du moins le croit-on, tandis qu’à l’heure précoce du commencement, de l’innocence, elles se livrent en un unique mouvement de révélation mutuelle. Celui-ci est jeu, amour ; celui-là, plus volontaire, a l’intention de saisir, mais pour prendre, et de connaître, pour posséder. Et dominer. J’en ai dit beaucoup.

Il faudrait s’entendre sur ce qu’il convient d’appeler connaissance : la question est un classique de la réflexion philosophique et un programme inépuisable de recherche scientifique. Dans la relation que je rapporte, celle d’un sujet qui s’apparaît à lui-même dans l’apparition, l’aprésentation même de son monde, en réciprocité, plus, transfusion de réalité et de sens, précédemment à la conceptualisation, il est tout à fait utile de référer à la parole eckhartienne. Mais hors toute zone affranchie ; Eckhart fut condamné par les autorités de son temps et c’est un malentendu inverse qui pousse celles d’aujourd’hui à le récupérer. Eckhart est philosophe et mystique, instruit de la plus vaste science et habité d’une foi brûlante, dangereusement. Car il se donne liberté de rencontrer la valeur infinie dans une expérience personnelle unique et sans comparaison. Il semble aller de soi qu’il faille constater à quel point il est périlleux de contester à ce point, d’une part le dogme – c’est évident – et d’autre part l’autorité logique du concept, quel qu’il soit ; les contester au nom d’une pure subjectivité vivante s’exposant néanmoins par l’intermédiaire d’une parole.

J’associe un certain nombre de propositions extraites des sermons : c’est un peu long, mais il faut mériter la dernière, qui m’importe le plus : Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (à savoir) que cette naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non…. Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne.

C’est maintenant qu’il l’engendre, aujourd’hui… Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même oeuvre…

Je ne me risque pas à la dissertation, je ne me livre à aucun calcul : je prétends que le théologien mystique est pour ainsi dire emporté par la vérité de ce qu’il a indubitablement éprouvé lui-même au plus profond et à l’intime de son secret : une création qui est l’oeuvre du Père, soit, et je peux sur ce point me soumettre à l’autorité qui instruit cette révélation, mais une création qui implique forcément un acteur temporel : opérateur, réalisateur, mots de la plus extrême modernité pour dire que je suis seul vis à vis du Seul, l’Un engendrant inexplicablement son autre, si différent et pourtant si pareil à lui-même. Et je ne manquerai pas de le répéter : ici, dans mon jardin, dans ma rue, lorsque je m’aperçois que tout arrive à la fois si naturellement et si magiquement. Ceci à condition de veiller, vif, alerte, accueillant à l’empreinte des mystères.

J’ai évoqué la liberté de Maître Eckhart. Distant de quelques décennies à peine, et surtout habitant d’une autre culture, un autre théologien mystique, musulman cette fois, signale cette égale vérité de l’Un en deux : Ibn’Arabi (1165-1240) bien présent aujourd’hui dans nos encyclopédies. Pour me défendre encore de tout reproche d’incohérence ou de légèreté, et s’il faut une clef, une catégorie, je dirai que nous évoluons dans l’ère de pensée et de réalisation (théosophique ?) du néoplatonisme, version médiévale. En ce qui concerne ces deux maîtres : la lecture d’un apocryphe d’Aristote, en réalité une compilation de Plotin. En admettant l’existence de cette racine, il n’y a ni filiation ni influence d’aucune sorte mais plutôt, selon moi, la vérité d’une découverte individuelle, au feu même de la recherche spirituelle. Cela tient en quelques propositions mises en pleine lumière (1) :

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué d’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… Dieu a d’abord créé le monde entier… semblable à un miroir qui n’a pas été poli… Il n’y a hors de la Réalité divine qu’un pur réceptacle, mais ce réceptacle lui-même provient de la Réalité divine… car la réalité tout entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul, et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi donc l’Ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme.

Etant donné que l’être éphémère manifeste la ‘forme’ de l’éternel, c’est par la contemplation de l’éphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même… Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle.

J’avais voulu donner un aperçu d’un maître Eckhart qui se résume lui-même en quelques phrases, mais je pense aussi que cette révélation, cet éclairage s’augmente aussi des citations d’Ibn’Arabi. Et je ne suis pas sommaire. Le parallèle qui s’établit entre leurs deux professions est indéniable, et leur interprétation, quoique plus délicate, s’impose aussi. Nous sommes dans les deux cas au coeur du débat théologique, mais en éludant certains de ses aspects les plus spécifiques, on trouve un rapport très similaire entre le problème de l’identité et celui de la création – qui n’est d’ailleurs pas dans le platonisme qui a si fort inspiré nos deux ‘connaissants’. C’est cette conjonction incroyable entre, disons, l’Absolu et la personne, et cette création des ‘deux mains’ impliquant deux agents, une co-naissance, et finalement, en y regardant d’encore plus près, l’aveu que ce même, cet Un autorise le Fils (Adam pour Ibn’Arabi, régent de la création), lui concède autorité de révéler, d’exhausser la création, mais aussi lui octroie liberté de la falsifier, de la détourner pour s’en arroger l’unique propriété, l’unique raison ! Au cours de ce détournement, cet acteur est devenu un autre, étranger à lui-même. Et c’est pourtant bien de moi qu’il s’agit, qui moi ?

(1) Ibn’Arabi : La sagesse des prophètes ( Le verbe d’Adam) 

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