Les ‘écritures’ d’Isabelle Wenger

Les ‘écritures’, cela n’en dit pas assez pour désigner les peintures d’Isabelle Wenger qui incrustent formellement dans leurs plages de couleur, des dessins qui font penser à des écritures. Mais ces écritures-là n’appartiennent pas à une langue, ce ne sont pas des mots mais, à notre grande surprise, des invitations à pénétrer un monde univers magicien plus occulte, enfoui, profond, aux ramifications imprévisibles, un dédale où l’inconnu nous attire sans cesse… Cela arrive dans un jeu de couleurs très sobre, je vais y revenir, et cela se voit comme des lignes brisées d’épaisseur variable, noires le plus souvent, et dont les multiples cassures évoquent tantôt un chemin, un labyrinthe, tantôt un relief aux horizons imprévisibles, perpétuellement changeants, comme ce ‘relief’ de la muraille de Chine visible de l’espace ! Le regard est vite captivé par cette succession d’accidents, cassures, ruptures ; ou rythme si l’on préfère, aventureux, sans but défini, mais qui se déploie en belle image, invitation à des élans inconnus, message codé, confidence et chant secret.

43559459_p.1253348008.jpg huile sur toile 20×50 et 50×50

Des écritures, je peux me répéter, mais pas vraiment, surtout pas si l’on veut penser aux glyphes plus ou moins mimétiques des égyptiens ou des amérindiens, je me rappelle ici plutôt cette fascinante écriture cunéiforme des Babyloniens qui n’est pas géométrique mais superposition et emmêlement de signes dont le sens nous échappe mais qui provoquent et captivent notre imagination en même temps, nous entraînant à cette divination poétique qui est finalement la mission messagère, initiatique, de l’art. C’est simple aussi : il s’est produit qu’après de longs moments d’observation attentive, de longues muettes réflexions, je me suis peu à peu aperçu, et sans programme et sans mot puisqu’il n’y en a pas ici, que j’étais littéralement introduit à la question, non seulement de la fonction du dessin, mais de sa relation problématique à la couleur, soit, comme jadis, pour le récit anecdotique de la grande peinture traditionnelle, soit, cette fois, par une minuscule entrée en image, une savante imbrication pour un voyage dans l’intimité de significations habituellement inaccessibles, ici offertes toutefois à une naïveté, je veux dire un esprit d’enfance que les savoirs n’ont ni ligoté ni corrompu. Heureuse contradiction, éloquent paradoxe ici souligné, renforcé, des formes et des couleurs : Isabelle Wenger a beaucoup appris sans doute mais elle est allée plus loin, où la création prend réellement racine et sens.

43557106_p.1253347993.jpg huile sur toile 30×100     

41243968_p.1253347973.jpg huile sur toile 20×100

Modestement aussi, et de manière si personnelle, elle m’incline à croire qu’elle a même résolu par cette combinaison de traces et de figures colorées le vieux problème d’école opposant dessin et couleur. Bien modestement j’insiste, mais la main artiste, poétique, n’est pas la voix d’une inconscience ou d’un refoulement, bien au contraire. Je ne m’appesantirai pas sur ce point. Mais chacun sait qu’il y eut une célèbre dispute à la grande époque de la peinture classique triomphante – disons le 17ème – entre ‘poussinistes’ et ‘rubénistes’, opposant les partisans de la prédominance du dessin et ceux de l’invention chromatique, du modelé par la ligne confronté à celui du contraste des couleurs, référence d’une part à Poussin et d’autre part à Rubens. Mais les manières n’étaient pas si tranchées à cette époque et la querelle, en modifiant ses accents propres au gré des personnalités qui l’incarnaient, a duré jusqu’aux révolutions de l’art moderne (Courbet, Cézanne) et finalement l’irruption de l’abstraction pure, une refondation esthétique totale. En examinant justement les tableaux que je reproduis ici (1), insuffisamment faute de place, on voit comment ce mouvement d’écriture, vivace, imprévisible, ne contredit en aucune façon le choix des couleurs et participe avec elles à un rythme inédit, à la fois récit d’autre-monde (une peinture abstraite ?) et formation d’une aire clairement mesurable néanmoins, proposée en un parcours de pure fantaisie. C’est ainsi que l’improbable reste constamment visible – nous ne nous égarons pas – et la liberté, à la fois celle de l’artiste et la nôtre, constamment préservée par ces lignes cassées qui déroutent sans interrompre, détournent comme un jeu, la marelle des enfants pourquoi pas. Je lis en ce moment Le Plaisir au dessin de Jean-Luc Nancy (Galilée 2009), qui rejoint à la fois les arguments pour la défense et l’illustration du dessin, et ordonne un rappel des grandes vérités de la mimésis, à savoir que la création obéit d’abord à ce premier geste du dessin, en tant que geste formant (formans) au sens platonicien du terme, délivrant vérité et réalité à la fois.

 27536391_p.1253347853.jpg               27536307_p.1253347838.jpg huile sur toile 30×30

Mais ici, j’y reviens, il n’y a pas de mots ! Et les miens pourraient bien troubler cette visibilité si généreusement proposée, grâce et ingénuité savamment dosées d’un tracé qui n’est pourtant pas n’importe quoi. Et nous sommes bien aussi en rivalité déclarée de dessin et couleur, mais je l’ai dit, comme dans un jeu, une liberté affranchie de toute contrainte, et ici un entrelac de dimensions parfaitement saisissables au regard. Nous sommes bien dans un champ non-figuratif mais chaque fois avec des figures colorées tantôt délimitées par les hasards apparents du dessin, tantôt parcourues et même animées, de l’intérieur, par ces parcours cunéiformes. Je me suis souvenu des impressions éprouvées il y a fort longtemps à la découverte des peintures et des sculptures de Chillida, celui-ci n’ayant trouvé pleine liberté pour un discours analogue que dans la sculpture. Eduardo Chillida a conquis sa plus haute réputation comme sculpteur mais je me souviens aussi que ma découverte de Jorge Oteiza, sculpteur espagnol également d’origine basque, m’avait déjà convaincu que l’occupation de l’espace, cette fois une spatialité plus évoquée que prononcée par une matière offerte à voir par d’imprévisibles élans, pouvait paraître plus poétique, sans l’insistance du procédé cunéiforme. Car on peut s’apercevoir aussi que celui-ci, qui déspatialise en quelque sorte pour favoriser l’apparition d’une étrangeté multiforme, découpage, déchiquetage de l’espace, peut provoquer une émotion parfois douloureuse. Mais je reste étonné que tout un cosmos puisse se laisser voir, deviner plutôt par ce travail insistant sur la ligne, et la ligne seule comme ce fut le propos de ces deux sculpteurs. Néanmoins ici, je préfère rester en poésie, en liberté d’enfance, en ce royaume où la gravité ne parvient  à tyranniser l’apparence, c’est ce que j’en retiens essentiellement : un bonheur, enfin, parce que si léger.

28283496_p.1253347893.jpg huile sur toile 50×50

Isabelle Wenger, qui développe une oeuvre originale de ‘créateur plasticien verrier’, peintre et sculpteur à la fois, présente elle-même ses oeuvres sur un site que je recommande à chacun. (1) On y trouve ses peintures, ses dessins et toutes ses réalisations en verre ou cristal. Il y a aussi des photos de peintures qu’elles a faites pour la décoration intérieure d’un appartement : un pur chef d’oeuvre qui ne disparaîtra pas, j’espère, au départ de l’actuel occupant ! Dernièrement enfin, elle a créé une ‘ligne’ de bijoux en collaboration avec Bettina Berroth ; elle participera bientôt à une exposition collective à Nancy, « +10 », à la Galerie 9, du 22 au 27.12.09.

(1) http://zawengercreation.canalblog.com/ où j’ai emprunté les photos reproduites ici.

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