L’éveil : de quoi parle-t-on ?

Publié dans Connaissance du matin les 27 et 29.01.2007 

Cette notion d’éveil est inconnue de notre culture et le mot n’est dans aucun dictionnaire de philosophie ou de théologie. Toutefois il est bien divulgué depuis trois ou quatre décennies par des auteurs qui ont mis en vogue la philosophie orientale, et maintenant par une nouvelle génération de ‘penseurs’ – je me sens obligé d’ajouter ces guillemets – qui se présentent eux-mêmes comme les modernes héritiers de cette tradition dont ils empruntent, autant que faire se peut, tous les concepts et les attitudes mentales. Qualifier celles-ci d’intellectuelles serait risqué, compte tenu du peu de cas qu’ils portent à la pensée organisée. Je ne saurais en faire le procès après avoir pris la défense d’une libre pensée passionnée d’authenticité, mais je me dois de signaler le fait extraordinaire que telle expérience, en se voulant exclusivement personnelle et spirituelle, non seulement néglige la pensée mais s’efforce constamment d’en dénoncer les illusions et la fausseté, comme si elle était même toute entière maîtresse de fausseté.

Je me suis engagé vers une nouvelle approche de l’expérience personnelle, et par la citation de théologiens mystiques, d’une définition inédite du sujet, méconnue aujourd’hui, censurée par le passé. Dans la philosophie orientale, particulièrement le védantisme indien qui est à l’origine d’un très grand nombre d’écoles, et même du bouddhisme, la définition du sujet se trouve contenue dans une appréhension totale de la réalité. Ici toute philosophie, j’ajoute, conceptuelle, s’exprime toujours en prolongement d’une expérience mystique cruciale. Ce bouleversement, c’est l’éveil.

La question est de taille, déjà instruite par une littérature très abondante. Je proposerai donc quelques formules d’un seul témoin représentatif pour éviter de tracer le panorama d’une ‘philosophie’ aux expressions singulières et variées. Shri Nisargadatta Maharaj est notre contemporain, il a vécu et il est mort à Bombay (1897-1981). Pur représentant de la tradition védantique, il répond dans une langue très vivante aux multiples questions qui lui sont posées par ses visiteurs et délivre un seul message : l’identité unique, l’Absolu, se trouve à un moment donné pollué par la conscience qui fabrique et le monde et l’illusoire division de ce spectacle et de son spectateur, la personne. L’éveil est la sortie abrupte de cette représentation mais, inexplicablement, une réalité demeure dont la personne délivrée reste juste le témoin : l’amour alors prend place dans ce jeu qui n’est pas, plus seulement, le malheur d’exister mais la célébration de l’excès de richesse débordant de l’indicible Absolu.

L’Absolu ? Ce n’est pas un objet… il est plutôt dans le présent et dans la sensation… il donne naissance à la conscience, tout le reste est dans la conscience… Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existenciel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de le voir ne l’est pas… Vous ne pouvez qu’être réel – ce que de toutes façons vous êtes – le problème n’est que mental. Abandonnez toutes les idées fausses, c’est tout. Vous n’avez pas besoin d’idées justes, il n’y en a pas.

Sorti de ma folie ordinaire : Je regarde, mais je ne vois pas dans le sens où voir c’est créer des images habillées de jugements. Je ne décris pas et je n’évalue pas… Mais la pensée veut des formulations et des définitions, elle est toujours avide de réduire la réalité à une forme verbale…

L’interprétation occidentale de cet enseignement le tire souvent dans la direction d’un pessimisme extrême, l’abandon de soi devant conduire à l’abandon de son prochain, l’indifférence à l’égard de toute situation : Où la sensation de distinction et de séparation est absente, là est l’amour… Me voir en chacun, et tous en moi, c’est assurément l’amour. L’amour s’appliquera donc à libérer de l’ignorance et à soulager la misère qui en est issue, mais le renoncement à tout, l’abandon total, est requis, d’abord. Quand il y a abandon total… on naît à une nouvelle vie pleine d’amour et de beauté… En réalité, cet instant totalement neuf, libéré des désirs fallacieux nés de la peur et de l’ignorance, nous ne savons jamais quelle est sa lumière et son bonheur, au quotidien des choses, tant que subsiste la moindre parcelle d’aliénation spirituelle. Et c’est bien là qu’il faut porter notre attention, à l’éradication du faux, à la délivrance d’une vérité consubstantielle à la réalité essentielle de l’univers.

Dans l’éveil que je qualifie ici d’oriental, la personne à laquelle je m’identifiais auparavant est anéantie. Demeure le témoin d’un impersonnel cosmique vivant ( et donc capable de régenter ce moi psycho-somatique) dont la transparence révèle celle de l’unique Un où s’englobent l’univers entier et tous les univers possibles. Finalement le monde n’a de réalité que celle de l’être lui-même. Dans l’éveil oriental, moi se résoud en témoin-conscient des mécanismes du Grand-Jeu ; Moi, l’Absolu, suis hors-je(u).

Le sens intime que nous avons tous de la réalité objective, choses et ‘moi’ séparés, certitude si profondément enracinée que personne ne semble prêt à envisager de la contester, ce fait établi et confirmé par l’expérience quotidienne, ne résisterait pas à un examen approfondi : le problème n’est que mental… dit Nisargadatta. Il n’y a rien de mauvais dans la dualité dans la mesure où elle n’est pas une source de conflit. La multiplicité et la diversité sans conflit, c’est la béatitude… Au-dessus de l’unité de l’être, il y a l’union de l’amour… L’amour est le sens et le but de la dualité. La réalité matérielle du monde et les dialectiques de l’existence sont fondées différemment dans cette expérience de l’unicité. Le problème de l’humanité ne réside que dans le mauvais usage de la pensée. A l’homme qui use adéquatement de la pensée, tous les trésors de la nature et de l’esprit sont offerts. La libération serait donc la libération d’une compréhension plus profonde et finalement plus ‘réaliste’. En définitive, c’est la pensée qui crée l’illusion, et c’est la pensée qui s’en libère. Les mots peuvent aggraver l’illusion mais ils peuvent aussi la dissiper.

L’éveil occidental, je l’appelle ainsi moins pour marquer une distance géographique qu’un contraste radical, manifeste autant la libération de toute condition tout en s’accommodant de la permanence de l’assujettissement du je-témoin à sa condition psycho-somatique. Il n’efface pas cette personne qui demeure le négatif et la preuve tangible de cette expérience de libération. Cependant le centre du monde a changé, la réalité s’est métamorphosée. L’exemple de Maître Eckhart, cette fois encore, illustre parfaitement cette situation. En proférant ouvertement la distance qu’il a pu prendre à l’égard du Dieu-Créateur dont il espère être délivré pour être enfin lui-même, libre de toute définition, le maître rhénan accède à l’identité (et non l’égalité) de la Déïté que nous pouvons supposer correspondre au Soi impersonnel des Orientaux. Et… (en soulignant l’importance et la singularité de ce et …) il avoue demeurer cette créature même, quoique dépouillée de tout concept séparatif d’elle-même, en parfaite conjonction – bîwort, le mot qu’il a choisi, signifiant à la fois conjonction et attribut – précisément, avec le Père. Dans le Premier Royaume dit-il, où l’homme est Dieu… nos oeuvres sont toutes parfaites… et (nous) répondent divinement. En effet ces oeuvres ne sont plus produites de l’ivresse générée par la peur ou l’avidité ; elles réalisent cet amour vivifié par l’intellect capable de reconnaître la conjonction des Personnes, le Père, le Fils, c’est-à-dire moi selon Maître Eckhart. La personne ne disparaît pas, ne s’anéantit pas comme on pourrait l’interpréter ; plutôt, elle change de point de vue et ordonne ses représentations dans le Royaume de Dieu. Elle s’ordonne au Royaume de Dieu.

J’ai déjà associé la citation d’Ibn’Arabi à celle de Maître Eckhart : je le ferai encore. En effet, il est devenu courant de citer le maître andalou comme un exemple de cette non-dualité réalisée parfois en dehors de l’aire spirituelle de l’Orient. On lui a attribué pendant longtemps la paternité d’un texte arabe, Le Traité de l’Unité , en réalité un écrit de Balyani, où se trouve la formule célèbre : Autre que Lui n’est pas. Ce qui signifie qu’il serait blasphématoire d’opposer une autre identité à celle de Dieu. Les recherches récentes (Corbin, Chodkiewicz) ont établi, grâce à des traductions plus fidèles, que l’auteur de La Sagesse des prophètes énonçait une autre vérité, à savoir que Dieu est l’être de tout ce qui est, contrairement au point de vue monistique qui proclame que Dieu est tout ce qui est. Une dispute théologique, un jeu assez vain, des mots ? C’est que l’existence personnelle a un autre prix si elle est éprouvée comme demeure de lumière et non plus geôle, fatalité de son occultation.