Le Plaisir au dessin

C’est un livre de Jean- Luc Nancy (1) que j’ai déjà cité : un livre excellent pour deux raisons. Le très haut niveau de l’expression philosophique n’empêche pas la compréhension ainsi offerte à tous. Les réflexions qui portent sur le ‘Plaisir’ au dessin portent à la fois sur le dessin, et c’est une histoire de l’art qui est esquissée avec des aperçus magistraux sur toutes les questions propres à l’esthétique ; et encore sur cette notion de plaisir qui se trouve exprimée dans des écrits d’artistes, dont on retrouve la trace dans les oeuvres – admirables remarques sur Raphaël par exemple – et qui a été explorée par de grands psychologues, notamment Freud auquel sont consacrées plusieurs pages, et Lacan lui-même… Je ne commenterai pas. Comme je l’ai fait dernièrement pour le célèbre roman de Muriel Barbery, je donnerai dans ce blog plusieurs larges extraits (en trois journées) et on m’excusera d’associer de cette façon roman et philosophie. Mais ce blog est de ‘libres pensées’ n’est-ce pas, et les sujets ici abordés se rapportent directement aux thèmes qui sont les miens sur la question de l’art. 

La mimesis n’est pas la copie ni l’imitation reproductrice. Elle re-produit au sens où elle produit à nouveau, c’est-à-dire à neuf, la forme, c’est-à-dire l’idée ou la vérité de la chose – ce qui veut dire aussi, indissociablement, l’émotion par laquelle cette vérité non seulement se signale, mais se marque, s’imprime et s’effectue.

… Mais ce qu’il s’agit d’imiter n’est pourtant pas donné avec la sensation ou la perception. Ce que la mimesis doit prendre en charge et mettre en évidence, ce qu’elle doit montrer ou présenter n’est pas autre chose que l’Idée. Il n’est pas abusif de dire que le dessin manifeste ou met en oeuvre le dessein même de la mimesis : la force formatrice et mobilisatrice de l’Idée, l’ostension et l’émotion de la vérité.

Cela revient aussi à dire que la forme que le dessin dessine – celle qu’il trace, qu’il ouvre et qu’il désigne – vaut essentiellement et avant toute autre détermination ou qualité, avant donc en un sens d’être la belle forme, en tant que force formatrice. Forma formans plus que forma formata. Si, de manière générale, le dessin peut valoir comme élément ou dimension commune à tout régime esthétique, c’est bien parce que ce qu’on nomme « esthétique » concerne le « sentir » non pas comme faculté sensorielle d’enregistrement de données, mais en tant qu’un ressentir, c’est-à-dire une faculté de faire ou de laisser se former un sens que n’épuise aucune sensorialité, aucune sensibilité, mais qui tout au contraire les épuise et les excède en la limite de leurs intensités possibles…

C’est ce sens qui peut être nommé « Idée », « pensée » ou « forme ». C’est ce sens (ou bien, encore une fois, cette vérité : ici on ne distinguera pas) qu’il s’agit de désigner et de dessiner, c’est lui qui fait l’entier dessein de ce que nomme ce terme si énigmatique et parfois si confus d’art. Son énigme tient à ceci : son « désigné » n’est justement pas ni le déjà désigné » (ou déjà dessiné, déjà formé et conformé, noté), ni même le « désignable ». Ce qu’il a dessein de désigner, c’est précisément le dessin de la forme naissante dont la forme n’est nulle part donnée.

En d’autres termes, le dessin déploie un sens inédit, non pas conforme à un projet déjà formé mais emporté par un dessein qui se confond avec le mouvement, le geste et l’expansion du trait. Son plaisir est la jouissance de ce déploiement…

Ce qui importe au dessin, ce qui le porte, ce qui l’emporte et lui donne son élan, son trait, c’est cette naissance, son événement, sa force et sa forme pour autant qu’elle se trouve in statu formandi. « Dessiner » c’est tout à la fois faire naître la forme – la faire en la laissant naître – et ainsi la montrer… ou plutôt… laisser son évidence s’offrir et se disposer. (pages 31 à 33)

Je signalerai encore ce fait peu courant : J-L Nancy développe ses réflexions dans des chapitres denses mais courts, qu’il augmente par contre de nombreuses citations d’artistes et de philosophes. Je donnerai ici en exemple une parole précieuse de Georges Braque (in Le jour et la nuit) : Je n’ai pas à déformer, je pars de l’informe et je forme.

(1) Jean-Luc Nancy : Le Plaisir au dessin (Galilée, 2009)