Le Plaisir au dessin (2)

Cette seconde fois, je citerai encore Jean-Luc Nancy (1) sans commentaire, sinon la remarque suivante : que sa conception de la subjectivité, dans la mesure où elle se tiendrait imaginairement à l’écart du monde, ne peut se confondre avec le ‘sujet’ capable de créer, soit d’initier le dess(e)in du monde, ce qui n’est pas dit de manière assez tranchée dans ces passages – mais je n’en ai pas fini avec mes citations…   Je veux surtout saluer ici une pensée philosophique originale et exigeante qui parvient, grâce à un très remarquable effort didactique, à s’exposer si clairement à la lecture des non-spécialistes. 

Comment ne pas comprendre le dessin selon cette éthique – dans laquelle il faut voir sans doute l’éthique première de tout ce que nous nommons « art », ou l’éthique initiatrice de l’esthétique, mais exemplifiée par le dessin sous sa forme, si l’on peut dire, la plus tendue : le désir de se plaire à la chose telle qu’elle ne se laisse pas limiter à la complétude d’un aspect, d’une signification ni d’une destination. Le désir, donc, que la chose elle-même se désire dans sa forme vraie, c’est-à-dire impossible à saturer ou à parachever – pour tout dire infinie, infinissable

On pourrait dire aussi bien : que la chose se rapporte à moi, au soi d’un « artiste » ou de son « amateur » – mais il ne s’agit que d’un seul et même procès, celui de rendre une circonstance du monde (un volume, un écart, une pesanteur…) à sa pure possibilité initiale, à un surgissement tel qu’il ne doive plus rien à nul usage, à nulle perception, mais à sa venue, à sa survenue qui ne fait autre chose que de se redemander soi-même…

Faire de la chose un sujet : la rendre inaccomplie et inaccomplissable, l’ouvrir à l’indéfinie possibilité de s’affecter soi-même. Ainsi la mettre et se mettre avec elle, par elle plutôt, en disposition de plaisir : se désirant soi-même et se peinant soi-même de l’infini hors de soi qui fait la vérité la plus stricte de soi. Bien loin que l’art procède de la subjectivité humaine pour figurer ou pour modeler le monde à sa guise, dans l’art c’est le monde qui se reprend en amont de l’homme pour, à travers l’homme mais au-delà, se recréer.

Rien d’autre qu’une « recréation » du monde. Que de rien vienne forme ou que rien devienne forme, c’est-à-dire distinction, séparation et ouverture. Le rien – la chose, res, rem – comme réalité de l’écart par lequel ça s’écarte et ça se distingue (…) : d’une certaine façon, c’est une même distinction continue-discontinue, absolument archaïque et toujours nouvelle, qui va du rien qu’un trait divin divise jusqu’au trait par lequel un dessin recoupe de rien l’épaisseur du monde reçu, redemandant ainsi, désirant à nouveau le divin, c’est-à-dire le commun diviseur des formes (d’autres pourront dire, en une variante : rapportant au divin la vérité de son ouvrage). Ce que nous nommons « art » n’est pas autre chose que la reprise ultime – et pour cette raison indéfiniment rejouée – de la division et de la distinction : que soit distingué pour lui-même le geste par lequel un monde se forme. Que ce geste soit par ailleurs pensé comme une création religieuse, ou qu’il soit interrogé en mode scientifique… ou qu’il soit l’objet d’une spéculation métaphysique, tout cela importe peu, pour finir, au regard de ceci : dans le geste artistique, il est pensé en acte, et dans un acte indéfiniment renouvelé. (pages 116 à 118)

En illustration de ce chapitre, je choisis, après celle de Braque précédemment, cette parole de Paul Klee (in La pensée imageante) : Plus l’artiste regarde à fond, plus s’impose à lui, au lieu d’une image finie et fortuite de la nature, l’image, seule essentielle, de la création comme genèse.

(1) Jean-Luc Nancy : Le Plaisir au dessin, Galilée 2009