Le Plaisir au dessin (3)

Je poursuis mes citations empruntées au livre de Jean-Luc Nancy : Le Plaisir au dessin, Galilée 2009. Dans ces passages, l’auteur montre clairement les correspondances existant entre l’infini d’un monde et l’infini de l’art – que la notion d’être ou de conformité à un être n’épuise pas – suggérant  du même coup l’infini potentiel du sujet, artiste sans doute, mais moi, sûrement, nécessairement. Ce discours est à mon avis celui d’une ‘gnose’, et, reprenant çà et là, les grands thèmes de l’École, aussi bien Platon et Kant, il donne sa vraie dimension à une parole authentiquement philosophique – de libération – pour une vie poétique.

Car enfin, quoi de la beauté ? Qu’elle est la splendeur du vrai. C’est-à-dire l’éclat par lequel le vrai se manifeste… l’éclat de la chose – le vrai – qui n’est précisément que son éclat et le fait qu’il éclate. Or il éclate quand distinctement une forme s’enlève : ceci est un corps, ceci est son idée, ceci est sa ligne et sa démarcation la plus propre, sa clôture et sa déclosion conjointes.

Le beau est le dessein du vrai… Parce que le beau est l’éclat du vrai, il en est aussi le caractère désirable et pour cette raison il communique avec le bien, si même il ne se confond pas avec lui. Pour l’ancienne École, le vrai, le bien et le beau se convertissaient l’un à l’autre. C’était dire que rien n’est désirable qui ne se rapporte à soi selon sa vérité et qui ne soit donc le plus proprement ce qu’il (elle) a à être. Mais si le « propre » est bien ce qu’il y a à être, alors il n’est jamais donné, jamais accompli… Le propre n’est pas appropriable… l’être n’y est pas un état, mais une transitivité…

L’inachevable, ici, ne l’est pas en raison d’un défaut. Il donne au contraire la mesure d’une perfection qu’il faut entendre non comme une complétude, mais comme un outrepassement de tout « faire » : « parfait » devient ce qui excède le « faire »… C’est une perfection que désire l’oeuvre – ou l’artiste, ou la « ligne » – mais c’est une perfection qui doit retenir en elle la puissance (active ou passive) d’une disponibilité à l’infini.

… l’esthétique – si on veut lui donner ce nom – est par elle-même éthique en ce qu’elle se donne pour règle suprême de ne rien tenir pour satisfaisant et de mesurer son plaisir au désir de ne pas s’en contenter. Car la ruine de l’éthique est toujours dans la fixation d’un bien auquel on pourrait s’arrêter…

… la belle forme… le dessin… ce qui se dessine, se signale, se tend – opère une révélation. La révélation est tout autre chose que la manifestation de quelque chose de caché. Elle est plutôt la manifestation de ce qui n’était pas caché, n’ayant jamais été donné en aucune façon… Le révélé n’est ni un donné, ni un posé. Il se révèle au contraire en tant que non donné, il se manifeste comme nouveauté irréductible à aucune condition préalable. C’est bien pourquoi il y a une histoire de l’art : une histoire de la multiplicité indéfinie des formes… Ce qui se révèle, ce qui se dessine – s’annonce, se donne à pressentir – de manière incessamment nouvelle, n’est rien d’autre que ceci : le monde n’est rien de conforme à un plan donné, mais sa vérité se confond avec son dess(e)in toujours en formation et en transformation… Le dessin désigne ce dessein sans projet ni plan ni intention. Son plaisir ouvre sur cet infini. (Pages 126 à 130)

Dans ce contexte si manifestement véridique pour moi, j’ajouterai cette citation d’André du Bouchet (in Carnet) que rapporte Jean-Luc Nancy :

« sous les yeux de nouveau la / figure naît de la ligne / qui tranche / à ce volume extraordinairement charnu, comme intact, / l’instant / où de lui-même le peintre se porte au devant du réel, et celui où le réel à son insu se porte jusqu’à lui – deux instants distincts subitement confondus, / et la figure sur laquelle je me suis à mon tour / arrêté prend corps comme feu à mes propres yeux »

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