Des christianismes

Publié dans Connaissance du matin le 06.02.07 : cet article suivait une présentation – alors la première ! – de Stephen Jourdain et Michel Henry…

Nous savons aujourd’hui qu’il y a plusieurs ‘christianismes’ qu’on peut qualifier d’originels et que les dogmes n’ont trouvé leurs définitions actuelles qu’après de longues tergiversations et d’âpres disputes. Sans entrer dans le détail de la polémique ouverte autour de la lecture de cet évangile (selon Thomas) retrouvé il y a à peine un demi-siècle en Haute-Egypte, ce dont s’abstient Michel Henry, on s’aperçoit aisément que ce texte donne une vision du Royaume très différente de celle des évangiles canoniques (1). Je m’attacherai seulement à éclairer ce qui me tient le plus à coeur : la question de l’identité et de la création, celle-ci intimement liée à celle de la conception, de ‘ma’ conception du réel. Dans cette perspective où je vois Maître Eckhart et Michel Henry à l’épreuve de la réalité d’un Royaume qui s’étend sous nos yeux mais que nous ne savons pas voir.

Le Royaume se trouve dans la vision que l’on a de lui : ce n’est ni une entité géographique ni une catégorie juridique. Les logia de l’Evangile selon Thomas, c’est ainsi qu’on appelle ces paroles, illustrent le rapport de la lumière à l’image de façon telle qu’on peut les croire nourris de tradition platonicienne. En fait ils offrent un sens plus exceptionnel parce qu’ils inscrivent la matière du monde dans le Royaume. Le problème de l’identité personnelle et celui de la vision, de l’expérience du monde, se confondent, devenus la même question avec une unique réponse, une unique interprétation.

A la question souvent répétée par les disciples, et toujours dans une perspective téléologique de salut : Quand … Comment … irons-nous dans le Royaume? cette réponse de Jésus fuse : Ce n’est pas en le guettant qu’on le verra arriver. On ne dira pas : Voici, il est ici, ou, voici, c’est le moment … Le Royaume, il est le dedans et le dehors de vous … (log 3) Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ? (log 89). La vérité est au prix d’un autre déchiffrement du réel : … quand vous ferez des yeux à la place d’un oeil, et une main à la place d’une main, et un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image (je souligne), vous irez dans le royaume (log 22). Les logia de l’image offrent un thème auquel s’associe toujours celui de la lumière ; ils illustrent une problématique tellement ancienne qu’on ne peut plus croire ici qu’elle se limite à un enseignement chrétien ou gnostique. J’y vois l’influence des civilisations traversées par l’épopée alexandrine. Cette problématique sera reprise plus tard par Denys et toute la tradition byzantine, mais c’est dans l’Évangile de Thomas qu’elle reste à ce point liée à la question de l’identité personnelle.

Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image… (log 50) C’est par ces mots que le Maître recommande à ses disciples de décliner leur identité. Quant à Thomas, qu’on peut fort supposer être le disciple préféré, dont la mission, délivrer les paroles cachées, n’aurait pas été comprise, il est présenté comme le jumeau qui a partagé un degré égal de réalisation ou de connaissance avec son Maître. Lorsque celui-ci rapporte cette parole : Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi je serai lui … (log 108) il porte témoignage de cette réalisation qui s’éprouve et ne se démontre pas. Nous ne sommes plus loin des attestations de ceux qui ont atteint ce degré d’unité où les différences ne séparent plus, parce qu’elles sont devenues la trame vivante de la manifestation, du mouvement de la création. L’unité est un rapport vivant du Père et du Fils, comme le rapport vivant de la lumière et de l’image, et c’est pourquoi il me paraît si capital d’associer une réflexion sur la création à celle qui approfondit l’exploration de l’identité. Si j’en viens aux logia de l’image, je peux enfin constater cette dialectique de la création : Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. (log 83) L’image a pouvoir de cacher la lumière, pouvoir hypnoptique, de sidération, mais lorsque le Règne s’établit, l’image révèle la lumière : des deux termes, aucun ne disparaît, jamais. Mais l’image, du régime d’occultation, s’est métamorphosée en porteuse de lumière, en régime de révélation. Ainsi le Maître peut-il dire : Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là. (log 77)

Cette allusion à des réalités matérielles est frappante puisqu’il est dit que le Royaume s’étend sous nos yeux et que nous ne le voyons pas. Cela renvoie encore à la notion de création, celle-ci se produisant finalement au niveau proprement dit de la perception, plus sûrement, au travers du jugement de réalité que je prononce, instantanément, dans mon rapport au réel qui me fait face. Je prends décision de ce qui est réel, et je m’aveugle par cette affirmation. De même, ‘Celui’ qui est présent devant moi, je ne le vois pas, je ne l’entends pas, sans cesser pourtant de le solliciter, parce que j’ai choisi de l’invoquer au travers de l’image que j’ai conçue pour me le représenter. C’est mon geste d’embrassement du réel, le quotidien ou le sublime, sans qu’il soit utile de les différencier, qui me fait louper l’entrée du Royaume quand je suis persuadé de ‘voir’ et que je ne vois pas, voyant plutôt un effet de ma loucherie. La question posée par les soufis de l’imagination dans l’imagination explicite cette double détente du réel : un Absolu, le Repos, qui se donne jeu d’exister pour se connaître, échapper à cet excès de complétude renfermée en son propre tout, indifférencié, saturé de Soi. Cette dernière proposition énoncerait-elle un nouvel anthropocentrisme ? A ceux qui en restent aux références kantiennes, je dirais que je l’exprime comme un postulat de raison pratique, l’immense se donnant mesure de lui-même, en contradiction avec lui-même, par le jeu de l’incarnation puisque c’est ce concept que Michel Henry a cru bon de réhabiliter à la fin de sa vie.

(1) Sur ces questions je renvoie aux travaux inspirés d’Emile Gillabert (Dervy Livres) bien que son interprétation des logia portant sur la lumière et les images, diffère de la mienne.

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