J’y viens ! Contre l’objectivisme

Publié dans Connaissance du matin les 07.02 et 08.02 2007

L’enquête entamée dans les notes précédentes paraîtra trop savante à certains (’trop de philosophie’, ‘trop de mots’ même) et à d’autres, insuffisamment soutenue, étoffée. C’est pourquoi je ne crains pas de me répéter, mais pour renvoyer mon lecteur à lui-même. Je ne vise qu’à ceci : ouvrir l’espace d’un moment, favoriser une percée. Simplement : opérer un véritable rappel de soi, permettre le ré-enfantement de la source personnelle et non l’échafaudage d’une nouvelle conviction ou de nouvelles obligations. Ramener ici où ‘moi’ s’égale à ‘moi’ : richesse égale à l’infini du monde, à l’infini de la valeur, ce qui s’appelle Dieu, plus encore, la Déïté, le Père. Rappelons-nous le mot de Spinoza : Deus sive natura, un mot qu’on peut corriger d’ailleurs… Je ne veux me priver de rien, au contraire, en acceptant, en éprouvant réellement, enfin, que je suis… infiniment plus que ce que je m’imaginais être. Dans la tradition, comme je la déchiffre, cela s’appelle la seconde naissance. Je l’appelle aussi connaissance extrême. Je récuse toute étiquette ; ni spiritualiste ni naturaliste. M’établir en ma demeure la plus vaste, succession d’instants illuminés, non de l’expérience des objets indéfiniment répétée au registre du plaisir et de la peine, mais par le sentiment de participer à la création du monde. Au miracle de la sensation primitive, de son redoublement par la conscience réflexive, va s’ajouter la délivrance du bonheur personnel éprouvé à s’apercevoir…

Quelle perversion, quelle distorsion d’expérience, m’aliène à moi-même, quelle déviance intellectuelle, morale, peut-elle me fixer à demeure de la crainte, de l’angoisse parfois, et à tout jamais ? Vastes questions, mais qui, sincèrement, honnêtement posées, doivent me reconduire à moi, exclusivement. Je serai moi-même au prix d’un courage, d’une lucidité, d’une générosité sans égale. Tout enrichissement culturel offre d’utiles éclairages : nous ne sommes pas loin de Descartes pour la découverte de la valeur ‘je’, pas loin de Shankara ou des présocratiques pour la valeur d’être. Mais, je me tiens au plus près de moi-même, c’est un pléonasme, quand je me tiens au plus loin d’une conception abstraite ou impersonnelle de l’être. La procession, pour reprendre un terme du platonisme tardif, s’effectue maintenant. Elle n’explique pas l’Un : rien non plus ne procède hors de lui. Dans la mystique rhénane, précisément, on apprendra à discerner le bouillonnement de l’intellect propre à la Vie issue de l’Un, et ma vie propre comprise comme un transcendantal, non point un phénoménal de nature organique. C’est ainsi que se trouve illustrée une des plus énigmatiques propositions du Livre des XXIV Philosophes : Dieu est unique, faisant jaillir l’unité de Lui-même, renvoyant sur Lui-même une seule réalité flamboyante. Cela arrive maintenant et cela m’arrive à moi. L’être se traduit en conscience, qui s’effectue en intellect : mais c’est la première personne du singulier, voyante-éblouïe, qui accomplit le geste sacré. C’est ainsi qu’on peut comprendre le sacré comme quotidien, l’infini au prix de la finitude déchiffrée, à la main et aux yeux d’un vivant.

L’identité, dont l’étymologie désigne ce qui est égal et permanent, l’identité n’est ni la somme ni la résultante des souvenirs, le produit quoique inachevé d’une histoire à mille déterminismes. Il semble aller contre tout bon sens, aujourd’hui, d’affirmer que l’identité, la permanence même, n’a rien à voir avec le sentiment de continuité que tresse la collection des mémoires. C’est pourtant une de ces vérités cachées, impensable et incomprise en Occident moderne, mais affirmée de manière courante par les maîtres de l’Advaïta-Védanta. Nisargadatta : Que vous soyez une personne est dû à l’illusion du temps et de l’espace … et vous vous imaginez être un point donné, occuper un volume donné ; votre personnalité est due à votre identification au corps. Vos pensées et vos sentiments existent dans la succession… Ils sont ce qui fait que, à cause de la mémoire, vous vous imaginez avoir une durée… Au terme d’une longue purification, vous devez arriver à la conclusion que vous êtes le Non-Né… Le monde et ses représentations – toutes choses – sont sans réalité… Cette dernière phrase illustre de manière abrupte le caractère soudain et incommunicable de l’expérience libératrice telle qu’elle se proclame dans la tradition védantique. C’est ainsi que Moi-le-Réel je serais impliqué dans un scénario complètement irréel, et en l’ignorant ! Comment une telle obnubilation, la croyance en la réalité objective et séparée du monde, s’est-elle produite ? La conscience, le sujet, ne sont-ils que perversion ? Ou s’agit-il d’une aliénation mentale secondaire dans l’exercice même du pouvoir de la conscience par le sujet qui se figure (être-au-monde) ? C’est à chacun de creuser, je l’ai déjà dit.

Le fait défini comme tel, et tout fait y compris celui-ci déjà substantivé, se trouve figé en sa désignation verbale ou sommation logique. La fondation de ce que j’appelle un fait est toujours une activité pure de conscience exercée par un sujet – ce sujet étant moi. Antérieurement à cela, qui n’est donc pas une situation, je me tiens dans l’être, réellement, l’être conjugué par la conscience d’un sujet conscient. Cela arrive avant toute verbalisation : mieux, cela consiste à s’apercevoir que ‘moi’ vivant suis le verbe. Toute interrogation se rapportant à l’être est un problème philosophique , par contre ‘je suis’ est la réalité irrécusable, simple infiniment, et mystérieuse. Je suis, comme l’acte de vie singulier où je prends naissance, vivant et connaissant. Substance et origine s’accordant co-naissance d’elles-mêmes de ce seul verbe : je suis.

L’objectivité n’existe pas comme une grande chose muette, un opaque enfermement sur soi, bien qu’elle paraisse la plus indélébile (parce que la première ?) impression du monde qui se trace sur la conscience native. En réalité, l’objet, cette scène même à laquelle je me joins maintenant, tout cela paraît en complément du verbe, et il en va même de la conscience reconnue comme ce qui s’enfante de l’originel ‘je suis’. Ce qui implique que toute réalité, quel que soit le statut philosophique ou scientifique qu’on lui accorde, n’est que pour autant qu’elle apparaît en ma conscience. Cela est parce que je suis. Admettons qu’il n’y a pas ici de vérité à proprement parler, mais une réalité qui s’engendre si vite que le sujet discursif ne saurait l’appréhender pour la définir dans les termes d’une logique née d’une expérience plus tardive. Ce propos n’est ni l’équivalent d’un solipsisme ni l’attestation d’un idéalisme. Il est le réalisme véritable, parole ici, et pourtant précédent absolu de cette parole. Mais à condition que toute la réalité, et moi, je, se retrouve(nt) dans l’épreuve de leurs caractéristiques propres.

L’Un en deux, c’est l’identité ; la création sourd dans l’instant, d’un soleil invisible, fécondée d’une éternité inassignable. L’image de l’éclair qui me dure se prolonge d’une oeuvre accomplie au premier Royaume, qui ne se répète pas… (René Char). Enfin, c’est la logique elle-même, pourtant sollicitée (et pourrais-je m’exprimer sans une grammaire, une logique ?) qui est soudain subvertie, sommée de supporter une contradiction équivalant à la pure négation d’elle-même, et nous irons jusqu’à la négation de la négation etc… C’est peu dire que les principes fondateurs de la pensée, qu’on a crus façonnés de l’expérience des choses, ont été ruinés dans l’opération et avec eux les grandes idoles conceptuelles de la métaphysique. Je trouve une illustration de ce paradoxe dans cette citation des Poèmes d’un autre Soufi célèbre, Abd’el Kader : L’Aimé m’est apparu où il ne se peut voir. Merveille ! Par Lui, je Le contemple là où je ne puis voir… Ainsi peut être évoquée la relation du Seigneur et du serviteur, si nous sommes fidèles à la terminologie du saint soufi. L’Un n’a pas aboli l’autre, ils sont liés en un rapport de réciproque co-naissance où se réalisent la réflexion et la célébration de l’un par l’autre. A l’aube de la modernité, en Europe même, je trouve une expression identique chez Angelus Silesius qui précisait : Dieu ne peut rien désirer dans l’éternité qu’Il ne le contemple en moi comme en son image… et Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi, comme moi-même en Lui. Inexplicables coïncidences de pensée, de pensée uniquement ?