La création ; ma responsabilité

Publié dans Connaissance du matin les 14.02 et 16.02 2007

Parler d’une création, évoquer seulement le commencement d’un cycle des temps, que ce soit avec l’intention d’une explication scientifique, ou pour déployer l’essor d’une création mythique, c’est se rendre encore une fois à la définition objective, telle que nos sens nous l’inspirent, et donc à l’expérience commune d’un monde réel soumis à l’écoulement d’une durée mesurable. Ce qui signifie que ce monde me précède, qu’il me survivra et que sa réalité engendre la mienne, quand bien même je dispose exclusivement, moi, du pouvoir de mesurer ce monde et peut-être de le dominer entièrement, pour ma satisfaction. C’est une vérité cachée de ce que j’ai appelé connaissance extrême, associant ces notions déjà rencontrées d’unité et de différence, sans rupture, sans cette frontière, cette séparation entre moi et non-moi. La création comme événement de et dans l’espace-temps est niée. Cet événement antérieur à ma désignation, affectant des réalités élémentaires existant par elles-mêmes et indépendantes de ma prise intellectuelle, est pur néant. La création est un acte de conscience, ma conscience, à travers un jugement de réalité, ma propre saisie intellectuelle déterminant ma perception, et non l’inverse.

C’est parce que je suis que le monde est. Mais il ne faut pas tricher au commencement, en tant que moment inaugurant, surtout pas se tromper soi-même dans la compréhension de cette notion. Dans le temps, c’est un instant fugace, littéralement imperceptible ; c’est pour dire qu’il engendre le temps, qu’il se trouve à la charnière de l’être et de l’exister. Curieusement on trouve à la fois chez Maître Eckhart et Ibn’Arabi cet avertissement que c’est maintenant que cela arrive et que c’est ici que se tient le premier Royaume, celui du fidèle pur de toute conception capable de pervertir dans son esprit la saisie imaginative du monde. L’existence tout entière est une imagination dans une imagination, dit Ibn’Arabi. Instant colossal, en réalité ce ‘moi’ destiné à se décliner aux périls de lui-même par la saisie intuitive de soi, à seule fin de se magnifier, d’exhausser l’Inconnu où gît le secret de sa naissance. Se tenir au commencement, se garder fidèle à la vérité du commencement, garder cette intégrité : je le répète, il y faut délicatesse, lucidité et courage, vertus de l’homme spirituellement vivant. Dire non à ce qui est faux, dût-on aussi peut-être (s’)en jouer, dire oui, dût-on peut-être se garder de le proclamer trop ostensiblement, à la vérité si proche, si lointaine… C’est une responsabilité du jugement, mais qui se situe au présent le plus absolument antérieur, quand sourd le premier geste, la première parole de ma conscience intentionnelle. C’est une responsabilité métaphysique qui précède, je le souligne, l’éventualité de toute praxis pressée de changer ce monde pour un autre. Ici la certitude la plus profonde, la certitude que ‘je suis’ procédant de l’Esprit pur, s’expose avec perplexité aux horizons mouvants de son humanité.

J’aimerais traduire création par ‘poésie’ qui en dirait plus, de façon plus spécifiquement humaine. Pour dire un scrupule, le contraire d’une hésitation, quand chacun de nos actes, particulièrement les plus modestes, dessine les contours de ce Royaume sans assujettissement où tout va me rappeler que ‘je suis’, infiniment libre et libre de moi-même, sans laisser de traces. L’action de l’homme libre qui n’est pas commandée par une intention égoïste, un calcul provenant de représentations erronées, sera dite poétique parce qu’elle prolonge la Création, et que ce noeud, ici-moi, n’est ni déformation, ni distorsion, ni simple relais non plus. La liberté qui s’exprime ainsi opère directement comme le sculpteur sur le marbre. L’intention de la main obéït au marbre dur et résistant, qui va néanmoins favoriser cette création, la tra-duire et lui donner son aspect limité d’oeuvre finie. Le geste, l’élan n’ont pas été entravés, ils ont épousé une autre densité capable de s’opposer à leur désir, et néanmoins désireuse à son tour d’épanouir l’impression qui la transforme. Ce n’est pas une dualité d’objets qui est en jeu mais un jeu de différences destiné à l’illustration du même, vivant. J’en suis arrivé à parler d’une éthique ; il faudra m’y tenir en un autre propos.

Cette vie poétique, si je l’appelle ainsi parce qu’elle est continuellement créatrice, éclairée, lucide, scrupuleusement attentive, s’exprime comme le verbe multiple et imprévisible d’une liberté qui ne se soumet à aucune logique d’affirmation pure. Ni conformiste, ni davantage anticonformiste, elle traduit la veille alerte d’un esprit respectueux du rythme de la vie. Aux contradictions de la vie, qui sont légion, je répondrai par une éthique paradoxale. La leçon du courage sera contrebalancée par celle du scrupule ; l’énergie libérée, toute liberté, restera contenue par la prudence tempérée, adoucie par une sorte de vulnérabilité. Je dirai oui et je dirai non, et mon choix, jamais, ne me liera sans retour. Ceci, parce que tel choix ne sera pas dépendant d’une conception figée de ce qui devrait être. Au fond, l’expérience de chacun révèle assez tôt que l’existence volontaire d’un homme ordinaire, aliéné par cette conception tellement fausse de lui-même, qu’il l’ait apprise, ou cru se la créer de lui-même pour lui-même, est incohérente. Jadis, les gens du blâme choisissaient la voie du scandale, offense préméditée de la morale sociale, pour mieux signifier le refus de tout conformisme et de toute compromission. Dans les écoles bouddhistes les plus radicales, on a parfois prôné l’abstention, et puis l’abstention de l’abstention : agir-non-agir. Se laisser couler avec la vie est encore une autre réponse bouddhique qui signifie que l’équanimité peut (se) jouer de toute contradiction. Je veux dire qu’un rêve de puissance, de domination du monde ou de soi-même, s’est éteint. La vérité se confond dans le geste, la danse de vie, qui rend conforme à soi-même cette personne que plus aucun espace physique ou mental ne sépare de son secret, la co-naissance.

Identité, conjonction, gémellité ou lieutenance chez certains maîtres du soufisme sont des thèmes constants de cette révélation dont l’archétype conceptuel se trouve exposé de manière si originale dans les écrits testamentaires : Moi et le Père sommes Un… Ce qui ne veut pas dire que l’Un et l’autre sont confondus : mais le Fils, en subordonnant l’exister à l’être, parachève l’oeuvre de création où le Père se donne à co-naître. Ce n’est ni un processus ni un rapport d’identité, c’est la Vie, ou plutôt, comme il est précisé parfois, le Vivant ! Dans l’émotion du millénaire débutant, on invoquera beaucoup l’idole de l’avenir, espoirs et craintes à la fois comme il n’en fut jamais. Or je crois qu’il n’est d’avenir que par la régénération du présent, la découverte par chacun d’un sens du moi radicalement différent du moi objectivé et aliéné omniprésent partout ; un nouveau chant de conscience, une autre modulation de l’expérience. Ma responsabilité réside là, uniquement, en une éthique de co-naissance, de réalisation. Demain ne devra pas espérer la naissance d’une nouvelle religion mondiale, mais la religion (religare) de l’individu à lui-même, son infiniment plus oublié. C’est alors que l’anecdotique aura pris le visage cette fois vivant et familier, perceptible, de l’Absolu. Se tenir libre, ou délivré de toute appréhension de non-sens, d’absurdité, se dira : rien n’existe, c’est à dire, pas d’histoire, pas de situation. Et néanmoins le monde vécu comme une liturgie, la célébration du caché-et-manifesté… Une unique valeur innée (ignée), l’Esprit pur, et ce qui s’imagine, volutes d’imagination(s) magnifiantes et/ou obscurcissantes… Pas de morale spéciale : veiller oui, cela voudra dire souvent, austérité, et non gravité ; parfois même, frivolité, jamais désinvolture…

S’il n’y a ni règles ni commandements établis une fois pour toutes, dois-je ajouter qu’aucun dessein politique n’est prescriptible. Vigilance et discernement… Peut-être un impératif esthétique : imaginer, rêver consciemment, ouvertement, pour ne jamais se soumettre aux calculs et aux diktats de l’empirisme et de l’utilitarisme régnant. Mais qui se connaît aujourd’hui un seul ami exempt des soucis de l’argent, de la vanité, du pouvoir ? Ce que j’appelle globalement une ‘méditation de la vie’ n’est ni une fixation mentale ni un ressassement narcissique, c’est un état de conscience qui s’éprouve en soi, et éprouve son sens inné, quelle que soit la nature de l’épreuve. Cela peut être bonheur, ou souffrance, et dépendre beaucoup des idiosyncrasies ou de l’éducation, mais cela s’éprouve toujours riche de sens, universel, plein, débordant infiniment les limites de la condition mondaine où cela se ressent. Ce n’est pas une croyance, une idéologie, avec les conséquences connues : scepticisme ou au contraire fanatisme. Cette richesse, comme une chaleur intérieure, inexplicable, n’est pas soumise aux aléas d’une croyance qui est, toujours, forcément écartelée. Ici, les propositions ‘je sais’ égalant ‘je ne sais pas’ ; ‘ceci est’ égalant ‘ceci n’est pas’ – contradictions normalement mortelles – consacrent l’initiation perpétuelle à un flux de métamorphoses incessantes qui n’épuisent pas l’être immense et paisible, le repos qui est le fond de tout. Si le centre est bien ici, la circonférence est devenue un infini indénombrable, mais qui justifie ce centre, moi, non-séparé. La méditation que j’évoque est le sentiment nouveau, l’exercice de la grande dramaturgie de l’être-au-monde déployé à la première personne de ma conscience.