Les ‘écritures’ d’Isabelle Wenger

Les ‘écritures’, cela n’en dit pas assez pour désigner les peintures d’Isabelle Wenger qui incrustent formellement dans leurs plages de couleur, des dessins qui font penser à des écritures. Mais ces écritures-là n’appartiennent pas à une langue, ce ne sont pas des mots mais, à notre grande surprise, des invitations à pénétrer un monde univers magicien plus occulte, enfoui, profond, aux ramifications imprévisibles, un dédale où l’inconnu nous attire sans cesse… Cela arrive dans un jeu de couleurs très sobre, je vais y revenir, et cela se voit comme des lignes brisées d’épaisseur variable, noires le plus souvent, et dont les multiples cassures évoquent tantôt un chemin, un labyrinthe, tantôt un relief aux horizons imprévisibles, perpétuellement changeants, comme ce ‘relief’ de la muraille de Chine visible de l’espace ! Le regard est vite captivé par cette succession d’accidents, cassures, ruptures ; ou rythme si l’on préfère, aventureux, sans but défini, mais qui se déploie en belle image, invitation à des élans inconnus, message codé, confidence et chant secret.

43559459_p.1253348008.jpg huile sur toile 20×50 et 50×50

Des écritures, je peux me répéter, mais pas vraiment, surtout pas si l’on veut penser aux glyphes plus ou moins mimétiques des égyptiens ou des amérindiens, je me rappelle ici plutôt cette fascinante écriture cunéiforme des Babyloniens qui n’est pas géométrique mais superposition et emmêlement de signes dont le sens nous échappe mais qui provoquent et captivent notre imagination en même temps, nous entraînant à cette divination poétique qui est finalement la mission messagère, initiatique, de l’art. C’est simple aussi : il s’est produit qu’après de longs moments d’observation attentive, de longues muettes réflexions, je me suis peu à peu aperçu, et sans programme et sans mot puisqu’il n’y en a pas ici, que j’étais littéralement introduit à la question, non seulement de la fonction du dessin, mais de sa relation problématique à la couleur, soit, comme jadis, pour le récit anecdotique de la grande peinture traditionnelle, soit, cette fois, par une minuscule entrée en image, une savante imbrication pour un voyage dans l’intimité de significations habituellement inaccessibles, ici offertes toutefois à une naïveté, je veux dire un esprit d’enfance que les savoirs n’ont ni ligoté ni corrompu. Heureuse contradiction, éloquent paradoxe ici souligné, renforcé, des formes et des couleurs : Isabelle Wenger a beaucoup appris sans doute mais elle est allée plus loin, où la création prend réellement racine et sens.

43557106_p.1253347993.jpg huile sur toile 30×100     

41243968_p.1253347973.jpg huile sur toile 20×100

Modestement aussi, et de manière si personnelle, elle m’incline à croire qu’elle a même résolu par cette combinaison de traces et de figures colorées le vieux problème d’école opposant dessin et couleur. Bien modestement j’insiste, mais la main artiste, poétique, n’est pas la voix d’une inconscience ou d’un refoulement, bien au contraire. Je ne m’appesantirai pas sur ce point. Mais chacun sait qu’il y eut une célèbre dispute à la grande époque de la peinture classique triomphante – disons le 17ème – entre ‘poussinistes’ et ‘rubénistes’, opposant les partisans de la prédominance du dessin et ceux de l’invention chromatique, du modelé par la ligne confronté à celui du contraste des couleurs, référence d’une part à Poussin et d’autre part à Rubens. Mais les manières n’étaient pas si tranchées à cette époque et la querelle, en modifiant ses accents propres au gré des personnalités qui l’incarnaient, a duré jusqu’aux révolutions de l’art moderne (Courbet, Cézanne) et finalement l’irruption de l’abstraction pure, une refondation esthétique totale. En examinant justement les tableaux que je reproduis ici (1), insuffisamment faute de place, on voit comment ce mouvement d’écriture, vivace, imprévisible, ne contredit en aucune façon le choix des couleurs et participe avec elles à un rythme inédit, à la fois récit d’autre-monde (une peinture abstraite ?) et formation d’une aire clairement mesurable néanmoins, proposée en un parcours de pure fantaisie. C’est ainsi que l’improbable reste constamment visible – nous ne nous égarons pas – et la liberté, à la fois celle de l’artiste et la nôtre, constamment préservée par ces lignes cassées qui déroutent sans interrompre, détournent comme un jeu, la marelle des enfants pourquoi pas. Je lis en ce moment Le Plaisir au dessin de Jean-Luc Nancy (Galilée 2009), qui rejoint à la fois les arguments pour la défense et l’illustration du dessin, et ordonne un rappel des grandes vérités de la mimésis, à savoir que la création obéit d’abord à ce premier geste du dessin, en tant que geste formant (formans) au sens platonicien du terme, délivrant vérité et réalité à la fois.

 27536391_p.1253347853.jpg               27536307_p.1253347838.jpg huile sur toile 30×30

Mais ici, j’y reviens, il n’y a pas de mots ! Et les miens pourraient bien troubler cette visibilité si généreusement proposée, grâce et ingénuité savamment dosées d’un tracé qui n’est pourtant pas n’importe quoi. Et nous sommes bien aussi en rivalité déclarée de dessin et couleur, mais je l’ai dit, comme dans un jeu, une liberté affranchie de toute contrainte, et ici un entrelac de dimensions parfaitement saisissables au regard. Nous sommes bien dans un champ non-figuratif mais chaque fois avec des figures colorées tantôt délimitées par les hasards apparents du dessin, tantôt parcourues et même animées, de l’intérieur, par ces parcours cunéiformes. Je me suis souvenu des impressions éprouvées il y a fort longtemps à la découverte des peintures et des sculptures de Chillida, celui-ci n’ayant trouvé pleine liberté pour un discours analogue que dans la sculpture. Eduardo Chillida a conquis sa plus haute réputation comme sculpteur mais je me souviens aussi que ma découverte de Jorge Oteiza, sculpteur espagnol également d’origine basque, m’avait déjà convaincu que l’occupation de l’espace, cette fois une spatialité plus évoquée que prononcée par une matière offerte à voir par d’imprévisibles élans, pouvait paraître plus poétique, sans l’insistance du procédé cunéiforme. Car on peut s’apercevoir aussi que celui-ci, qui déspatialise en quelque sorte pour favoriser l’apparition d’une étrangeté multiforme, découpage, déchiquetage de l’espace, peut provoquer une émotion parfois douloureuse. Mais je reste étonné que tout un cosmos puisse se laisser voir, deviner plutôt par ce travail insistant sur la ligne, et la ligne seule comme ce fut le propos de ces deux sculpteurs. Néanmoins ici, je préfère rester en poésie, en liberté d’enfance, en ce royaume où la gravité ne parvient  à tyranniser l’apparence, c’est ce que j’en retiens essentiellement : un bonheur, enfin, parce que si léger.

28283496_p.1253347893.jpg huile sur toile 50×50

Isabelle Wenger, qui développe une oeuvre originale de ‘créateur plasticien verrier’, peintre et sculpteur à la fois, présente elle-même ses oeuvres sur un site que je recommande à chacun. (1) On y trouve ses peintures, ses dessins et toutes ses réalisations en verre ou cristal. Il y a aussi des photos de peintures qu’elles a faites pour la décoration intérieure d’un appartement : un pur chef d’oeuvre qui ne disparaîtra pas, j’espère, au départ de l’actuel occupant ! Dernièrement enfin, elle a créé une ‘ligne’ de bijoux en collaboration avec Bettina Berroth ; elle participera bientôt à une exposition collective à Nancy, « +10 », à la Galerie 9, du 22 au 27.12.09.

(1) http://zawengercreation.canalblog.com/ où j’ai emprunté les photos reproduites ici.

Co-naissance ? Voyons de plus près…

Publié dans Connaissance du matin les 18, 20 et 23.01.2007 

Connaissance du matin est une clef de Maître Eckhart : on trouve tout cela dans Libéra (GF Flammarion), avec toutes les notes indispensables, je ne m’étends pas… La connaissance est pour l’âme comme la lumière … il n’y a absolument rien de meilleur … (mais) quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’ : on les voit en toutes sortes d’images séparées … quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction dans l’Un que Dieu est lui-même… Cela tient du discours mystique, chrétien, théologique,cela peut se réduire à des connaissances, ici une histoire bien surannée. Il me semble pourtant que toute compréhension véritable, particulièrement à ce jour, n’est possible qu’à l’écart de ces mots, à distance, particulièrement âme, créature, Dieu, Un. Par contre il faut bien s’expliquer les deux statuts gnoséologiques du matin et du soir. Manifestement ils désignent une connaissance originaire, et une autre plus tardive. Dans l’une la séparation ne s’est pas produite, dans l’autre, si. Quelle séparation ? Bien sûr la construction d’un discours objectif où les choses, peu à peu, se saisissent plus spécifiquement en elles-mêmes, du moins le croit-on, tandis qu’à l’heure précoce du commencement, de l’innocence, elles se livrent en un unique mouvement de révélation mutuelle. Celui-ci est jeu, amour ; celui-là, plus volontaire, a l’intention de saisir, mais pour prendre, et de connaître, pour posséder. Et dominer. J’en ai dit beaucoup.

Il faudrait s’entendre sur ce qu’il convient d’appeler connaissance : la question est un classique de la réflexion philosophique et un programme inépuisable de recherche scientifique. Dans la relation que je rapporte, celle d’un sujet qui s’apparaît à lui-même dans l’apparition, l’aprésentation même de son monde, en réciprocité, plus, transfusion de réalité et de sens, précédemment à la conceptualisation, il est tout à fait utile de référer à la parole eckhartienne. Mais hors toute zone affranchie ; Eckhart fut condamné par les autorités de son temps et c’est un malentendu inverse qui pousse celles d’aujourd’hui à le récupérer. Eckhart est philosophe et mystique, instruit de la plus vaste science et habité d’une foi brûlante, dangereusement. Car il se donne liberté de rencontrer la valeur infinie dans une expérience personnelle unique et sans comparaison. Il semble aller de soi qu’il faille constater à quel point il est périlleux de contester à ce point, d’une part le dogme – c’est évident – et d’autre part l’autorité logique du concept, quel qu’il soit ; les contester au nom d’une pure subjectivité vivante s’exposant néanmoins par l’intermédiaire d’une parole.

J’associe un certain nombre de propositions extraites des sermons : c’est un peu long, mais il faut mériter la dernière, qui m’importe le plus : Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (à savoir) que cette naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non…. Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne.

C’est maintenant qu’il l’engendre, aujourd’hui… Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même oeuvre…

Je ne me risque pas à la dissertation, je ne me livre à aucun calcul : je prétends que le théologien mystique est pour ainsi dire emporté par la vérité de ce qu’il a indubitablement éprouvé lui-même au plus profond et à l’intime de son secret : une création qui est l’oeuvre du Père, soit, et je peux sur ce point me soumettre à l’autorité qui instruit cette révélation, mais une création qui implique forcément un acteur temporel : opérateur, réalisateur, mots de la plus extrême modernité pour dire que je suis seul vis à vis du Seul, l’Un engendrant inexplicablement son autre, si différent et pourtant si pareil à lui-même. Et je ne manquerai pas de le répéter : ici, dans mon jardin, dans ma rue, lorsque je m’aperçois que tout arrive à la fois si naturellement et si magiquement. Ceci à condition de veiller, vif, alerte, accueillant à l’empreinte des mystères.

J’ai évoqué la liberté de Maître Eckhart. Distant de quelques décennies à peine, et surtout habitant d’une autre culture, un autre théologien mystique, musulman cette fois, signale cette égale vérité de l’Un en deux : Ibn’Arabi (1165-1240) bien présent aujourd’hui dans nos encyclopédies. Pour me défendre encore de tout reproche d’incohérence ou de légèreté, et s’il faut une clef, une catégorie, je dirai que nous évoluons dans l’ère de pensée et de réalisation (théosophique ?) du néoplatonisme, version médiévale. En ce qui concerne ces deux maîtres : la lecture d’un apocryphe d’Aristote, en réalité une compilation de Plotin. En admettant l’existence de cette racine, il n’y a ni filiation ni influence d’aucune sorte mais plutôt, selon moi, la vérité d’une découverte individuelle, au feu même de la recherche spirituelle. Cela tient en quelques propositions mises en pleine lumière (1) :

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué d’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… Dieu a d’abord créé le monde entier… semblable à un miroir qui n’a pas été poli… Il n’y a hors de la Réalité divine qu’un pur réceptacle, mais ce réceptacle lui-même provient de la Réalité divine… car la réalité tout entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul, et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi donc l’Ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme.

Etant donné que l’être éphémère manifeste la ‘forme’ de l’éternel, c’est par la contemplation de l’éphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même… Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle.

J’avais voulu donner un aperçu d’un maître Eckhart qui se résume lui-même en quelques phrases, mais je pense aussi que cette révélation, cet éclairage s’augmente aussi des citations d’Ibn’Arabi. Et je ne suis pas sommaire. Le parallèle qui s’établit entre leurs deux professions est indéniable, et leur interprétation, quoique plus délicate, s’impose aussi. Nous sommes dans les deux cas au coeur du débat théologique, mais en éludant certains de ses aspects les plus spécifiques, on trouve un rapport très similaire entre le problème de l’identité et celui de la création – qui n’est d’ailleurs pas dans le platonisme qui a si fort inspiré nos deux ‘connaissants’. C’est cette conjonction incroyable entre, disons, l’Absolu et la personne, et cette création des ‘deux mains’ impliquant deux agents, une co-naissance, et finalement, en y regardant d’encore plus près, l’aveu que ce même, cet Un autorise le Fils (Adam pour Ibn’Arabi, régent de la création), lui concède autorité de révéler, d’exhausser la création, mais aussi lui octroie liberté de la falsifier, de la détourner pour s’en arroger l’unique propriété, l’unique raison ! Au cours de ce détournement, cet acteur est devenu un autre, étranger à lui-même. Et c’est pourtant bien de moi qu’il s’agit, qui moi ?

(1) Ibn’Arabi : La sagesse des prophètes ( Le verbe d’Adam) 

Connaissance du matin : c’est-à-dire ?

Publié dans Connaissance du matin les 14 et 16.01.07

Je suis sur le coup d’une forte surprise éprouvée cet après-midi à la lecture d’une citation de Cornelius Castoriadis, rapportée par R-P Droit dans le Monde des Livres : La culture contemporaine est, en première approximation, nulle… Une proposition aussi entière, aussi violente, que peut-elle vouloir dire ? Comment peut-elle s’autoriser, à partir de quel constat, pour exprimer quel regret, quel reproche, et finalement défendre quelles valeurs, et accuser quels pourfendeurs de ces valeurs ?

Je crois avant tout que nulle, pour Castoriadis, renvoie avant tout à la ruine des grandes idéologies, vastes systèmes référentiels tombés en déshérence, arbres de valeurs et projets, lignes de combats, espérance et foi, attente de la réalisation hégélienne d’une idée, de son triomphe, de sa mondanisation, de sa concrétisation politique. Mais cela ne fut jamais… Et si tel fut le cas géographiquement situable, telle société un jour disparut, sans laisser de traces, ou presque, insignifiantes, parce que les individus vivants qui les composaient ont cessé d’être, parce qu’on a effacé la trace de leur existence, effacé leur mémoire. Mais je ne fais pas d’archéologie, je m’en tiens à l’évidence qu’il est ici essentiellement question d’une référence à une valeur absolue, une perfection de réalité – quelle qu’en soit la formulation, théiste ou athéiste, non point une surhumanité ou une surréalité mais un exhaussement formidable de l’existence, une amplification infinie de toute valeur, et principalement de ce bonheur tant espéré. Valeur, absolu ? Je dirai plus simple : pure qualité, comme telle éprouvée, une complétude, fût-elle accordée au comble de la disgrâce. C’est la culture pourtant qui se charge d’abord de pointer cette qualité, et l’art en tout premier. Nulle signifierait que les acteurs, les poètes vivants de cette espérance ne sont plus, que cette militance n’est plus.

Après les premiers pas de Connaissance du matin, je déroule mon fil… La qualité s’éprouve, croit-on, plus sûrement dans un environnement sauvage, un monde indien, rengaine connue mais jamais totalement reléguée. Je prétends que pour nous, modernes, abreuvés de concepts et de convictions, elle se délivre d’abord par le discernement. De tout ce qui est faux. Programme austère, démesuré ? Que non : inspirer, expirer, effacer la buée du monocle d’une illusion, c’est très simple, et très compliqué si nous ne savons plus faire. C’est à peine une métaphore mais je ne rejoins pas le camp naturaliste ! J’ajouterai : discerner le vrai, si j’efface le faux ? Que non, car il n’est rien de vrai hormis le jugement d’expérience bien ordonné. Cette qualité n’appartient pas vraiment au registre de cette catégorie : elle l’englobe peut-être. Je la désigne comme qualité pure d’être conscient vivant. Qui ? Moi ! Le vieux solipsisme encore ? Que non, cette fois encore : la qualité moi que nous sommes tous, sans nombre, c’est à dire chacun, et pour être bien clair, chacun à l’horizon de ses conditions. Mais je ne suis pas sûr d’avoir été bien clair. Ni bien explicite…

La qualité pure, ou la valeur, s’éprouve en une expérience unique, originellle et sans comparaison, sans que la mémoire intervienne, au moins au début, pour rappeler ce souvenir d’une expérience identique, plus ou moins forte, plus bouleversante. D’abord c’est une personne qui s’éprouve en elle-même, un sujet, et le caractère propre, exceptionnel, de cette expérience puisqu’il faut l’appeler ainsi n’apparaît pas comme tel bien souvent, et surtout aux premières années d’apprentissage de la vie. Je suis en Algérie, très jeune, sorti cet après-midi-là dans le jardin de ma grand-mère, il fait très chaud, la lumière éblouit, je suis assourdi par la stridulence des insectes et … que se passe-t-il ? Je m’aperçois que je suis moi, que tout ceci m’arrive à moi, et je ne sais si l’intensité de ce sentiment – on va maintenant parler d’émotion – se produit parce qu’il s’agit de moi, ou parce ce moment finalement assez banal, a paru soudain inexplicablement exceptionnel. Des années plus tard, j’ai dix-sept ans et j’ai, bien sûr, déjà appris beaucoup de choses ; j’assiste à mon premier concert et lorsque j’entends le violoncelliste Janos Starker attaquer la célèbre phrase du Concerto de Schumann, je fais une expérience de la valeur, c’est à la fois très concret et très pur, très neuf aussi – je n’en reviendrai pas – et il arrive que ‘je sais’, sans que cette expérience n’acquière aucune dimension magique ou surnaturelle : elle est naturelle, c’est ‘moi’ plus la ‘valeur’, c’est à dire moi comme tel, irrécusable, qui m’aperçois que ‘je suis’… C’est aujourd’hui que je dirais : ‘c’est indubitable’ !

Qualité, valeur, sujet ; autant dire subjectivité, pure ? Ce peut être aussi un aveu rédhibitoire, ou la confession, la proclamation que l’unique, et l’universel, advenant, si simplement, s’établit à demeure d’identité mais à ce moment donné, irréductible à la somme de toutes les déterminations de ma condition, et surtout à la somme de mes mémoires. Très précisément, à cette confluence où je peux moi-même prendre mesure, aussi, des conditions de mon existence, je m’éprouvre exclusivement comme une première personne irréductible, à ce point singulière, sans autre, ou à ce point reliée par cette expression de moi-même que je m’éprouve unique et universel, présent infiniment, comme hors du temps. À cette heure-ci néanmoins …

Et moi, et moi, et moi ? (2)

Publié dans Connaissance du matin le 19.07.09 

La connaissance, si l’on veut s’en tenir à sa dimension purement spirituelle, se fonde entièrement dans la perpétuité du geste de la co-naissance où le Seul (Deus sive natura pour ne pas se réduire à une seule norme logique de définition) ‘veut’ (ou ‘désire’ même) la di(f)férence de sa création. En philosophie, c’est le concept de réflexivité qui éclaire cette dualité de réciprocité ; en théosophie, que je distingue de la théologie, il y a une métaphore qui se tient à l’écart du principe de cohérence à tout prix, trouvée par Maître Eckhart, c’est la conjonction des deux personnes irréductibles l’une à l’autre, le Père, le Fils, et néanmoins l’une et l’autre, également, le Même. Deux personnes auxquelles le théologien Eckhart avait cru bon adjoindre le Saint-Esprit, ce qui ne suffit pas à convaincre les inquisiteurs gardiens de l’orthodoxie. De plus il y avait paradoxe : comment faut-il entendre ce ‘néant’ des créatures comparativement (sic) au plein surressentiel du Père ? C’est pourtant cela le miracle de la création, de ne pas fabriquer un fantôme, mais bien de donner naissance à un vivant habité de Vie et d’Esprit. Comme l’avait magistralement exposé Jean Scot Erigène (1) s’inspirant de la procession plotinienne, l’homme est ‘créateur créé’ propagateur de la lumière essentielle de la création.

Gnoséologie (et non philosophie), ou philosophie comparée, à condition de bien spécifier l’étendue de sa recherche (un sens au-delà des concepts) qui ne ferait aucune impasse des sagesses étrangères : Islam, Bouddhisme, Brahmanisme. L’exposé de cette conviction peut paraître agressif, avec un tranchant d’autant plus douloureux qu’il est d’un côté totalement affirmatif, de l’autre, totalement négateur. Mais avez-vous lu Cioran, représentant d’une gnose noire dont le propos est entièrement, exclusivement négateur ? Etre capable de dire oui ou non, c’est se rendre à l’obligation de s’aviser par soi-même, à chaque pas, librement. La connaissance ne commande que la connaissance de soi et ne recommande aucune violence, et l’affirmation de la non-violence proclamée est bien aussi une autre violence. Il en est ainsi de tout ce qui découle d’un programme arrêté, d’une idéologie, cet exercice fou de raison pure, d’un messianisme, ce déguisement de l’ignorance, de la peur et de la haine.

Je dois ajouter finalement que ‘moi-pur-aux-horizons-de-l’existence’ s’éduque. Bien sûr ! Mais cette éducation donnée ne vaut que par celle de celui qui la donne, de bonne foi, de probité, d’expérience : unicité de connaissance et de réalisation. Il y a une façon radicale de le dire, que je trouve dans l’Evangile selon Thomas où la question du sujet est centrale : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout (logion 67). Gnose, oui, en personne, sujet vivant, et nullement ésotérisme, magie, ou cartomancie ! Qui l’entend touche à la compréhension essentielle du réalisme des essences (l’essentialité fondamentale du réel), de la vérité de l’Un-en-deux comme elle s’expose dans les écoles contradictoires de la théosophie sino-indienne. Chez nous, maintenant, la remise à jour d’une parole rigoureusement aporétique (ou au moins paradoxale, et donc capable de pointer vers un au-delà de la parole) peut seule nous permettre enfin d’assumer notre destinée, de nous délivrer, peut-être, de la fatalité d’un anéantissement. Il suffit de ‘consentir’ à être, en commençant par obéir à l’initiale, primordiale curiosité inspirée de ‘cela’ et, sincèrement, sans a priori, ni préjugé, ni peur surtout, de s’interroger à la première personne. Passionnément.

J’ai proposé un autre individualisme, celui du scrupule et de la lucidité, dont l’autorité s’origine au mystère de la conjonction, je l’ai assez dit … Comme Descartes, qu’on me pardonne cette audace, qui souhaitait refonder la philosophie et proposer une morale provisoire, prudente et exigeante à la fois, j’aimerais recommander, disons, des choix éthiques. Ce que j’ai pu dire jusqu’à présent ressemble trop à une ‘attitude intellectuelle’, c’est ce que croient souvent mes correspondants. Mais d’abord j’en finirai avec mes préliminaires.

Il faut bien se rendre à l’évidence de la quasi-disparition de la morale !!! Ce qu’on pense, ce qu’on dit, ce qu’on fait, ne semblent plus se souder au feu d’une exigence inflexible de fidélité à soi-même. Le consumérisme a tout détruit : on n’est ni pour ni contre, on s’en fout Pour la simple raison que le laxisme (et ses légitimations) qui s’est insinué peu à peu dans tous les comportements individuels ou collectifs a engendré une véritable immoralité de fait, et que lorsqu’il apparaît si ringard de se prendre la tête, effectivement, la barbarie a gagné la partie. La connaissance ne m’oblige ni à la contemplation murale ni à la désertion érémitique, bien au contraire, elle est la lumière solaire de la vie ; je ne dis pas de l’action, tel engagement, non, de la vie ! A tous les moments quotidiens, devenus également importants, cruciaux, tous, à chaque instant, s’impose le même choix de sincérité, d’authenticité, de vraie noblesse.

Qu’il me soit permis aussi de distinguer entre spiritualité ( qui se réfère à la connaissance, pure subjectivité, liberté, assumée au coeur du secret, au péril des conditions) et religion (qui se réfère à une révélation codifiée, à un corps institué de croyances). Ceci n’est point théorique, ce n’est pas une attitude intellectuelle car il n’y a pas de ’spiritualisme’ : c’est la garde même de l’homo firmus. Mais il faut le souligner car la confusion est sytématique, soigneusement entretenue, de plus en plus, et autant dans les discours des savants que ceux des ignorants.

Après avoir précisé ces objections à l’encontre d’une conception traditionnelle de la morale, j’en viens à ‘ces attitudes’ qu’elle commande, qu’elle oblige, sous peine de condamnation explicite. La connaissance ne dicte pas d’observance définie, et pour cause. Comme Nisargadatta, ce grand maître indien si bien connu en Occident, je ne prétends pas à la cohérence. J’entends rire ? C’est ainsi pourtant, quand la cohérence s’accorde au plus intime, fidélité au secret d’une identité singulière et universelle. Cela se goûte et ne s’explique pas. J’ai décrit un moi disloqué, en morceaux même, et une mémoire fragmentaire, moi de surface, piégé aux rêts des convenances ; et dit que l’intériorité est une antériorité, en-deçà, bien en-deçà… Je prétends que la convenance volontaire est pure hypocrisie, volonté de puissance déguisée, qui fait de moi sa première victime.

Nisargadatta, maître s’il en est de la non-dualité, disait aussi : ne pas blesser, ne pas tricher. Ce n’est pas : ‘ne pas mentir, voler, tuer etc…’ exhortations communes à toutes les morales, si évidentes à qui est spirituellement vivant, fraternel et solidaire. Faut-il accuser ? Répéter ce qu’on sait pourtant si bien : que les grandes religions n’ont empêché aucune guerre, ni l’esclavage, ni les discriminations, injustices et autres cruautés que les hommes s’infligent les uns aux autres. L’intelligence du scrupule qui éclaire l’intériorité consciente épargne des aveuglements de la duplicité, unique antidote à ses venins subtils. La littérature est riche de ces drames : ‘complexe de Caïn’ (rivalité, jalousie, poussant au meurtre) ; ‘pitié dangereuse’ (sensiblerie, sentimentalité) ; justification de la violence par les ‘mains sales’, et aujourd’hui justification des terrorismes les plus monstrueux. Qui saurait dire aujourd’hui qu’aucun terrorisme n’est qualifiable ni, jamais, héroïque ?

La connaissance fortifie le vrai courage d’une lucidité capable d’éclairer crûment, d’infirmer sans mutiler, de désarmer sans partager notre égoïsme, car il est une force d’égoïsme légitime ; notre allégeance au principe du plaisir, car il faut apprendre aussi à se satisfaire et être content ; d’élaguer notre goût de la réussite, des vanités, du pouvoir, de l’argent, car il faut bien se tailler sa place en société. Je les conçois, je les éprouve moins comme des taches originelles que comme un empoisonnement vomi de l’ignorance et inexplicablement valorisé par une certaine culture. Je n’insisterai pas pour dénoncer plus loin les racines de cette culture et la nature de cette complaisance. Nous sommes tous pécheurs, n’est-ce pas, c’est ce qu’on voudrait nous faire croire ?

Le monde va comme il va : enrichissement, vanité, pouvoir ; le jeu de masques est si intense qu’on ne s’adresse plus qu’au masque qu’on vous prête et qu’on prend pour vous ! Dans ce cas, je recommande la subversion, et la subversion de la subversion, pour contrarier ce jeu pervers. Mais on peut choisir de tenter simplement d’apprivoiser l’adversaire, d’esquiver ses attaques, de l’aider quelquefois à guérir sa peur, de lui instiller (à son insu ?) un peu de discernement, et en lui accordant tout de même quelque estime de ses qualités propres, pourquoi pas, de l’encourager à retrouver une source de bonté en lui. Praticien de cette éthique très singulière, je me suis presque toujours conduit en véritable a-narchiste, quotant à valeur zéro tout ce qui pose au ‘bien-pensant’, ‘bien-séant’. Le scrupule toutefois, frémissement du tréfonds, rai de lumière irrépressible, veille à la bonne mesure, qui est démesure du Bien. Cela m’a valu bien des incompréhensions, des revers et des disgrâces, d’être traité de faux cul, par exemple, un moindre dégât en réalité, pour ne pas avoir pris parti d’un pire contre un autre, à la manière de l’un contre celle de l’autre, et de m’être dérobé à un choix de dupe. Humilité cette fois, sans angélisme possible.

(1) Jean Scot Origène (v. 810 -v. 870), théologien d’origine irlandaise, qui a vécu à la cour de Charles le Chauve, est l’auteur du Periphyseon, qu’on traduit mal par Division de la Nature, où il expose qu’entre le non-être de la divinité et le non-être de la matière, l’homme prend vie et conçoit par lui-même (en tant que créateur créé) les objets animés de forme qui occupent le théâtre de l’existence.

Et moi, et moi, et moi ?

Publié dans Connaissance du matin les 24.02.07 et 15.05.07

Aux premiers jours de cette publication, j’ai avoué mon embarras à présenter ma démarche. Mon propos est singulier, nourri d’une longue histoire plutôt marginale : je n’ai ni enseigne, ni appellation contrôlée, ni label. Je ficelle mes notes comme de petits sachets remplis de grains de blé, un peu durs, mais offerts au picorage, avec une distribution assez fréquente, pour inciter à de nouveaux passages. A chacun d’y trouver le goût unique et pas la seule satisfaction d’une curiosité gourmande. Mon rêve, c’est que les questions se succédant (les ‘commentaires’), je sois provoqué à (me) préciser, approfondir, à éclaircir mon témoignage de vie, avouer la part d’intuition pure, la plus intime, en la distinguant de l’information philosophique, qui n’est pas négligeable et que je tiens consignée dans mes tablettes. Car voilà bien une pierre d’achoppement : pour les uns, je ne suis pas assez philosophe, ou de manière trop éclectique, et pour les autres, je le suis trop !

Cela tient à mon histoire, à des choix qui m’ont marginalisé très jeune. Je ne me raconterai pas mais je citerai trois moments de cette histoire, des moments espacés mais significatifs pour tenter malgré tout l’esquisse d’une silhouette.

Enfant unique, grandi à la campagne, les livres n’ont guère nourri l’imagination de mes premières années. Mais le lycée vous entraîne peu à peu aux questions et j’ai éprouvé mes premières convictions philosophiques vers l’âge de 17 ans à la lecture de Camus – je me souviens être passé moi-même par une expérience comparable à celle de Tipasa. A un autre niveau, influencé par un membre de ma famille qui faisait ouvertement profession d’athéisme, j’ai été convaincu par la thèse du célèbre écrivain relative à l’absurdité du monde et de notre condition. Inexplicablement pourtant, lorsque je lus, à quelques mois d’écart, les romans de Romain Rolland (Jean-Christophe, L’âme enchantée) puis ses essais ‘orientaux’, sur Gandhi, Ramakrishna, je modifiai radicalement mon point de vue. Ce n’est pas absurde ! Et c’est à ce moment-là que s’imposa mon souhait d’entamer des études philosophiques, de cultiver et le rationnel, et le spirituel, passionnément, scrupuleusement.

Hélas, tout au long des années soixante, la philosophie laissait peu de choix, écartelée par des engagements qui ne me correspondaient pas. D’un côté le discours marxiste (Althusser en vedette), de l’autre, le galimatias heideggerien triomphant, et je dirais, au marais, une histoire soporifique de la philosophie classique… Sous oublier les débuts agressifs d’une anthropologie prétendument scientifique (Piaget à cette époque, l’invasion Lacan est pour plus tard) et les premiers pas conquérants en France du positivisme logique et de la philosophie analytique. Je schématise trop ? Après six ans passés à écouter mes professeurs (et une thèse entamée), je choisis de partir. J’ai un regret : ne pas avoir pris connaissance des travaux de Michel Henry ; je n’ai lu qu’en 1993 seulement sa thèse de 1962 sur L’essence de la manifestation.

Il y a eu un retour ! Autre moment significatif ! J’ai repris des élèves en 1992 et je me revois inspecté par un vieux monsieur d’apparence débonnaire : leçon sur le Beau. Je commets le parricide, je fais passer Kant (et ses fameux critères du jugement esthétique) en vedette américaine, au début du cours (un quart d’heure) et je termine sur Michel Henry et Plotin. Je suis encore navré d’avoir suscité une telle colère chez un homme si près de la retraite. Mais je fus bien puni : viré ! Ou tout comme. Car je choisis une nouvelle fois de partir. C’est vrai, j’avais fait ma vie ailleurs, et appris d’autres maîtres, en d’autres lieux. Ma perspective métaphysique ne s’est articulée qu’en 1994 en écrivant une importante postface destinée à un livre de Stephen Jourdain. Mes apories sont désormais bien en place et je peux vous faire entendre ma musique : ce que je vous ai confié de l’Un en deux, mes notes à venir ‘pour l’image’…

Je suis transparent – si l’on veut bien lire toutes les petites notes ‘égrainées’ plus haut – et je suis caché, dissimulé, comme sur la photo, à peine une silhouette, une suggestion … Qui suis-je ? Quelqu’un : un ‘non-objet’ (Silesius)… une âme enchantée (Romain Rolland) ? Souvenez-vous du père Hugo qui protestait toi qui te crois un autre que moi !!!

Mais les photos que je joindrai à mes chroniques, dorénavant, devront suggérer et faciliter ma lecture, son illustration en tout cas, favoriser la compréhension. En espérant que ces photos rappellent des émotions, la montée d’une vérité éprouvée à l’épreuve de l’image, non point un souvenir.

Je voudrais maintenant répondre de façon plus claire, directe, sincère – ce qui veut dire sans référence à rien d’autre que ma propre expérience – à tous ceux qui me répètent : “tu parles beaucoup de Dieu et … de moi” comme si c’était un leit-motiv, un thème récurrent, manie lassante pour qui croirait avoir compris, inexplicable pour qui n’entend toujours pas. Lorsque je parle de moi, je parle de la condition humaine, de notre condition précisément ; et j’en parle à la première personne parce que ce n’est pas une condition ‘en général’, pas une abstraction. J’en parle à la première personne parce que moi, c’est toi-même ; pas seulement une fraternité, pas seulement une similitude ou une ressemblance, mais bien cette égalité s’exprimant en vie et donc en différence. Mais il n’y a qu’un. Et parce que cet un, moi ou toi, est si problématique, si morcelé, si incohérent, je m’oriente à trouver cet autre, source d’être, de vie, de conscience, non ce qui passe et se défait sans cesse, mais ce qui demeure, non pas non plus comme un objet inaltérable ou immuable, mais comme l’antécédent absolu de tout ce qui existe, un indicible qui s’éprouve, et qu’on appelle, sans trop savoir pourquoi, Dieu, Absolu, ou Chaos comme l’écrivait Castoriadis.

La critique du sujet, sa mise à nu, a été faite, et avec quelle sévérité, impitoyable, quoique encore, toujours teintée de complaisance, depuis les premiers Chrétiens et jusqu’aux modernes contempteurs de la subjectivité qui l’ont réduit à ses déterminismes. C’est pourtant moi, n’est-ce pas, qui prononce le dernier mot, d’acquiescement ou de révolte, et le silence ataraxique ne dit pas, ne pense pas ‘je’. De tous les slogans proposés à l’effacement du moi, un des plus anciens et des plus dangereux est celui de l’amour. Et je tiens à lui régler son compte car trop de coquins nous ont égarés sous l’éclairage sinistre de cette vieille lune : Ama et fac quod vis… C’est le scrupule que je veux maître. On pourra manquer de discernement, de délicatesse, mais le scrupule, ce petit caillou comme son nom l’indique, retiendra, suspendra le mensonge, le geste néfaste que vous vous sentez poussé à exécuter, en vous justifiant ! Se justifier : une folie si répandue aujourd’hui. Lorsque le concept-alibi allié du désir confisque le thumos, le courage d’être-vrai !

Je veux me tenir le plus loin possible d’un traitement abstrait de la question, et je citerai des exemples précis un peu plus loin. En réalité la connaissance est essentiellement intelligence spirituelle : elle n’a ni vocation, ni destination morale. Elle est ‘cela’ en floraison, vivant et autonome, régent ; cette ‘noblesse’ où nous convoque Maître Eckhart. Elle infirme l’égoïsme, pas seulement par son impitoyable lucidité mais par la bonté qu’elle avive, la compassion, la générosité. Je dois préciser que la connaissance n’autorise pas l’immoralité, surtout pas l’inversion d’une morale sociale inspirée des commandements de la religion dominante. Ni scandale recherché, ni provocation calculée, ni dérèglement systématique, la connaissance ne commande rien d’autre qu’elle-même, sans ‘obligation ni sanction’. Le gnostique, pourquoi ne pas s’appeler ainsi, vit au péril des conditions contradictoires de l’existence, la sienne propre comme celle de son environnement social. Ce n’est pas une ambiguité, c’est même le risque assumé de se tromper : modestie et héroïsme.

Connaissance du matin : nouvelle publication

En fait, la ‘greffe’ des principaux articles parus dans Connaissance du matin, mon précédent blog hébergé par Le Monde, et que j’avais fermé estimant ne pas être lu ni entendu… Mais c’est très contradictoire ! D’une part, je sais que la plupart des destinataires de mes écrits ne les lisent pas, je rencontre même encore des amis sincères pour me dire : « Connaissance du matin ? je ne sais même pas ce que ça veut dire ! » D’autre part, je sais que ce blog a eu 30 000 lecteurs en provenance d’un peu partout, lecture ou simple passage je ne sais. Mais comme par enchantement, des voix sans nombre se sont élevées pour protester contre cette interruption et réclamer cette rediffusion. J’ai prévu quelque temps la création d’un site indépendant, et je choisis finalement la solution la plus simple, cette greffe des anciens articles parmi les nouveaux, épisodiquement, avec chaque fois l’avertissement nécessaire. Je ferai mon possible pour éviter les redites intiles et fastidieuses, éviter que la liste même des articles ne paraisse à la longue, chaotique ou incohérente.

Et pour commencer, « Connaissance du matin » : je m’en explique une nouvelle fois, directement. C’est une référence à Maître Eckhart qui emprunte lui-même le mot à Saint Thomas, dans une interprétaion très personnelle, on peut le comprendre. Je cite : « La connaissance est pour lâme comme la lumière il ny a absolument rien de meilleur (mais) quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela sappelle une connaissance du soir : on les voit en toutes sortes dimages séparées quand on connaît les créatures en Dieu, cela sappelle une connaissance du matin et ici on contemple sans aucune espèce de distinction dans lUn que Dieu est lui-même… » C’est tout mon programme, faut-il l’avouer, et dans le droit fil de la révélation jordanienne qui incline à discerner une création ‘à deux coups’, une révélation dont nous sommes loin, tous autant que nous sommes, d’avoir perçu toutes les implications – notamment en ce qui concerne la création en art – et tenté toutes les interprétations qu’elle appelle.

Je vais donc rapporter dans ce blog-ci mes principaux articles publiés au cours des trois années précédentes ; j’en rappelle également l’intitulé général, l’orientation : Philosophie comparée et esthétique. Je n’en dis pas plus maintenant puisque tous les éclaircissements se feront au fur et à mesure. L’indication Connaissance du Matin, en rouge, avec la date précédente de publication apparaîtra en première ligne pour le signaler. Par contre l’ancien titre sera toujours exactement reproduit de manière à ce que les personnes qui en ont souvenir, ou qui en ont même gardé une trace ou un enregistrement, puissent toujours facilement les identifier. Je ferai aussi quelques corrections, quelques regroupements pour rendre plus pédagogique cette nouvelle insertion d’articles : cela devrait favoriser la visibilité de l’ensemble. Le rythme de ces publications va également devenir plus rapide mais j’estime toujours que leur lecture en est assez aisée ; il suffit d’être animé de cette ‘question’, de cette orientation. Quant à la ‘culture’ je prends mes responsabilités de ‘vulgarisateur’, il faut bien l’appeler ainsi, avec la précaution de ne pas abuser de vocabulaires trop savants et de toujours citer, précisément, les références indispensables.

Je n’ajoute rien à cette simple annonce, sinon la promesse de rediffuser en tout premier mes deux articles : ‘Et moi, et moi, et moi !’ qui avaient sans doute beaucoup amusé et qu’on m’a réclamés tant de fois. 

Rogier van der Weyden à Leuven (Louvain) BE

L’exposition se tient au Musée des beaux-Arts de Louvain en Belgique, récemment réaménagé, un ensemble de bâtiments au parcours labyrinthique, où les déplacements d’un étage à l’autre ne sont pas non plus favorisés par les caprices d’un ascenseur à double entrée qui fonctionne de manière totalement aberrante. Mais qu’importe le flacon ? On peut garder espoir que des expositions se fassent plus rationnelles à l’avenir, avec un fléchage lisible, une numérotation des salles réellement utile à l’orientation des visiteurs quand, pour le moment, tout semble concourir à leur désorientation. Le baguage des mêmes visiteurs à l’entrée, comme des canards sauvages, n’atténue en rien ce sentiment d’être perdu à peine les premières portes franchies. Mais enfin, nous sommes au pays de Magritte et ceci est un musée !

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Rencontrer la peinture de Rogier van der Weyden – je prends pour premier exemple cette Vierge à l’Enfant du Musée de Houston (1) – c’est rencontrer la beauté à son ultime degré d’expression et de perfection. Je tiens toujours à associer cette valeur à celle de vérité : dans le cas de Rogier, cela se vérifie instantanément, cela s’éprouve immédiatement, c’est-à-dire que l’émotion qui vous envahit dès les premiers pas, bouleversante, est aussi gratifiante, pur bonheur. Vous éprouvez ce sentiment si particulier de bien-être avec l’assurance que tout est bien, juste, vrai dans sa mesure, et surtout, surtout ici, parvenu à son ultime degré d’achèvement : une plénitude. L’exposition montre les époques de Rogier, bien sûr, les associations de Rogier, avec ses élèves, ses assistants, son atelier, sans oublier ses deux maîtres qu’il dépasse, Van Eyck et Campin, sans parler bien sûr de cette ‘renaissance’, cette sortie du gothique. Comment dire que cela se voit ? C’est grâce à la précision et l’élégance de son dessin, la force évocatrice de sa composition – on l’a comparée au travail du sculpteur, à cette manière si difficile de créer un scénario par l’occupation savamment dimensionnée d’un espace réduit – grâce au choix de ses couleurs, à l’alliance du dessin et des couleurs, qui dépasse le style d’enluminure d’un Van Eyck et la plastique si vivante déjà d’un Campin. Je prendrai pour exemples cette fois, les Sept Sacrements du Musée d’Anvers (2) et la Croix du Musée de l’Escorial en Espagne (3) qui illustrent ces deux caractéristiques qui sont tout le génie de Rogier : force et délicatesse. La force, c’est la présence centrale de cette croix à la géométrie réaliste qui rappelle tant la cruauté inouïe de son supplice, et, dans un contraste surprenant qui a exigé pour sa réalisation la plus grande créativité picturale, une élégance racée qui émane des scènes illustrant les sacrements, ou la présence de Saint Jean et de Marie éplorés au pied de la croix. Il faut une longue observation pour dépasser l’évidence si accessible de prime abord de cette beauté plastique, et voir exactement comment la richesse de tous les détails (personnages et situations, vêtements, attitudes, et ce choix de la couleur rouge !) concourt à atténuer l’horreur du supplice bien visible, pour exposer aussi la bénédiction des sacrements, comme cette douleur qui irradie en autant de noblesse d’âme que d’acceptation du malheur, et qui préfigure la grâce de la rédemption. Force et délicatesse, on ne les retrouvera pas, même chez un artiste aussi exceptionnel que Memling, l’élève de Rogier. Voilà un art de la persuasion qui dissimule ses artifices et persuade par son génie expressif et sa sincérité : tel est Rogier.

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Je vois encore cette adéquation miraculeuse qui associe perfection formelle, beauté parfaite et vérité manifeste dans deux autres tableaux de l’exposition : Madeleine lisant, de la National Gallery (4), et la Piéta du Musée des Beaux-Arts de Bruxelles (5). La perfection formelle, c’est évidemment le dessin raffiné pour chaque vêtement (comment réussit-on ces plis sans qu’il n’y paraisse que vaine vrituosité ?), leurs couleurs si éloquemment contrastées (bleu, rouge, vert, comme une brillante allusion au caractère purement initiatique de l’image), les traits de chaque visage, ciselés avec tant d’amour et de générosité – très loin toujours de toute plastique conventionnelle – et qui sont de véritables paroles animées du plus profond de la Vie ! Et la beauté, c’est ce qui s’impose dans la vision synthétique de la scène entière où tout s’accorde avec une précision si parfaite qu’on en éprouve plus que ce qui doit être suscité de la contemplation du tableau, l’émotion relieuse, la piété ; plus, je l’ai dit, c’est une émotion particulière de plénitude et, puisqu’il s’agit de beauté, un contentement esthétique extraordinairement enrichissant. C’est comme ce qu’on éprouve à l’écoute d’une partita de Bach ou d’une sonate de Mozart, une certaine valeur d’éternité qui nous porte à nous-mêmes au-delà de nous-mêmes. La vérité est partout chez Rogier, et vérité plus qu’authenticité comme on dira plus tard d’un certain réalisme, transfiguré pourtant chez Rembrandt ou Caravage, et non point gravité ou austérité comme on s’est plu à le dire aussi. C’est ce sentiment si particulier, je le souligne, de ressentir, d’éprouver plus que ce que la légende illustrée ici devrait imprimer en nous. La vérité des visages de Rogier a frappé ses contemporains, les tout premiers. La petite histoire dit que, après l’échouage du navire qui transportait la célèbre Descente de Croix en Espagne, Philippe II n’autorisa les restaurations nécessaires qu’à l’exception des visages auxquels il interdit qu’on touchât ! Ni passé, ni présent : un archétype d’humanité rendu visible, et avec cette expression si souveraine, si incontestable, qu’il en devient plaisir, jouissance bien plus que leçon magistrale ou sermon. 

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Je voudrais dénoncer, soit dit en passant, un défaut commun dans l’organisation de tous les musées : la manie d’expliquer. D’abord la location d’appareils, des audio-guides munis d’enregistrements consultables au fil de la visite… C’est ainsi qu’on voit errer des visages ahuris  surmontés de casques d’écoute, des êtres qui viennent se planter – lontemps – devant le tableau pour écouter toutes les explications diffusées d’une voix savante. Il y a quelques années, je n’oublierai jamais, deux montagnes humaines coiffées d’un Stetson m’ont littéralement empêché – longtemps ! – de voir le moindre détail de l’Adoration du Chanoine van der Paele à Bruges !!! Il y a pire : les conférenciers : petits groupes de douze à quinze personnes qui s’agglutinent devant un tableau, et les explications auxquelles on ne peut échapper, à moins de fuir. On n’explique pas une oeuvre d’art, surtout pas au moment même de la rencontre avec l’oeuvre. Vous expliquerait-on Mozart tout en écoutant sa musique ? On éprouve à cet instant une émotion esthétique… à moins d’être une bûche ! Mais je sais, business is business… « Soit dit en passant » car le voyage à Louvain s’impose tout à fait, comme chaque exposition exceptionnelle l’exige lorsqu’on y voit des chefs d’oeuvre en provenance de tous les continents, et qu’on ne reverra plus !

PS : Le catalogue de l’exposition, magnifique, est un peu cher. On pourra se contenter, comme moi, du petit Rogier van der Weyden Maître des Passions, édité par Okv. J’y ai puisé les illustrations proposées ici puisqu’il est interdit de photographier…