L’atelier de Patrick Charpentier à Moineville (54)

Comme je ne me lasse pas de le répéter : c’est notre plus grande erreur que de croire en la prise naturelle, spontanée, innocente, du monde réel. Quelque chose qui se passerait comme une saisie légitime et immédiate par notre sensibilité, d’abord, puis notre intelligence, qui se serait construite elle-même à partir de là, jusqu’à cet accord réalisé en toute objectivité. La sensibilité ! On a voulu en faire une fenêtre, une espèce d’ouverture mécanique plutôt, quelque chose de comparable à la plaque d’enregistrement photographique. Et puis, avec ce travail de l’intelligence que j’ai dit, on a bien voulu laisser une petite place au sentiment, quoiqu’issu lui-même de la sensation, et d’autant plus fort qu’il serait le plus souvent déterminé par la peur ou le plaisir, pour entraîner finalement cette ‘perception’ qui serait notre relation, je répète, naturelle, et légitime – rationalité oblige – au monde qui nous entoure.

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Le visite d’un atelier d’artiste, un peintre en particulier, apporte le démenti radical à telle conviction. Un atelier d’artiste, cela me frappe toujours, est un lieu de liberté et d’ordre à la fois. De liberté, tout le monde croit le savoir, parce qu’ici des formes s’inventent, qui sont inédites, souvent inconcevables auparavant, parce qu’ici prend naissance un geste destiné à étonner, surprendre, décontenancer ; ‘frapper’, de surprise ou de stupéfaction ; à libérer surtout, orienter vers le non-dit, non-vu, le sans-mesure. Et pourquoi d’ordre ? Et à condition de préciser qu’il s’agit bien d’une norme humaine et qu’il faut s’éloigner de tout sens commun sur ce point. Je parle d’ordre parce que l’activité artistique est un travail qui exige méthode, discipline, et oui, organisation, rangement (photo !) et, voilà bien ce que je veux préciser, que la liberté, l’exercice véritable de la liberté est travail et discipline, autant que réflexion, invention, remise en question bien sûr, cet esprit critique aiguisé qui est autant de discipline appliquée à soi-même qu’à tout autre et avant toute subversion !

L’artiste a une intuition, une intention ou une visée si l’on préfère ces termes plus modestes : dire quelque chose de la réalité qui ne soit pas platement réaliste, et que personne jusqu’alors n’a su dire. Provoquer un étonnement, mais pas seulement pour surprendre ou choquer : pour enseigner, éclairer, découvrir, je l’ai dit, un invu, un inconnu. Travail donc, au service d’une idée soit, travail solitaire, méticuleux, obstiné, d’exploration et de découverte, de délivrance, à ce point, parce que je me délivre moi-même d’une ignorance afin d’en délivrer aussi mon prochain. Cette respiration, cette haleine, on parle souvent à la légère d’une ‘atmosphère’, se ressent dans toutes les impressions qui vous touchent au franchissement d’une porte d’atelier. Lieu de travail et de liberté, d’exigence laborieuse, obstinée, et néanmoins libre des contraintes académiques ou consensuelles de l’appartenance à un groupe, une école. Non pas cabinet d’intellectuel aux dispositions facilitant la lecture, la réflexion, l’écriture. Non pas laboratoire de ‘chercheur’ avec son environnement et ses outils spécifiques. L’espace d’un ici-bas tout à fait terrestre, et d’une création obéissant à l’imaginaire pur.

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J’ai publié une longue note (15.05.09) sur les ‘arbres’ de Patrick Charpentier, avec sa collaboration d’ailleurs, puisqu’il avait répondu à mes questions, assez précisément pour m’indiquer à traits sûrs ses objectifs et ses méthodes. Peindre des arbres, une forêt même, un étang, après Corot – il sait bien pourquoi j’en reviens toujours à cette référence – ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile, avouons-le franchement, de faire du figuratif, du paysage en particulier, aujourd’hui ! Très difficile même de délivrer une image neuve de ce réel que tout le monde croit connaître ou reconnaître ; et de plus une émotion neuve naissant précisément d’une perception inattendue, imprévue, c’est-à-dire remodelée, requalifiée toujours à partir de ces sensations qui nous semblent identiques chez tous. Dans l’atelier de Patrick Charpentier, ce qui est passionnant, dès les premiers pas, c’est d’atteindre d’un premier regard à tous ces essais, esquisses, brouillons mêmes dirait-on ; des étapes franchies déjà, dépassées, et les nouvelles en préparation : tout ce qui signifie à l’évidence que c’est bien vers cette découverte, pour lui, pour nous, que l’artiste évolue par son travail patient : patient-passion, qu’on m’autorise ce mot.

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Il y a trois tableaux finis, suspendus là à hauteur de vue : arbres, buissons, forêt encore. Tout Charpentier, qui est, de tous les peintres que je connais, celui qui se réfère le moins à une culture – lui, c’est sûr, il a ‘oublié’, voire même ‘désappris’ – pour s’initier lui-même à une expérience, une initiation dans ce cas. Par exemple : la photographie, il s’en sert comme de ses propres esquisses, allant sur le ‘motif’, à la fois crayonner, dessiner et photographier… pour atteindre une sorte de réalisme, disons plutôt de figuration, qui est une présentation parfaitement inédite de tout ce que nous croyons tenir ‘naturellement’ sous nos yeux, aux antipodes d’une re-présentation. C’est ainsi qu’il y a, posés par terre, des esquisses ; clair de lune, nocturne avec environnement d’arbres, avec une maison aussi, cet étang où il s’essaie à tant d’éclairages différents ; des carrés, des ‘carreaux’ pourrait-on dire, encore cet étang éclairé mais dans cette géométrie si étonnamment suggérée par la dispostion des plans arbres/eau, ciel/lumière… Des maisons ! Il y a une grande cabane finie, affichée au mur, peut-être pas le plus heureux aboutissement ; et une plus petite dressée jute à côté, noir et blanc, ou sépia plutôt avec d’évidentes taches jaunes, mais avec un dessin très précis, très détaillé qui rend l’image très lumineuse, très vivante, plus que la grande cabane en plein jour !

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Ce ne sont pas des tâtonnements, plutôt des essais, aboutis, pour ce résultat, cette réponse, mais parfois plus convaincante ici que là. Et en interrogeant l’artiste on s’aperçoit qu’il s’est écoulé six ans (ou plus) entre ce premier ‘résultat’ et cet accomplissement indéniable de la forêt verte et des buissons suspendus sous nos yeux, suspendus à l’approbation du premier spectateur étranger. Il y a eu, au fond de l’atelier, ces hauts troncs d’arbres aux écorces très travaillées – toujours dessin et couleur, et, chez Charpentier, cette tentative de trouver moyen d’évoquer l’épaisseur, la substance matérielle et magique aussi, des formes – et dans cet alignement de troncs, en long et en large, ni branches ni feuilles visibles ! « C’est que je n’y arrivais pas encore, les troncs, oui, seulement, les branches et les feuilles, je ne voulais pas les dessiner ! » Il y a encore des peintres parce que cet art peut, toujours, dire plus et mieux que la photo, et même, évidemment, la photo prise avec l’œil du peintre ou du poète ! Avant de réussir cette dernière grande ‘forêt’ là sous mes yeux (photo) Charpentier a travaillé sur des horizons de forêts, un grand alignement horizontal, lointaines silhouettes d’arbres qui se dessinent dans un fond presque monocoloré, beige, ocre, et noir ; repris encore maintenant avec cette lune blanche par-dessus, pour en arriver à cette forêt épaisse trouée de lumière toutefois.  

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Avant la grande forêt trouée de lumière, il y a eu cet horizon dont toutes les couleurs sont rehaussées d’un surprenant travail sur papier : grattage, déchirure, froissement ou arrachement de couches successivement collées de papier, carton, peinture, de coulures étranges et peintures appliquées, mélangées pour cet effet-là de rendu poétique. Le dernier mot ? Cette lumière ? Le ‘fini’ en tout cas, c’est le sentiment du peintre lui-même : vous ne saurez pas, vous, planté au milieu de tant de ‘travaux’ en cours, ce qui est fini ou ne l’est pas. J’en reviens à cette forêt, toute cette forêt-là, une impression photographique pourrais-je accorder à qui voudrait l’éprouver ainsi, qui se voit grâce à une savante collection de taches… Ces fameuses taches ! Ni tachisme ni pointillisme, n’y allez pas de votre recette comparative pour découvrir ‘la’ recette du peintre, il n’y a là aucun souvenir d’école ! Je veux bien y aller moi d’une comparaison avec la méthode scientifique par essais et erreurs – il y faut bien là aussi audace et talent, et chance peut-être – mais par succession de gestes et coups d’œil obéissant tous à l’idée de ‘dire’ ce réel familier avec un langage neuf et une nouvelle fois bouleversant. Cette image ressemblante, je l’admets, avec votre cliché-souvenir, c’est une collection de taches et de traits « en un certain ordre assemblés » (vous vous souvenez qui a dit ça ?) et c’est un art qui trouve ici son langage, parfaitement compréhensible, et son éloquence propre qui ne doit rien aux expériences passées, à la mémoire, aux catégories habituelles. Je dis plus fort : une vision ? Mais la vérité en peinture est ici à tel point accessible, offerte, qu’on est bien en droit de ne plus rien juger, simplement jouir plutôt de ce qui est devenu plus réel que le réel, et devenu le seul réel à mesure, outre-mesure plutôt, de poésie humaine.

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(1) Ces photos, je les ai prises moi-même avec l’assentiment du peintre. Mais à Moineville, n’essayez pas d’y aller : à moins d’une voyance, comme j’y ai eu recours, vous n’y arriverez jamais, je veux dire à cette adresse précise ! Rendez-vous donc sur le site : http://patrickcharpentier.blogspot.com/