Juste un instant (5) : Philippe Jaccottet

Un ‘moment’, s’agit-il d’un moment de réalisation qui couronne une vie accordée, authentique, l’aboutissement d’un chemin poétique ? Je me rappelle ce mot ‘instant’ que Jean Paulhan avait emprunté à la tradition soufie pour qualifier le moment d’éveil du jeune Stephen Jourdain, et qu’il avait cité dans sa préface à Cette vie m’aime. On en parle beaucoup plus facilement maintenant que les philosophies orientales sont mieux connues et même mises à la mode dans certains milieux. Satori, samadhi, éveil abrupt ou graduel, sont devenus des concepts de référence quand le raptus qui arrachait hors d’eux-mêmes nos poètes romantiques, ou l’extase de nos mystiques chrétiens ne font plus recette. Mais je me souviens de Gustave Roud qui a accompagné les premiers pas de Philippe Jaccottet,  évoquant lui aussi dans Requiem, je crois, une expérience analogue. Chair de terre (1) en dit beaucoup plus en se situant dans un espace poétique de liberté, affranchi comme il est ici confié, de toutes les catégories de la culture et de la connaissance

Mon libraire ne trouvait pas trace de ce petit livre parce que je lui demandais ‘clair de terre’, une bien pauvre association au justement célèbre ‘clair de lune’. C’est que Philippe Jaccottet aime la terre source de chaleur et mère de vie, d’où cette image à la connotation charnelle, et plus encore, l’invocation d’une terre habitée d’esprit, un mystère, ou plutôt une réalité sans visage qui nous anime néanmoins, nous entraine avec force, nous hommes, vers cette réalisation ou cet accomplissement qui porte un homme uniment humain au-delà de lui-même et en un seul moment incompréhensible. C’est un mot qui revient souvent dans ce petit texte très court, un beau livre dans la manière des publications de Fata Morgana, sobrement illustré par Anne-Marie Jaccottet. La promenade, c’est d’une part l’exercice favori de nos contemporains fatigués ou soucieux de leur bonne ‘forme’ physique et morale, et d’autre part, plus subtilement, inconsciemment souvent, c’est un exercice purement spirituel hérité des Anciens et de Rousseau, le ‘promeneur solitaire’ universellement connu. C’est la rencontre, à côté de chez soi, avec une nature qui a conservé quelque aspect sauvage, trace d’une propreté, d’une pureté perdue, mais qu’on espère encore intérioriser, au moins. À l’écart des vrombissements et de la laideur des activités urbaines, il peut arriver quelque chose.

‘Chemins, taches rousses des sédums, lianes des clématites sauvages, chaleur du soleil couchant… Et presque tout de suite… stupeur… sans aucune crispation, sans éclat, sans bruit…’ Il y a ce chemin emprunté tant de fois, et connu, parcouru par tant d’autres aussi, cette marche apaisante, et tout à coup, ce sentiment qui vous traverse, le plus soudain, le plus inattendu, comparable à rien, étranger à tout contexte mental préalable et déjà enregistré une fois au moins, une stupeur donc… IL y a là quelque chose d’absolument, de parfaitement incompréhensible… Ce n’est pas seulement de l’inconnu qui surgit, c’est quelque chose qui ne se reconnaît pas et ne porte aucun nom : il s’agissait d’une impression d’heureuse plénitude… on aurait presque pu ne pas en prendre conscience… je me suis dit qu’il s’agissait d’une sorte de heurt intime contre de l’incompréhensible absolu… une sorte de ‘révélation’… C’est incompréhensible, irréductiblement, et c’est très léger, à peine remarquable : sait-on éprouver réellement ce qui jaillit de l’inconnu et qui se présente sans nom ? C’est néanmoins ‘plénitude’ et ‘révélation’ ; à ce moment si petit si je le mesure, une immensité se donne, un presque imperçu brusquement envahissant, un séisme, mais ‘intime’.

IL n’ y avait là rien qu’un mince chemin de terre couleur de terre… (une) chaleur couleur de terre elle aussi… une énigme couleur de terre… la plus grande densité d’incompréhensibilité contre laquelle j’eusse jamais buté… cette bonté venue de la terre couleur de terre… Cette ‘incompréhensibilité’ se manifestant comme bonté, c’est la plus grande grâce accordée et, notons bien, immédiatement éprouvée comme telle, sans recours au jugement, à toute forme de pensée. Simplement, il y a une ‘couleur de terre’ et même une ‘chaleur couleur de terre’ qui n’est peut-être pas à ce point énigmatique pour Jaccottet, qui est peut-être son ouverture patiemment cultivée à tous les courants de la nature, précisément la terre, un élément plus lourd que cette pure lumière habitant le ciel, le feu… Et la vérité des idées… Alors une ‘bonté venue de la terre’ peut-elle me toucher plus profondément que cette vérité des idées perçue au cristal de l’intuition ? C’est ici le message de Jaccottet : le même Absolu s’est donné par grâce pure, incompréhensiblement, dans cet instant de contact indicible avec une ‘chair de terre’. 

La poésie est cette porte ouverte au monde vrai, au ‘monde blanc’ exploré par tant d’aventuriers de l’esprit – je me souviens maintenant de Kenneth White si fidèle à l’héritage spirituel de Thoreau, des ‘promeneurs’… Jaccottet est un poète immense et l’homme le plus modeste ; travailleur infatigable – il s’est fait connaître en traduisant les milliers de pages de L’homme sans qualité de Musil- prosateur discret comme ce texte si délicat le prouve, prose et, ou, poésie, on ne sait, et pourtant si éloquent par cette subtilité même, contenue encore, réservée jusqu’à l’effacement, et pourtant trace visible, une lecture qu’il faudra répéter, lentement. Je n’ai jamais rien lu d’aussi fort que ce petit texte sur l’incompréhensibilité. Celle qui livre sens, accordant plénitude, une fois, ici.

(1) Philippe Jaccottet : Couleur de terre, Fata Morgana 2009