Juste un instant (6) : des livres de philo

La philosophie se porte bien, elle semble même profiter d’un engouement qui ne se dément pas : j’en suis moi-même témoin depuis plus de quarante ans… C’est de plus en plus vrai peut-être grâce à des auteurs à succès (Ferry, Onfray, Comte-Sponville, aux réussites éditoriales éclatantes), des rencontres fréquentes, partout, des conférences toujours très parisiennes et très fréquentées (Les Mardis de la Philo par exemple), des cafés-philo, partout, une surprenante nouveauté… Et je ne m’y trompe pas non plus… Je me souviens, au tout début de mes études en 1962 à Toulouse, avoir participé à un séminaire sur le ‘problème de Dieu’, et je revois cet amphithéâtre bondé, l’ahurissement des conférenciers – de plus, c’était un samedi après-midi – cette concentration d’écoute précédant des questions toutes passionnées. Et pourtant c’était Aristote, Descartes et Kant qui étaient invoqués, une inoubliable confrontation de Moreau, Aubenque, Granel – pas le genre café-philo ! Mais qu’en reste-il ? Parlons plutôt d’une curiosité, nourrie, enrichie comme tant d’autres appétits en ces temps de démagogie effrénée et de consumérisme outrancier. 

Mais, bon, il y a incontestablement succès éditorial, qui ne se dément pas, et qui mêmese renouvelle étonnamment. Notons bien, d’abord, que les grands classiques sont eux-mêmes publiés régulièrement avec de nouvelles traductions, de nouvelles présentations, ou bien même en réédition pure et simple de publications plus anciennes. C’est Platon, Plotin, Aristote en collections de ‘poche’ ; tout dernièrement les Sophistes, Locke, Schopenhauer, texte intégral chez Folio ! Sans parler de l’Histoire de la Philosophie de Bréhier, du Dictionnaire de Lalande, toujours en ‘poche’ :  j’ai même vu hier un gros volume broché des Leçons de Philosophie de Ferdinand Alquié (qui s’en souvient ?) à la Table Ronde… Lors de ma dernière virée en ville, j’ai trouvé la Théorie générale de la connaissance de Moritz Schlick, un maître allemand très connu chez lui… dans les années 1920,30 (NRF). Expliquez-moi ! Mais il y a aussi de nouveaux manuels, presque chaque année, de nouveaux dictionnaires ou ‘vocabulaires’. Et les livres ‘marrants’ pour potaches ou adultes simplement curieux : la Philosophie pour les Nuls, une célèbre collection, Juste assez de Philo pour briller en société (Dunod) et même des bandes dessinées, pourquoi pas ? À la télé comme à la radio, des émissions très suivies de Raphaël Enthoven (suivies de publications) et dans les journaux, des chroniques, par exemple Pop’Philosophie dans le Monde Magazine. J’en passe sûrement… Ces jours-ci, Le Monde publie un Hors-Série « Connaissez-vous la philosophie », 330 quiz et jeux pour vous tester, je ne m’y risquerai pas !

Et il y a ces livres qui ont retenu mon attention – le pourquoi de cette petite note – des livres qui ne sont pas de simple vulgarisation mais véritable introduction à une pensée neuve, une appréhension neuve en tout cas des problèmes philosophiques traditionnels. J’en vois deux : sous la direction de Roger-Pol Droit, les Philosophies d’ailleurs, en deux volumes chez Hermann, qui regroupent les articles de vrais spécialistes pour chaque ‘région’ visitée – j’ai notamment relevé la présence de Jullien pour la Chine et de Jambet pour la philosophie arabe – et qui constituent un véritable exercice de philosophie comparée, une véritable initiation à la refondation des concepts, au renouvellement des problématiques à la lumière même de cette philosophie comparée. C’est à la fois très savant et très accessible : un bonheur je crois pour étancher une vraie soif de savoir philosophique, pour répondre en profondeur aux attentes d’une authentique curiosité philosophique. J’ai éprouvé la même satisfaction à parcourir un livre d’une conception également très neuve, avec une information très solide aussi : sous la direction de Jean-François Pradeau, une Histoire de la Philosophie aux éditions du Seuil, de riches aperçus encore une fois, dans des directions entièrement nouvelles. Trouver des articles de quelques pages à peine, mais qui sont de vrais éclairages inédits, là où je dirai presque qu’on n’est jamais allé voir, c’est sensationnel ! Et vous avez aussi dans le genre : Comprendre, pour aimer la Philosophie de Bertrand Vergely (éd. Milan où l’on trouve aussi du même auteur une Petite philosophie pour vaincre les jours tristes

Je prends le risque d’insister en citant encore deux manuels, disons des livres destinés soit aux lycéens soit aux étudiants débutants, mais capables de vous réveiller, ô combien, par l’accès ainsi facilité à une vraie culture approfondie, à des thèmes essentiels de la recherche contemporaine : de France Farago (un extraordinaire professeur) Le Langage (éd. A. Colin) et sous la direction de Béatrice Dessain : Philosophie et histoire des religions (un sujet qui me tient tant à coeur !) chez l’éditeur belge de Boecke qui publie à mon avis les meilleurs ouvrages possibles de vulgarisation, mais à un niveau scientifique, universitaire : mieux encore que Colin, Vrin ou même PUF à qui l’on doit les incontournables Que-sais-je ? Alors, ma petite phrase tout en haut pour désigner ces temps apocalyptiques, une langue de bois ? C’est que, c’est bien évident et tout le monde le sait, si nous pouvons bien le meilleur aujourd’hui – nous en avons tous les moyens – nous pouvons bien le pire, question de moyens précisément, c’est-à-dire de capacités techniques aux pouvoirs planétaires – nous y penchons dangereusemnt – et que la philosophie, qui requiert un véritable effort intellectuel, appelle aussi une exigence éthique, un engagement non plus politique comme on l’a tant dit, mais humaniste au sens précis du mot : une spiritualité si j’ose dire… (1)

(1) J’ose ! Je n’ai pas cité Internet, lieu de rencontres si bigarrées, mais je vais toutefois signaler une adresse hautement recommandable, le site de Serge Carfantan  http://sergecar.perso.neuf.fr/ la plus belle et la plus riche ‘entrée’ qu’on puisse trouver sur la ‘toile’.