La mission de l’art

Publié dans Connaissance du matin le 20.02.07

J’ai parlé quelque fois d’un ‘impératif esthétique’ en m’inspirant de la célèbre injonction du philosophe de Koenigsberg ! Je me tiens à d’autres questions pourtant, et toujours celle- ci… Comment une opération de, et dans la conscience, en elle-même totalement immatérielle, en se liant à cette matérialité qu’elle éprouve et qu’elle mesure, peut-elle s’arroger une existence plus réelle et plus légitime et s’opposer à la pure antécédence qui l’engendre ? Je parle de cette concrétion mentale : un moi objectivé, matérialisé, qui n’est pas moi, première personne et pur antécédent de tout. Car je me suis plongé moi-même dans un coma profond. La réponse découle de la formulation même de la question. L’expérience de la matérialité du monde, dans le domaine sensible de l’expérience physique, et dans le domaine logique de l’appréhension de l’objectivité, occulte le fait radical et antérieur de la non-objectivité de la création. Celle-ci, en tant qu’acte de création et de perpétuation, lui-même hors des conditions permettant aux phénomènes de se poser et de s’imposer comme tels dans leurs limites visibles, s’est trouvée soudain éclipsée par son objet.

La mission de l’art est de nous le rappeler. Elle consiste d’abord à s’insurger contre l’usurpateur, la représentation conventionnelle du monde parée du masque de la vérité officielle ou, ce qui est devenu si pernicieux, de la révolte d’appellation contrôlée. Aujourd’hui, elle consistera autant à se préserver des vaticinations d’une parole libertaire inspirée d’un subjectivisme narcissique, qu’à contester les vérités officielles. Le scandale cultivé à cet effet, le coup de poing calculé finissent vite au Musée de nos jours. C’est qu’il faut à la fois s’insurger contre le grand inquisiteur, l’hydre institutionnelle, et permettre la délivrance de la subjectivité (visage authentique de l’objectivité !), l’ici inassignable où prend source la présentation. C’est qu’il ne faut surtout pas prétendre à la propriété d’une unique vérité de parole ou de son expression par l’image de beauté. Dans la détermination volontaire d’une autre expérience, le geste de création artistique (et non son déroulement explicatif, par l’intermédiaire d’une rationalité comme le tente la philosophie) libère une autre vérité et un autre destin. On nous l’a déjà asséné : une oeuvre d’art est plus vraie en elle-même que tout ce que je pourrais en dire, après. L’art est donateur d’images : le monde est imagination et images, pas une représentation. L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique (’arts plastiques’ s’est imposé pour cela je suppose) et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation. Représentation et reproduction sont devenues synonymes. Parce qu’il n’est pas contempteur de l’image, l’art n’est pas idéaliste : toute idéologie l’est, et le techno-scientisme aujourd’hui triomphant, plus que toute autre. En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de soi-même. Il a pour mission de rappeler que l’acte d’être s’effectue d’une subjectivité irréductible, et que la meilleure façon de définir cette irréductibilité, c’est d’instituer une parole de la première personne.

Dans la conscience ordinaire, dans l’ordre commun de l’expérience qui répète frauduleusement le geste de subordination mentale à une prétendue objectivité ‘en soi’, la falsification de l’expérience moi-monde est une aliénation tragique. Elle s’accompagne d’une léthargie, d’habitudes, d’un appauvrissement du sentiment et de l’émotion, finalement d’un véritable oubli de ma condition de sujet. L’art a pour mission de dénouer les liens qui trament cet état d’aliénation mentale dans lequel je suis continuellement plongé, de dénoncer le discours, totalement inconscient ou sciemment proféré, qui sanctionne cet état en lui donnant la monstrueuse légitimité qui fortifie les convictions du sens commun. L’art a pour mission de dénoncer et de déjouer la ruse de ce qui s’est imposé à mon insu comme la norme irréfutable, ‘naturelle’ et saine, de ma vie intérieure et de ma conception du monde.

L’art exerce en premier la responsabilité qui nous oblige envers la vérité, la beauté du monde, ou dans le monde si l’on préfère, étant entendu que c’est parce nous sommes qu’il y a un monde. L’attestation de sa réalité, au premier Royaume qu’évoquait Maître Eckhart, est l’attestation d’un mouvement d’amour ; soit la formation d’un sens et, à l’inverse, ce qui est malheureusement tout aussi possible, la confection d’un contresens. Parodies et simulacres comme autant de figures de ma misère. Celle-ci inversement égale à ma destination de prolonger la Création de Celui qui engendre son Fils pour une même oeuvre (Maître Eckhart). Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’, si je ne suis ce contresens. Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même oeuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais. Cette responsabilité est celle d’une régence adamique (Ibn’Arabi) : que je le sache ou l’ignore, c’est ainsi que cela se produit.

PS : Je conseillerai à mes amis lecteurs d’associer cette note plus ancienne à une autre, plus récente, dans l’actuel blog, que j’ai intitulée : Contre la sidération (09.04.09) L’art est l’antidote de la sidération.

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