Le premier Royaume

Publié dans Connaissance du matin le 22.02.07

Ces propositions se défendent de toute réduction au solipsisme si justement décrié ; c’est la présentation du monde, et de moi-même comme spectateur, médiateur ou auteur, dans une réalité totalement existenciée, et non point un simple rêve ou une fantaisie. C’est formidable parce qu’il y a quelqu’un pour (l’)attester et (l’)interpréter au moment même de la saisie qu’il (en) fait de son regard, de ses mains, ou de son jugement. Cela se produit par une infinité de lectures libres, d’innombrables goûts d’être, d’incommensurables et irréductibles mesures… Le fini ou si l’on préfère, l’indéfini situé entre les ( ) que j’ouvre à ma guise.

La voix de l’art choisit d’illustrer notre condition d’une manière qui s’impose, ou se propose plus authentiquement ‘réaliste’, plus sincère, recherchant l’expression d’une véracité perdue ou inconnue, insoupçonnée : parce qu’il n’y a pas de présentation du monde hormis la mienne. Le ‘réalisme des essences’ que j’évoquerai – dans quelques jours une note sur Christian Jambet – n’est pas un nouvel objectivisme. Antique et surtout fragile postulat métaphysique, c’est au contraire le regard attestant qu’il n’y a pas de spectacle réel de lui-même, objectivement posé par son en-soi naturel, sans la visée du spectateur et sa présentation personnelle. L’homme ordinaire ne sait pas ce qu’il voit. Il croit qu’il voit, et croit qu’il agit et croit qu’il croit bien, et légitimement. C’est ainsi parce que la réponse du monde qu’il éprouve est elle aussi emprisonnée dans la représentation d’une ignorance ignorante d’elle-même. La présentation, l’aperception au premier Royaume d’un sujet-objet comme première donation des modèles, ces non-objets, l’irisation de leur secrète présence, la surgie authentiquement première du possible, n’est peut-être pas perdue. Je préciserai : l’aprésentation, en tant que geste d’assimilation de l’objet par le sujet, non plus cette fois dans le retrait de sa subjectivité absolue, mais dans l’élan de sa sujectivité mondaine d’intention et de parole. Aurore noyée de brouillard, elle est cachée par la représentation qui se passe comme la mise en ‘plis’ objectivement pratiquée. C’est la mission de l’art de nous le rappeler par le dess(e)in d’une tout autre figuration, ouvertement subjective, l’inclusion de l’objectif à l’intérieur du subjectif, du fini réinstallé à demeure d’infini.

La création artistique est la traduction d’une perception neuve, non plus la représentation qui n’est que l’interprétation de données sensibles par une imagerie pauvre, une conceptualisation pauvre, ou savante quand elle est augmentée des objectivations de la dissection scientifique. La langue que s’invente le créateur est totalement neuve ; elle n’appartient qu’à lui et peut rester longtemps, toujours peut-être, incomprise et ignorée. Devenue langue d’école à son tour, elle peut être à son tour institutionnalisée, confortée par la valeur marchande, la mode ou un mécénat, investie par l’idéologie dominante, instrumentalisée par un totalitarisme…

Comment la création artistique peut-elle se donner plus d’éclat que n’importe quelle autre perception qui ‘organise’ la venue au monde des impressions tramées par la rencontre d’un sujet et d’objets ? Simplement, en assumant son destin si singulier, le désirant comme tel, de manière que la matérialité du monde ne l’égare plus. Par contre, c’est un geste périlleux qui expose ouvertement sa subjectivité radicale d’inspiration par la confection d’une image inédite gravée dans la ‘matière’ réappropriée. Sa subjectivité revendiquée, à ce point-là, est aussi la reconnaissance de son caractère convenu, et je prends soin de ne pas dire : conventionnel, en tant qu’interprétation des faits du monde en une parole inconnue, une image enracinée au commencement d’une surgie imprévue. Non point convenance mondaine, plutôt, convention, mais comme dans un jeu…

La formation d’une autre langue et de variétés de langues, pour d’autres images, a pour dessein de nous rappeler notre pouvoir créateur et je le rappelle, notre responsabilité envers une réalité primordiale, antérieure. Cette présentation est plus vraie, plus authentique, plus fidèle, et l’on n’a jamais rien voulu dire d’autre en prétendant qu’elle était plus belle, tant est que le beau ne l’est qu’à proportion du vrai caché, de l’en-soi indicible qu’il délivre et manifeste. Elle s’est déclarée ouvertement contre celle qui se prétend copie conforme d’une perception pareille à un enregistrement mécanique, une fois pour toutes réglée par une loi intangible de la ‘nature’. La vérité de l’art est contenue dans l’aveu même de cette subjectivité qui opère par la présentation de ce qui n’a pas connu le goût de l’existence (Ibn’Arabi), présentation qui se forme exclusivement de manière imaginante, non point en donation d’un étant déterminé une fois pour toutes. La mission de l’art est de réaffirmer le mystère du ‘il y a’ : tout au plus ‘comme’ un ‘quelque chose’ qui se pose au devant du sujet, dont la régence personnelle éprouve le monde dans les images de son récit. Régence et responsabilité : le réel n’est pas ce qui se mesure à l’aune du mesurable, mais ce qui se déclare comme tel au centre du sujet qui l’éprouve, par l’entremise d’une proposition qui aura pouvoir de libération ou d’asservissement. Je délivre le monde, l’inconnu, l’enfermé et c’est parce que je vois ‘mon’ arbre qu’il y a un arbre devant moi et non l’inverse. Mais je suis responsable de la réalisation, l’autre nom de la création, de l’aprésentation de mon arbre. La beauté devient ici la preuve signalée du mariage impossible de l’innocence et du pouvoir créateur d’un homme.