L’image, le modèle

Publié dans Connaissance du matin le 01.03.07

Cette question a les dimensions de la philosophie elle-même, et davantage quand on s’aperçoit qu’elle est au coeur des interrogations de toutes les gnoses. En quelques lignes il m’est impossible d’en faire l’historique, d’en retracer la problématique. Je peux toutefois désigner quelques perspectives étonnamment convergentes avec mon propos de l’économie du Seul, c’est à dire l’imagination et la dualité créatrice ; non celle qui cache, mais qui révèle, magnifie, exhausse. J’ai dit : la mission de l’art…

Je n’évoquerai ni les termes du conflit opposant l’académie platonicienne et Aristote, ni les avatars de cette querelle, dans les philosophies du Moyen-Age ou dans la constitution des idéalismes et de leurs contre-pieds. Au coeur du sujet, par contre, je relève ce mot de Heidegger, bien éloigné de l’ontologie qui l’a rendu célèbre : … les images poétiques sont… par excellence des imaginations : non pas de simples fantaisies ou illusions, mais des imaginations en tant qu’inclusions visibles de l’étranger dans le familier. Ainsi nous rejoignons une autre réflexion poussée dans ce terreau du premier romantisme : L’image ne réside pas dans le miroir comme en un suppôt, l’image est toujours l’image du regard… L’image n’est rien dans soi-même… ce qui est dans l’image, c’est l’Urbild (l’archétype), le visage qui s’éclaire dans le miroir pour autant qu’il se voit, ce n’est pas le miroir mais soi-même… L’image qui se dessine dans le miroir n’est pas d’abord une copie ou une réplique de ce dont elle est l’image, elle est ce par quoi l’Urbild accède à l’image, se présente en image dans le miroir, ou encore s’apparaît. C’est en ce sens, mais en ce sens seulement, que l’on peut dire de l’image qu’elle représente l’archétype ; l’archétype et non point le modèle (Borbild), car précisément l’image n’est pas seconde ou dérivée comme peut l’être une copie renvoyant à un original et s’épuisant dans cette fonction référentielle. Si le Bild est représentation de l’archétype, c’est parce qu’à travers l’image l’archétype (Urbild) s’imagine, se présentifie en image. Dès lors ce qui paraît, ce qui brille en l’image, c’est l’Urbild lui-même, l’essence (Wesen) ou l’Idée. (Schelling traduit par J-F Courtine, cité par A. de Libéra dans son Maître Eckhart) C’est plus qu’une famille d’esprit : un seul regard qui se purifie et se réapproprie sa vérité. Mais ce long rappel m’oblige aussi à citer Gadamer qui réaffirmait dans une proposition destinée à restaurer la vérité de l’image, à distinguer de la copie : Le fait que l’image ait une réalité propre implique en retour pour le modèle que ce soit dans la représentation qu’il se représente… Par la représentation, il acquiert pour ainsi dire un surcroît d’être… Il est de l’essence de l’émanation que l’émané soit surabondance. Ce dont il émane n’est pas diminué. N’est-ce pas ce qu’a voulu dire Heidegger, rejoignant ainsi l’antique intuition que je rappelais dans La question de l’identité ? Gadamer quant à lui, ne manquera pas de faire remarquer que c’était la thèse même du néoplatonisme plotinien, reprise plus tard par la tradition byzantine des iconodules. L’unique, le même, et son reflet, son image.

En développant sa thèse de la conjonction dans Quasi stella matutina, le sommet indépassable de ce que j’ai appelé une spiritualité philosophique, Maître Eckhart se situe bien dans la ligne d’évolution d’un platonisme, prenant bien soin de ne pas déflorer le mystère d’une lumière que l’image peut occulter ou révéler. C’est la clef donnée dans l’Evangile selon Thomas. Dans l’image de la lumière du Père, son image sera cachée par sa lumière. (log. 83)  Ce qui ne signifie pas que l’image  soit anéantie, pas plus que la lumière ne soit dissoute lorsqu’il y a occultation. C’est à une parole poétique, paradoxale, non-catégorisable, qu’il appartient d’illustrer cette correspondance du réel avec lui-même, qu’on peut appeler co-naissance, et dont toute oeuvre peut être illustration. Je souligne ‘surcroît d’être’ chez Gadamer, (Vérité et Méthode) : je suis sûr qu’il désignait l’essence même de l’art, enfin.

Pour le dernier Heidegger, le sacré, qui est au-delà de l’Etre, n’est pas lui-même présent dans telle image qui serait bien plutôt ouverture que présentation. Sa rigueur philosophique lui imposait-elle d’éviter les métaphores de traditions non- grecques ? Que pouvait-il préciser des termes d’une conjonction de l’être et de l’étant qui ne cèderait pas à la logique d’une représentation physicaliste ? Aussi parvint-il à redire que l’art ne duplique pas une forme préexistante mais qu’il donne visage pour la première fois à ce qui se tient encore dans le non-visible. Autre méditation phénoménologique, celle de Merleau-Ponty, qui privilégie l’oeuvre picturale de Cézanne pour montrer une relation exemplaire de création en co-naissance. Dans L’oeil et l’esprit : le monde n’est plus devant lui (Cézanne) par représentation : c’est plutôt le peintre qui naît dans les choses comme par concentration et venue à soi du visible, et le tableau finalement ne se rapporte à quoi que ce soit parmi les choses empiriques… Merleau-Ponty souhaitait surmonter l’obstacle de la représentation qui divise, chosifie une deuxième fois, appauvrit : le réel se donne pour lui grâce à la concentration du peintre – l’exemple de Cézanne est bien choisi – qui opère la fusion du matériel et du spirituel et organise une venue à soi dans le geste créateur de la chose représentée et de son auteur. Le chiasme de Merleau-Ponty venait alors signaler cette imbrication du corps, des corps, des éléments actifs de l’activité intentionnelle, et donc personnelle, de la conscience. C’est par des voies d’explorations toujours comparables que la phénoménologie française a pu s’enrichir de travaux qui parvenaient enfin à réconcilier création d’art pur et conceptualisation philosophique. Le cheminement de Maldiney à partir de Tal Coat, de Max Loreau avec Dubuffet et Magritte ont été novateurs. L’engagement poétique de Cézanne les a inspirés au plus fort : Tout le mouvement amorcé par Cézanne vise à rendre la peinture à ses origines. Restituer la peinture à la pensée apparaissante – à ses racines perceptives – signifie déposer en elle l’infini-indéterminé et l’infini-tracement comme condition d’apparition de ce qui est, comme premières couches de la constitution du phénomène en général en tant que tel… Pendant des siècles, l’infini-indéterminé n’a pas été vu dans les choses (sinon au moment où) il se mobilise sous le regard. Dans le champ de l’esprit percevant tendu vers la forme statique et installé dans la perception conceptuelle globale, l’infini-indéterminé était donc littéralement visible. La culture s’était construite sur l’effacement de cet infini… (Max Loreau)

Dans un ouvrage sur Kandinsky (Voir l’invisible 1988) M. Henry expose plus directement ses conceptions esthétiques : c’est la libération pure et simple à l’égard de la figuration qui devient dévoilement sans distance et ouvre passage im-médiatement à la Vie. Passant des premières Compositions de 1906/10 où s’efface progressivement le réalisme figuratif aux ultimes créations parsemées de bizarres dessins coloriés, M. Henry voit les inscriptions élémentaires ou primordiales d’une activité de l’Esprit qu’il interprète comme l’émancipation d’une écriture enfin libre de tout souci d’objectivité, une mimésis complètement alimentée d’invisible. C’est ainsi qu’il écrit : L’imagination est bien créatrice et elle l’est même en un sens radical qui lui confère une positivité inaperçue par la pensée classique. L’imagination crétrice de l’art ne nous donne pas à contempler des leurres… Elle a cessé d’être, selon la définition fameuse de Kant, la faculté de se représenter une chose en son absence. Elle est devenue le pouvoir magique de la rendre réelle. De quelle chose s’agit-il ? Où l’imagination la conduit-elle à l’existence ? Comment ? … Elle lui donne l’être dans la vie comme une modalité de celle-ci… Le mouvement de l’imagination n’est alors rien d’autre que le mouvement de la vie… C’est montrer comment, avec la préoccupation exclusive du sacré, et pour cette raison même, l’art passe un jour à la traduction de l’invisible comme tel par l’invention de la non-figuration. L’abstraction ne s’oppose pas à la nature, elle en découvre l’essence véritable… C’est dit. Je pourrai prendre parti ‘pour l’image’ !

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