Pour l’image

Publié dans Connaissance du matin le 04.03.07

Hasard ? C’est l’invention de la photographie qui a permis de renouveler, d’enrichir la réflexion sur l’image. La surprise fut l’apparition d’une technique permettant d’aller droit à la singularité de l’étant. Le préalable de la question esthétique se trouvait en quelque sorte évincé : mécaniquement, la photographie autorise une fidélité de copie inimaginable auparavant, cela en effectuant l’opération que la vision laisse habituellement à mon interprétation, du moins à ma réception qui n’est pourtant pas simple enregistrement. On voit bien quel renouvellement de la question de l’être de l’image allait se présenter, soit dans le sens d’une contestation réaliste, la photo devenue la seule image vraie, ou au contraire dans la proposition d’un nouvel idéalisme de ‘composition’, la photo renouvelant l’imagination. Cette nouvelle contestation du pouvoir de la technique – on pourra dire que la photographie est plus que de l’art, ou qu’elle en est plutôt la négation la plus radicale – va finalement reconduire à la découverte de l’originalité irréductible d’une saisie du sens par l’oeil vivant, humain. Si la reproduction photographique d’une oeuvre d’art, comme telle, reste à jamais incapable de nous en faire sentir la présence ou l’aura (Benjamin), il est possible de créer l’image signifiante, grâce à ce pouvoir technique, qui va prolonger celui de l’oeil imaginant, et se saisir de cet objet banal que nous ne savons pas regarder. Il sera aussi périlleux de peindre un banc que de le photographier. (Photo 1)

numeriser0002.1258272617.jpg banc sous la neige (Photo RO)

Par contre, lorsque la prise photographique ira traquer les replis insoupçonnables de l’étant, dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit, elle manquera sa vocation d’art novateur. Non parce son objet, imperceptible aux yeux, n’existe pas, mais parce qu’elle aura conditionné sa poésie à la découverte de la pure étantité de l’objet. La photo de masses stellaires par exemple ne sera jamais une oeuvre d’art ! Ainsi nous savons toujours mieux ce qui fait question. L’art photographique ne fait pas triompher la mimésis pas plus qu’il n’élude le problème de la matérialité de l’expérience ; il renouvelle par contre matière et expérience de la réalité, grâce à l’enregistrement photographique de l’objet, confirmant et redoublant le péril de l’objectivation. Ces observations pouvaient s’ajouter : elles éclairent encore mieux notre pouvoir d’interprétation, notre responsabilité de sujet.

Si, dans la tradition byzantine, l’icône est recevable comme une nouvelle christophanie, c’est parce qu’elle est reconnue comme une image qui ne voile pas son modèle divin, mais le révèle et le présentifie. Elle ne le contient pas, elle ne le représente pas non plus. Pas de mimésis ; elle ouvre un espace d’accès à l’invisible parce qu’il y a création, parce que le don opère en chaque instant. Elle délimite un horizon qui est le substitut de l’énonciation apophatique, elle signale l’absence et désigne la présence au-delà d’un simple échange de regard. L’idole fonctionne comme un étiage humain du divin, son installation anthropomorphique à l’horizon de ce que nous savons et expérimentons. Que dois-je penser de mes ‘idoles’ africaines photographiées à Tervuren ou à Paris, de mes divinités orientales du Musée Guimet ? Il ne faudrait pas jouer sur les mots d’une nouvelle théologie positive : l’idole dissimule parce qu’elle prétend donner réalité à un pur néant de pensée, tandis que l’icône découvre la présence indicible d’une absence sacrée, réelle, mais comme une plénitude. Ma sincérité, mon regard, je l’admets, mon éducation peut-être, la vérité où je demeure, la valeur que je nourris, sont les seuls garants. Et mon ancêtre africain m’est icône (photo 2), et nulle vierge raphaélique …

img_2212.1258272665.JPG Statuettes lobi, sénufo -coll MR Nancy (photo RO)

Je me tiens à cette clef : c’est parce qu’une certaine capacité d’inattention, de relâchement, due à la banalisation des habitudes, m’a privé de la vérité de la perception, du souvenir de la création perpétuée, que l’icône se charge de me rappeler le modèle, celui qui n’existe pas devant moi, mais qui répand sa beauté dans le monde grâce à la vérité opérante de sa venue dans une conscience gardienne d’elle-même. L’idole est définie, contenue : elle obéit à l’opinion vulgaire ou à la pensée, elle est détenue par le concept d’une religion enfermée par sa théologie, sa tradition. Si bien que toute image et toute imagination, toute perception qui oeuvre la réalité s’exprimera en régime iconique dans l’ordre de la vérité, ou en régime idolâtrique dans l’ordre de l’affirmation logique. Autrement dit, toute religion étroitement dogmatique sera idolâtrique. L’institutionnalisation, en elle-même dogmatique, sera idolâtrique. L’icône du Christ Pantocrator conservée au Couvent Sainte-Catherine (Sinaï) est une icône byzantine du 6ème siècle, l’une des rares préservée des fureurs iconoclastes parce qu’elle se trouvait en territoire conquis par l’Islam. Elle offre une expression très caractérisée, surprenant mélange de sentiments humains pour désigner le divin. C’est à la fois une compassion sévère, une gravité affectueuse, mais presque moqueuse, un port de tête d’une grande noblesse, tourné vers l’orant, mais pour traduire une préoccupation, pas une condamnation. C’est la création d’un maître inconnu. Plus tard, après la période iconoclaste et à cause de ces évènements tragiques, les icônes seront peintes suivant des codifications si catégoriques et si sévères qu’elles perdront ce pouvoir iconique – passage par l’humain vers le divin grâce à la conjonction des deux dans l’image – et deviendront des images totalement conventionnelles. Exceptons André Roublev, mais déjà moderne, tourné vers une autre histoire, un autre moment d’humanité, d’autres périls…

C’est la transgression de l’ordre commandé par l’institution et son clergé, qui rétablit la légitimité iconique. Et pour aller plus loin, la transgression de la transgression si la désobéissance choisit à son tour de s’installer dans une certitude drapée de concepts et de bonne conscience. Le pèlerin chérubinique n’aura de cesse de voyager d’une tente à l’autre (Silesius) sans nul lieu où reposer sa tête. L’icône, ici reçue et lue, sera l’oeuvre ouvrant passage, parole ou image d’initiation. Dans la trace de ce pas qui va, la vie ensemencera un autre regard passant, un autre instant de l’histoire infinie de la première personne. Je proposerai bientôt des exemples de cette multiple aventure spirituelle et de ses ‘renaissances’, mais c’est bien évidemment l’art roman qui est le plus riche de ces créations absolument originales, bien qu’enfermées dans une confession si étroitement sectaire.

numeriser0001.1258272635.jpg Visitation de Saint-Lizier-Ariège (Photo RO)

Chaque année, je retourne voir la Visitation de Saint-Lizier attribuée au Maître de Poblet. C’est la plus transparente ; ses couleurs ont été effacées par le temps mais, par grâce pure, miraculeusement conservées au présent de notre regard, saisissement de cet élan perceptible à l’intérieur de ces deux voiles entrecroisés, embrassés comme ces deux visages de femmes qui s’étreignent. D’une seule image, confiée l’histoire, et l’histoire de l’histoire en son commencement ! Lorsque l’artiste roman souhaite figurer une allégorie de la création ‘des deux mains du Seigneur’, sans ostentation mais avec délicatesse, une élégance qui veut associer sublime et familier dans l’allusion ésotérique, il associe le Christ et Adam, l’homme encore inconscient, et l’intercesseur divin oeuvrant de ses deux mains visibles le pouvoir d’essencification et d’existenciation. (Voussure du portail Nord de Chartres) L’art au comble de la perfection… Je m’efforcerai de dire plus, peu à peu.