Christian Jambet (2)

Publié dans Connaissance du matin le 11.03.07

Je viens cette fois offrir les éclairages que je trouve dans un autre livre de C. Jambet : Le Caché et l’Apparent, afin d’enrichir les propositions déjà présentées dans mes notes précédentes au traitement des deux problèmes que je privilégie : identité, création. C’est au risque de tronquer une oeuvre et de déformer, peut-être, la pensée et le dessein d’un maître de philosophie comparée, totalement atypique dans le paysage philosophique français, et que je considère pratiquement comme le seul à pointer dans la direction où je m’efforce de montrer l’ajointement, la conjonction de l’Absolu et de la personne historique, naturelle, le sujet ; moi. Les citations qui suivent sont donc choisies par moi, pour mon propos, et j’en prends toute la responsabilité.

…l’évidence de l’apparent… le réel est ce qui apparaît, ce qui fait acte d’apparition, le phénomène pur… Le phénomène est la condition du sens caché, et le sens caché devra reconduire toujours à la vérité du phénomène… La lumière est l’être de l’étant en ce qu’elle est l’apparition de l’apparent, non distincte de l’apparent dans son acte même d’exister, c’est à dire de se manifester… Dès lors le sensible reprend tous ses droits… (p.19)

Voilà qui est assez clairement dit, à la fois pour l’explicitation des gnoses ‘orientales’, et des problèmes philosophiques posés vis à vis de nos philosophies classiques. Encore une fois dans la perspective de l’opposition entre platonisme (idéalisme) et aristotélisme (réalisme).

L’unité profonde du sensible et du spirituel, qui est le paradoxe même du poème, est aussi le paradoxe de la métaphysique. (p.22) L’identité est coïncidence ontologique de l’apparition et du voilement au sein de l’unité épiphanique, où se déploie sous un mode l’unité du réel… L’Essence s’épiphanise en une forme qui la révèle d’autant mieux qu’elle occupe tout le champ du regard qui contemple cette forme, et plus cette contemplation est intense, plus le miroir est éloigné. (P.58/9)

La forme intense que le regard de l’âme crée par son imagination, étant d’abord effet de l’imagination même de Dieu, est bien une épiphanie du divin…………….. C’est Dieu qui s’imagine lui-même dans le miroir. Mais il ne s’imagine que sous le mode du sujet percevant, du point de vue singulier de celui-ci, et se dérobe à la saisie qui l’objectiverait…..

L’Essence ‘en soi’, le réel n’est donc pas un ‘plan’ séparé, comme une hypostase disjointe et première, ou un principe flottant indépendant au-dessus des noms et des épiphanies. L’en-soi est identique à ce à quoi il se voile, le seigneur personnel dévolu au sujet de la vision…..

Dans la simultanéité de la vision et du voilement, l’identité fait l’épreuve, sans passion, de son propre soi. Il n’est rien d’autre que le soi, dans la multiplicité des sujets qui perçoivent la théophanie, et celle-ci est ipso facto son propre sujet, le soi se manifestant comme seigneur dans l’unité du regard. (p.60)

Et voilà le plus important : la différence est l’instrument de l’identité ( ) du point de vue de la singularité expressive, cette différence ( ) se traduit par la perplexité, l’égarement. (p.61)

Telle est l’aporie, si bien que : cette vie divine, nous la connaîtrions si nous étions fidèles à l’apparition nue, à ce surgir de l’apparaître qui fait toute la réalité bienheureuse… La pensée a tant de mal à la rejoindre qu’elle doit être pour cela infinie, elle doit renoncer à tous ses jugements, multiplier indéfiniment les prédicats, et la négation des prédicats, et la négation de toutes les négations, sans terme totalisateur… Tout cela pour rejoindre l’apparition elle-même, dans sa simplicité et son infinité condensée, dans son éternité résumée en un point, une surface fragile, un volume évanescent. Que fait d’autre l’artiste ? (p.178/9)

La tragédie réside dans le conflit qui s’ouvre dans cette apparition finie, dont le sens réel est l’infini qu’elle révèle, et dont le sens imagé sera sa forme sensible, dont nous allons nourrir notre fascination et notre croyance. (p.189)

Nous en arrivons ainsi à des conceptions très originales de l’imagination et de ce qu’il faut appeler épiphanies : La terre est peuplée d’épiphanies : à partir du foyer central de l’apparition, tous les corps sensibles se métamorphosent soudain en épiphanies… La source cachée de l’ apparition est l’essence de l’incréé, qui jalouse sa propre expansion. Il empêche la stase, la présence. L’épiphanie est attente infinie… L’épiphanie est ordre issu de l’essence de l’incréé, et transgression de tout ordre, conjonction des deux voies quand la manifestation de l’incréé se délivre de sa propre unité pour libérer la puissance, la liberté infinie de l’essence innommable. (p.190)

Le monde est d’emblée l’union du sujet qui perçoit et des corps perçus. Si nous intensifions la perception du monde et le monde perçu, nous parvenons au seuil de l’imagination active, lorsque nos sens ont plus de force et moins de matière, lorsque rien n’entrave les formes de notre sensibilité.

L’imagination vérace est une sensibilité supérieure, et non la fantaisie qui compose de pâles reflets des couleurs et des formes physiques.

Au degré le plus bas de la sensibilité, dans l’univers profane et habituel, un corps est toujours amoindri par sa participation à l’espèce….. Nous ne parvenons pas à fixer la singularité, qui serait la vraie réalité intelligible, libre de la silhouette que nous avons à notre disposition….. Mais lorsque nous soutenons l’imagination en son accord avec la vraie intelligence, nous accédons au sensible de l’unique.

Concernant l’imagination, c’est déjà l’essentiel qui est dit, par opposition à cette fantaisie, la ‘folle du logis’ tant décriée par tous, à raison, c’est le cas de le dire. J’y reviendrai. Mais l’imagination féconde la création, irrigue de vie purement spirituelle cette demeure qui s’appelle âme, esprit, liberté, et que ‘moi’ désigne tout naturellement par son nom propre.

Le réel est en son essence dramaturgie éternelle : il veut être connu, il veut son propre désir infini, il est volonté et puissance. Cela suppose un autre que soi, pour qui il se manifeste, et la réalité sensible des épiphanies se présente au regard de cet autre, nous-mêmes, dans la guise de l’amour, pour que réponse soit donnée au désir infini du réel incréé.

La création, l’univers des formes n’a d’autre fondement que ce manque initial du réel à sa propre plénitude, qui justifie l’expansion de la beauté et de la majesté. Mais l’incréé ne veut être aimé que de l’incréé, pour sauver son unité chancelante. Qu’un regard venu de l’autre se pose sur sa manifestation, et la jalousie, une jalousie aussi infinie que sa puissance en provoque le retrait. (p.196)

C’est au coeur, ce qu’il fallait dire de notre condition essentiellement dramatique (je ne vois pas là de ‘tragédie’) et du ‘mouvement’ qui parcourt éternellement le ‘repos’ du Seul.

Christian Jambet : le Caché et l’Apparent, collection mythes et religions, L’Herne 2003

Christian Jambet (1)

Publié dans Connaissance du matin le 08.03.07

Christian Jambet est bien connu pour ses activités universitaires – professeur de philosophie dans un grand lycée parisien et dans des établissements d’enseignement supérieur réputés de la capitale – et connu également, si l’on s’en souvient, pour ses prises de position philosophiques et politiques radicales lors des événements de 1968. Fait plus exceptionnel, ses engagements les plus profonds se sont métamorphosés au cours de sa rencontre avec l’islamologue Henry Corbin ; c’est alors que sa lecture philosohique de notre condition, des problèmes liés à la connaissance et à l’action, s’est complètement transformée. C’est à ce moment que je l’ai trouvé sur la voie de mes recherches dans l’exégèse des grands platoniciens soufis, Ibn’Arabi notamment, et de l’islam iranien, au carrefour d’influences de la philosophie grecque, persane et orientale.

Je ne peux citer tous ses ouvrages, également passionnants parce que révélateurs d’un autre style de philosophie et de sagesse, insoupçonné jusqu’à présent, et dont nous devons l’initiation d’abord à Henry Corbin. En poursuivant l’étude de philosophie comparée instruite par celui-ci, Christian Jambet nous donne d’autres éclairages sur nos savoirs ontologiques, précise d’autres perspectives phénoménologiques et, finalement, renouvelle complètement notre compréhension du platonisme. C’est une lecture savante et difficile aussi : c’est pourquoi je me permettrai ici de proposer un choix de citations sélectionnées uniquement dans la convergence de mon propos qui s’alimente peu à peu au cours des petites notes précédemment publiées.

D’abord dans son livre L’acte d’être (La philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ) il montre comment l’être est une opération qui ne réfère qu’à elle, sans aucune spécification logique, et comme telle, n’est attestée que dans la contemplation de l’âme. Une antériorité absolue et une liberté première. C’est Mollâ Sadrâ (1) qui dit : L’acte d’être… n’est pas possible, sinon par la pure et simple contemplation et par la vision que l’on a de ses propres yeux, à l’exclusion de la compréhension de l’abstraction intellectuelle et de l’explication… (L’acte d’être) est, en soi, une réalité simple à qui n’advient ni genre, ni différence, et qui n’a pas plus besoin, pour son actualisation effective, de l’addition de quelque détermination par la différence ou par l’accident, qui le classe et le particularise. L’acte d’être est sans cause ; être nécessaire. Christian Jambet écrit qu’il est la lumière qui illumine et non point la lumière suprême… il n’est pas un étant, ni l’étant suprême, mais le réel de tout étant. Il est l’immanence absolue dans la transcendance absolue… l’infini au centre du fini. La perfection de l’être nécessaire équivaut à l’évidence maximale de sa lumière, tandis que les lumières dérivées s’établissent dans la distance de plus en plus grande à l’égard de leur source. Les corps opaques nous semblent être ici, tandis que leur réalité effective, la source de toute lumière, est fort lointaine. La pure présence de l’être nécessaire, qui est la cause de leurs causes, s’en absente, et elle semble alors être transcendante au monde. Lorsque toute possibilité d’interprétation, d’erreur finalement dans la perception même des choses, est conjurée, il reste cette évidence splendide : Le mouvement vers l’être est infini, interminable, et l’acte d’être qui effuse de Dieu se rassemble en Dieu sans jamais connaître cette pleine réconciliation qui traduirait une stase finale. Dans les degrés divers de l’émanation, la liberté de l’acte d’être est soumise, par sa propre limitation… à des déterminations accidentelles, d’où naissent les multiples rattachements (…relations, lieux, temps…), à tout ce qui tombe sous les catégories. L’histoire de l’être est indéfiniment ouverte.

Tout discours, malheureusement, je l’ai déjà dit, pêche par sa propension à fabriquer de l’objectivité, une compréhension, une représentaion teintée d’objectivité, investie, hantée du présupposé physicaliste. Et ce n’est pas seulement le sens commun qui en souffre. Dans ce cas, nous frisons la théologie, soit parce que nous rappelons pour l’expliquer la parole d’un théologien, soit parce nous franchissons à notre tour le seuil fatal de la rationalité catégorique. Cela, Christian Jambet le sait bien et il n’a de cesse de nous en avertir avec la plus grande précision : Il suffit d’être nommé sous le chef d’une relation, la paternité, ou l’être écrivant, pour tomber sous une généralité quelconque. Alors s’évanouit l’acte d’être, qui est pure singularité.

J’ai voulu citer ce livre difficile, d’abord parce que je lui dois beaucoup, mais surtout parce qu’il dit avec une rare pertinence et une incomparable puissance démonstrative ce que j’expose plus simplement (au risque de favoriser un autre type d’erreur, simpliste), que l’Absolu, l’indicible, l’inatteignable est cela seul qui arrive, ‘le seul’, mais en un jeu qui nous implique, dont nous sommes acteurs et attestateurs, au bonheur de la célébration comme au risque de la perversion. Je ne dirais pas que nous participons ; il y a participation, par nous, à la création. Le Seul joue par nous, de nous ; Se joue de nous à seule fin de Se co-naître. Les chapitres consacrés à l’imagination (procès, perversion, salut) et à la régence de l’Homme Parfait, maître récitant des épiphanies, complète cette superbe fresque de philosophie comparée. Mais vous m’avez au moins crédité de cela, que je me cogne la tête à l’antique question : si la vérité peut être dite, que faire si elle ne peut l’être que dans une langue illisible à l’immense majorité des hommes ?

Il me faudra publier une seconde note au sujet de son autre livre : Le Caché et l’Apparent

(1) Mollâ Sadrâ : Philosophe et mystique iranien qui vécut à la fin du seizième siècle de notre ère.

Christian JAMBET : L’acte d’être (La philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ) Collection L’espace intérieur – Fayard 2002