Christian Jambet (1)

Publié dans Connaissance du matin le 08.03.07

Christian Jambet est bien connu pour ses activités universitaires – professeur de philosophie dans un grand lycée parisien et dans des établissements d’enseignement supérieur réputés de la capitale – et connu également, si l’on s’en souvient, pour ses prises de position philosophiques et politiques radicales lors des événements de 1968. Fait plus exceptionnel, ses engagements les plus profonds se sont métamorphosés au cours de sa rencontre avec l’islamologue Henry Corbin ; c’est alors que sa lecture philosohique de notre condition, des problèmes liés à la connaissance et à l’action, s’est complètement transformée. C’est à ce moment que je l’ai trouvé sur la voie de mes recherches dans l’exégèse des grands platoniciens soufis, Ibn’Arabi notamment, et de l’islam iranien, au carrefour d’influences de la philosophie grecque, persane et orientale.

Je ne peux citer tous ses ouvrages, également passionnants parce que révélateurs d’un autre style de philosophie et de sagesse, insoupçonné jusqu’à présent, et dont nous devons l’initiation d’abord à Henry Corbin. En poursuivant l’étude de philosophie comparée instruite par celui-ci, Christian Jambet nous donne d’autres éclairages sur nos savoirs ontologiques, précise d’autres perspectives phénoménologiques et, finalement, renouvelle complètement notre compréhension du platonisme. C’est une lecture savante et difficile aussi : c’est pourquoi je me permettrai ici de proposer un choix de citations sélectionnées uniquement dans la convergence de mon propos qui s’alimente peu à peu au cours des petites notes précédemment publiées.

D’abord dans son livre L’acte d’être (La philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ) il montre comment l’être est une opération qui ne réfère qu’à elle, sans aucune spécification logique, et comme telle, n’est attestée que dans la contemplation de l’âme. Une antériorité absolue et une liberté première. C’est Mollâ Sadrâ (1) qui dit : L’acte d’être… n’est pas possible, sinon par la pure et simple contemplation et par la vision que l’on a de ses propres yeux, à l’exclusion de la compréhension de l’abstraction intellectuelle et de l’explication… (L’acte d’être) est, en soi, une réalité simple à qui n’advient ni genre, ni différence, et qui n’a pas plus besoin, pour son actualisation effective, de l’addition de quelque détermination par la différence ou par l’accident, qui le classe et le particularise. L’acte d’être est sans cause ; être nécessaire. Christian Jambet écrit qu’il est la lumière qui illumine et non point la lumière suprême… il n’est pas un étant, ni l’étant suprême, mais le réel de tout étant. Il est l’immanence absolue dans la transcendance absolue… l’infini au centre du fini. La perfection de l’être nécessaire équivaut à l’évidence maximale de sa lumière, tandis que les lumières dérivées s’établissent dans la distance de plus en plus grande à l’égard de leur source. Les corps opaques nous semblent être ici, tandis que leur réalité effective, la source de toute lumière, est fort lointaine. La pure présence de l’être nécessaire, qui est la cause de leurs causes, s’en absente, et elle semble alors être transcendante au monde. Lorsque toute possibilité d’interprétation, d’erreur finalement dans la perception même des choses, est conjurée, il reste cette évidence splendide : Le mouvement vers l’être est infini, interminable, et l’acte d’être qui effuse de Dieu se rassemble en Dieu sans jamais connaître cette pleine réconciliation qui traduirait une stase finale. Dans les degrés divers de l’émanation, la liberté de l’acte d’être est soumise, par sa propre limitation… à des déterminations accidentelles, d’où naissent les multiples rattachements (…relations, lieux, temps…), à tout ce qui tombe sous les catégories. L’histoire de l’être est indéfiniment ouverte.

Tout discours, malheureusement, je l’ai déjà dit, pêche par sa propension à fabriquer de l’objectivité, une compréhension, une représentaion teintée d’objectivité, investie, hantée du présupposé physicaliste. Et ce n’est pas seulement le sens commun qui en souffre. Dans ce cas, nous frisons la théologie, soit parce que nous rappelons pour l’expliquer la parole d’un théologien, soit parce nous franchissons à notre tour le seuil fatal de la rationalité catégorique. Cela, Christian Jambet le sait bien et il n’a de cesse de nous en avertir avec la plus grande précision : Il suffit d’être nommé sous le chef d’une relation, la paternité, ou l’être écrivant, pour tomber sous une généralité quelconque. Alors s’évanouit l’acte d’être, qui est pure singularité.

J’ai voulu citer ce livre difficile, d’abord parce que je lui dois beaucoup, mais surtout parce qu’il dit avec une rare pertinence et une incomparable puissance démonstrative ce que j’expose plus simplement (au risque de favoriser un autre type d’erreur, simpliste), que l’Absolu, l’indicible, l’inatteignable est cela seul qui arrive, ‘le seul’, mais en un jeu qui nous implique, dont nous sommes acteurs et attestateurs, au bonheur de la célébration comme au risque de la perversion. Je ne dirais pas que nous participons ; il y a participation, par nous, à la création. Le Seul joue par nous, de nous ; Se joue de nous à seule fin de Se co-naître. Les chapitres consacrés à l’imagination (procès, perversion, salut) et à la régence de l’Homme Parfait, maître récitant des épiphanies, complète cette superbe fresque de philosophie comparée. Mais vous m’avez au moins crédité de cela, que je me cogne la tête à l’antique question : si la vérité peut être dite, que faire si elle ne peut l’être que dans une langue illisible à l’immense majorité des hommes ?

Il me faudra publier une seconde note au sujet de son autre livre : Le Caché et l’Apparent

(1) Mollâ Sadrâ : Philosophe et mystique iranien qui vécut à la fin du seizième siècle de notre ère.

Christian JAMBET : L’acte d’être (La philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ) Collection L’espace intérieur – Fayard 2002

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